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Politique / Philosophie politiqueSarkozy : fossoyeur de l’émancipationDans De quoi Sarkozy est-il le nom ?(1), le philosophe Alain Badiou montre comment, au-delà de l’élection de Nicolas Sarkozy, l’enjeu politique central actuel concerne la possibilité même d’une politique d’émancipation. Alain Badiou critique d’abord les deux types de peur qui occupent aujourd’hui l’espace politique : la peur « essentielle » des dominateurs, qui craignent toujours que leurs privilèges soient menacés, et qui s'efforcent de renforcer chez les dominés le désir d’avoir un maître qui protège (fût-ce en opprimant et en paupérisant davantage) ; et la peur que la première peur provoque en réaction, nourrie par une fausse opposition qui joue sur les affects sans porter aucune véritable alternative, aucune conviction (à l’image de Ségolène Royal pendant la campagne électorale). Il souligne que dans un système politique ainsi balisé (par la peur), un Etat légitimé est habilité à utiliser toutes les formes de surveillance, de contrôle, de délation, toutes les techniques pour maintenir les dualités du monde. Il conteste avec force l’illusion que le vote soit dans notre système politique l’opération d’un choix véritable. Partant du syndrome dépressif postélectoral des citoyens de gauche, l’auteur propose d’en chercher l’explication non dans l’élection de Nicolas Sarkozy proprement dite, mais dans la « chose » qui advient à travers cette élection, et dont celui-ci est le serviteur. Le lecteur peut d’abord identifier cette chose à la mort du vieux monde qui est encore le nôtre, avec l’impossibilité désormais d’espérer une quelconque relance politique en revivifiant les thématiques connues : « Ce qui caractérise cette élection, c’est qu’elle aggrave la désorientation, en tant qu’elle révèle le caractère intrinsèquement obsolète de tout le repérage issu de la dernière guerre mondiale, le repérage droite / gauche ». Face à l’acceptation de l’ordre capitaliste par l’essentiel des forces politiques, pour le moment, n’existe que la nostalgie des combats passés, les croyances en une démocratie électorale pourtant impuissante et les illusions sur le suffrage universel : « Je dois vous dire que je ne respecte absolument pas le suffrage universel en soi, cela dépend de ce qu’il fait. Dans aucun autre domaine de l’action et du jugement sur les actions on ne considère qu’une chose est valide indépendamment de ses effets réels ». Ce qui se joue dans la période actuelle, c’est aussi la mise hors jeu de la possibilité d’une politique d’émancipation, que l’auteur appelle aussi « l’hypothèse communiste » (nous y revenons plus loin). Voilà encore la chose dont Sarkozy est le vassal : « Quand Sarkozy avoue que Mai 68 est le spectre qui le hante et dont il veut se débarrasser, il parle au fond d’une des dernières manifestations réelles du spectre du communisme ». La chose que l’élection de Sarkozy semble laisser advenir, ce peut être aussi l’avènement d’un néopétainisme de masse. Evoquant cela, Alain Badiou n’assimile pas Sarkozy à Pétain ; il souligne que Sarkozy trouve ses racines inconscientes, historico-nationales dans le pétainisme, avec les dimensions suivantes : situation où la capitulation et la servilité se présentent comme une invention, une révolution et une régénération (thème de la rupture servant à cacher la servilité à l’égard des puissants), utilisation du thème de la décadence et de la crise morale (face auxquelles le mérite est porté aux nues tandis que toutes les formes de répression sont renforcées), instrumentalisation des expériences étrangères qui comme chacun sait sont des modèles pour le redressement national (mérites de Bush et Blair, mais aussi abnégation des ouvriers chinois qui travaillent 12 heures par jour pour presque rien), énoncé d’un événement négatif passé justifiant la politique actuelle (Front populaire diabolisé par les futurs collaborateurs, Mai 68 …), racialisme (récent discours « africain » de Sarkozy d’où il ressort la supériorité de notre civilisation sur celle des Noirs). La chose qui advient, c’est aussi une « nouvelle page des liens entre politique et corruption », la corruption étant entendue ici non pas comme le détournement de fond occasionnel à des fins personnelles, mais comme le droit de faire des affaires et de mêler celles-ci à celles de