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Société / Sociologie

L'irresponsabilité de l'Etat se paie cash en banlieue

Entretien avec le sociologue Loïc Wacquant*

Comment expliquer qu’un simple accident de la route mortel dégénère en émeutes ?

Cet accident, tragique et banal à la fois, a déclenché une éruption de violence collective parce qu’il implique des policiers et des jeunes dans une bourgade de la périphérie parisienne mise en jachère économique et sociale par trente ans de politique néolibérale de retrait de l’État. Il s’inscrit dans une longue série d’incidents similaires, lors desquels des adolescents de familles populaires, provenant souvent des anciennes colonies françaises, ont perdu la vie. Mort d’enfants aux prises avec la police : qui tolèrerait la répétition de tels drames si ces jeunes étaient issus des beaux quartiers ? Mais, dans les banlieues pauvres, la première réaction des autorités est toujours de couvrir les forces de l’ordre et de dénigrer les victimes ; avant de conspuer les “voyous” puis de promettre qu’on va améliorer les conditions de vie des habitants; pour finir par ne rien faire ou presque. En attendant qu’un autre incident remette le feu aux poudres et de relancer le manège. Et cela dure maintenant depuis un quart de siècle ! Alors les jeunes de ces quartiers abandonnés par la nation ont perdu toute confiance dans la parole politique, sans parler de la justice “à quarante vitesses” qui protège les puissants et écrase les petits.

Pourquoi la police est-elle la cible de cette colère ?

Il existe aujourd’hui un contentieux explosif entre la police et les jeunes des zones périurbaines où la présence de l’État s’est effacée dans ses composantes sociale, éducative, sanitaire, etc., pour se renforcer au seul plan policier et pénal. Le chômage de masse, la précarité salariale et le désinvestissement public ont installé la misère au quotidien. Le revenu par tête à Villiers-le-Bel n’atteint pas la moitié de la moyenne pour l’Île-de-France. On y compte 50% de logements sociaux isolés de tout, et le chômage des 18-25 ans y dépasse les 40%. Les discriminations au faciès, au patronyme et à l’adresse sont banalisées. Elles sont pratiquées par la police elle-même, qui soumet les jeunes des cités à des contrôles d’identité incessants et humiliants qui s’apparentent au harcèlement. Tutoiement, rudoiement, arrestations et rétention au poste sans motifs : jamais les habitants des zones pavillonnaires et des quartiers bourgeois n’accepteraient d’être traités de la sorte !

Au fil des ans, la méfiance s’est muée en défiance des autorités, discréditées par leur focalisation sur les classes moyennes, leurs promesses sans suite et leur inaction face à la montée continue de l’insécurité sociale, à l’inverse de l’insécurité criminelle autour de laquelle on s’agite tant. Une récente enquête menée à Aubervilliers montre que 25% des habitants placent la délinquance en tête des problèmes qu’ils souhaitent voir traiter par le gouvernement, contre 68% le chômage et la pauvreté. Mais où est la politique de création d’emplois et de réduction des inégalités qui permettrait à la jeunesse de ces quartiers de sortir la tête de l’eau?

Pourtant la Ministre de la ville Fadela Amara affirme que “Ce qui s'est passé, ce n'est pas une crise sociale. On est dans la violence urbaine, anarchique”…

On reste interloqué par une telle déclaration, où l’ignorance imbécile de la réalité le dispute au cynisme politique - mais après tout, elle est payée pour dire ça. Toutes les recherches en France comme à l’étranger montrent au contraire que ces violences sont dûment motivées, calibrées et ciblées vers les figures qui incarnent l’indifférence et l’indigence de l’État. Nier les racines économique et sociale de la crise des banlieues, c’est ce que fait l’élite politique depuis la fin des années 1980, où on a inventé la politique dite “de la ville”, justement, pour masquer l’installation du chômage de masse et ses effets dévastateurs sur les familles et les quartiers ouvriers. C’est aussi le coeur de la stratégie de Sarkozy depuis 2002. Elle consiste à jouer de l’opposition sociale entre pavillons et grands ensembles et à exploiter l’indignation et l’angoisse suscitées par les incidents qui éclatent périodiquement en banlieue. Ainsi il peut dramatiser la division fictive entre délinquants et honnêtes gens, s’affirmer comme un homme à poigne face aux “racailles”, et réactiver l’association banlieues-immigration-délinquance qui attire à lui l’électorat d’extrême droite.