l’Etat, et, plus encore, l’idée que le but naturel de l’action politique est l’enrichissement (collectif ou privé). On retrouve là la critique de la démocratie représentative par Marx pour lequel « les gouvernements n’étaient que des fondés de pouvoir du Capital », qui ne conduit pas Alain Badiou à abandonner l’usage du mot démocratie, mais à lutter pour une nouvelle appropriation de ce mot(2). Face à une situation globalement peu reluisante, Alain Badiou défend la liberté, individuelle et collective, de tenir des points de vue permettant d’ « élever l’impuissance à l’impossible », c’est-à-dire d’éloigner le spectre de l’impuissance en prenant, en affirmant une position. Il propose lui-même différents points à tenir « coûte que coûte », qui concernent l’égalité avec les ouvriers étrangers, l’art comme création (par opposition à l’art comme consommation), la gratuité de la science, l’amour en tant que « procédure de Vérité portant sur les Deux », l’accès aux soins sans aucune condition, la supériorité de tout fragment d’une politique d’émancipation sur toute nécessité de gestion, le refus de lecture des journaux appartenant à de riches managers et l’idée qu’il n’y a qu’un seul monde. Sur ce dernier point, on ne peut reprendre son développement dans le cadre de cette note de lecture, mais il est particulièrement important, et justifie à lui seul de se procurer le livre. Outre le choix de tenir fermement des positions de fond, Alain Badiou évoque la question du courage : non pas un courage ponctuel, lié à un évènement, ni le courage nostalgique (pour remonter la pente, qui conduit en définitive à réitérer l’impuissance), mais le courage comme une vertu qui se manifeste dans des pratiques, avec de la novation. Le courage aujourd’hui, c’est donc de « tenir un point absolument hétérogène au pétainisme ». Alain Badiou conclut son livre sur « l’hypothèse communiste ». A l’heure où certains militants qui se revendiquent de la transformation sociale s’interrogent sur la référence au communisme, ou demandent aux communistes de la ranger aux oubliettes de l’histoire, il écrit : « Depuis la Révolution française et son écho progressivement universel (…), nous savons (…) que le communisme est la bonne hypothèse. En vérité, il n’y en a pas d’autre, en tout cas, je n’en connais pas d’autre. Quiconque abandonne cette hypothèse se résigne à la minute même à l’économie de marché, à la démocratie parlementaire (qui est la forme d’Etat appropriée au capitalisme), et au caractère inévitable, « naturel », des inégalités les plus monstrueuses ». Il défend non pas tel parti communiste qu’il s’agirait de conserver, mais le communisme en tant qu’« idée relative au destin de l’humanité générique », c’est-à-dire hypothèse « qu’une autre organisation collective est praticable ». Et c’est ainsi que : « Si ce dont Sarkozy est le nom impose qu’il faille abandonner toute idée d’une semblable renaissance, si la société humaine est une collection d’individus qui poursuivent leurs intérêts, si telle est éternellement la réalité, il est certain que le philosophe peut et doit abandonner la bête humaine à ce triste destin ». Alain Badiou resitue le moment actuel dans la durée : une première séquence d’« installation » de l’« hypothèse communiste » de 1792 à 1871 (année de la fin de la Commune de Paris) ; une deuxième séquence de « réalisation » de « l’hypothèse communiste », de 1917 (Révolution russe) à la fin des années 70, caractérisée par le fait que « sous la forme du Parti-Etat, on a expérimenté une forme inédite d’Etat autoritaire, voire terroriste, en tout cas très séparé de la vie des gens ». Au contraire, souligne l’auteur, Mai 68 a d’ailleurs signifié que « l’action collective organisée doit créer de nouveaux lieux politiques, et non reproduire la gestion centralisée de l’Etat ». Aujourd’hui, la période est « intervallaire » : il y a « triomphe apparent de l’adversaire » et « divers collectifs cherchent la voie d’une politique d’émancipation adéquate au temps présent ». Eh bien, justement, l’ordre du jour est à l’ouverture d’une nouvelle séquence, qui suppose « un nouveau rapport entre le mouvement réel et l’idéologie ». Il faut pour cela faire le deuil du mouvement ouvrier et des formes organisées du 20ème siècle, et s’attacher à l’essentiel : faire exister le parti pris de l’émancipation, face à son fossoyeur zélé Sarkozy. |