Bien sûr il y a de la délinquance en banlieue, comme ailleurs, et il faut la réduire. Mais il faut mettre chaque chose à sa place et ne pas se tromper de diagnostic et de remède. Ravaler les convulsions socioéconomiques qui secouent les banlieues populaires à une question de maintien de l’ordre, cela revient à traiter le chômage et le mal-vivre par le biais de l'appareil policier et judiciaire. Mais cette politique de pénalisation de la misère, importée des Etats-Unis, ne fait qu’aggraver le problème, comme on peut le constater depuis 1997, soit depuis que la gauche plurielle a amorcé le virage sécuritaire qui enfonce le pays dans une escalade pénale sans fin. On peut remplir les prisons de quelques milliers de malfrats, cela ne donnera pas du travail et un avenir aux millions de jeunes sans qualification qui désespèrent d’en trouver.

Certains disent que les cités en France deviennent des ghettos à l'américaine. Ont-ils raison ou tort ?

La rengaine de la “ghettoïsation” sert à choquer les consciences et à activer le thème de l’ethnicité - et donc l’hostilité contre les immigrés - pour mieux détourner l’attention de la montée des inégalités sociales et de la pauvreté. Les banlieues populaires de l’hexagone n’ont rien en commun avec le ghetto noir américain, si ce n’est le discours diabolisant qui tourbillonne autour d’eux. Un ghetto est une sorte de quartier-prison dans lequel on enferme tous les membres d’un groupe ethnique stigmatisé pour éviter qu’il se mélange aux autres. Ainsi le ghetto noir américain contient tous les Noirs, riches et pauvres, et il est exclusivement noir. Il est de ce fait le creuset des institutions propres à cette communauté, institutions qui composent une ville parallèle, auto-suffisante et auto-centrée, qui donne à ses habitants une identité commune et une fierté collective.

Les banlieues populaires de l’hexagone sont aux antipodes de ce schéma et elles s’en éloignent de plus en plus au fil de leur déclin. Elles n’ont jamais eu pour vocation d’enfermer une population spécifique mais plutôt d’accueillir les ménages situés en bas de l’échelle socioéconomique. Leur peuplement est mélangé au plan social et ethnoculturel et il est de surcroît de plus en plus hétérogène. Loin d’avoir sécrété des organisations propres à leurs habitants, les banlieues populaires se vident de leur institutions et leurs frontières sont poreuses: ceux qui réussissent, par l’école ou l’entreprise, se dépêchent de partir vivre ailleurs, laissant derrière eux les plus démunis. Pour toutes ces raisons, les quartiers paupérisés et diffamés de la périphérie urbaine de France sont des anti-ghettos - ce qui, d’une certaine manière, est pire puisqu’un ghetto est un instrument d’exclusion mais aussi un vecteur de mobilisation et d’affirmation collectives.

Il y a deux ans, le constat sur les causes des émeutes de novembre 2005 semblait faire consensus: chômage, échec scolaire, discriminations, etc. Pourtant rien n'a été fait depuis. Qu'est-ce que cela signifie ?

Que les dirigeants du pays méprisent les classes populaires et prennent les citoyens pour des gogos. Les politiciens, de gauche comme de droite, ont instrumentalisé la déchéance des banlieues populaires en fonction de leurs besoins tactiques de court terme, au détriment des intérêts de la nation. Ils déploient des politiques de la ville, de lutte contre la délinquance, ou de promotion de la diversité, qui sont autant de maneuvres pour se défausser de leur responsabilité collective dans l’accumulation du chômage, de la pauvreté, de la délinquance et du mal de vivre dans les mêmes territoires maudits aux marges de la ville. Pourtant c’est l’Etat qui a construit ces cités isolées où sont parquées les populations les plus vulnérables, qui y ferme les services publics, qui y réduit les moyens de l’école, et qui multiplie les emplois précaires et sous-payés en dérégulant le marché du travail. L’irresponsabilité de l’Etat “se paie cash” en banlieues, mais c’est toujours aux plus démunis qu’on passe l’addition.

* Loïc Wacquant est professeur à l’Université de Californie-Berkeley et chercheur au Centre de sociologie européenne-Paris. Il est l’auteur de Parias urbains. Ghetto, banlieues, État (La Découverte, 2007) et de Les Prisons de la misère (Raisons d’agir Editions, 1999).

Une version raccourcie de cet entretien a été publiée dans le Cahier “Le fait du jour: Villiers-Le-Bel: du désespoir à la violence”, Le Parisien, dimanche 2 décembre 2007.