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Société / Sociologie

Trois jours qui faillirent...

Mai 68 a-t-il été une "révolution trahie" ? Ou à tout le moins les prémisses d’une révolution à venir ? Pierre Mendès France dès juin, puis Henri Weber et Daniel Bensaïd en octobre l’ont écrit : une "répétition générale". Comment comprendre à la fois la grève générale la plus ample de l’histoire et le succès total de la droite aux élections de juin ? Et pourquoi l’événement fait-il encore à ce point polémique ?

Notre tentative de caractérisation, commentaire de la chronologie des événements connus, vise à éclairer les possibles, qui se font et se défont entre les premiers jours du mois et le 30 mai. Une crise politique sectorielle (étudiants)rejoint celle, latente, dans les conflits sociaux de l’époque structurés par les syndicats. Cela produit une crise multisectorielle, et en deux semaines conduit à une crise gouvernementale majeure.

Jusqu’au 13 mai, les étudiants constituent le « détonateur ». Les organisations ouvrières poursuivent leurs actions revendicatives. Des contacts se nouent pour protester contre la répression. Après la nuit des barricades, le 10 mai, la nécessité d’une riposte commune est évidente et les centrales syndicales organisent une journée d’action : la grève générale et les manifestations unitaires du 13 mai.

Du 13 au 22 mai, c’est le déclenchement de grèves avec occupation

Le 14 à Sud Aviation (Nantes) avec occupation et séquestration des cadres ; le 15 à Renault-Cléon, de même ; puis les autres Renault, Kléber-Colombes, etc. D’un million de grévistes le 18 à quatre millions le 20 et à huit le 22. La CFDT affirme, dans son communiqué du 16 mai : «Le combat des étudiants rejoint celui mené par les travailleurs depuis la naissance du syndicalisme ouvrier. À la monarchie industrielle et administrative, il faut substituer des structures démocratiques à base d’autogestion». Un climat change dans le pays, localement ; et transforme la dynamique des luttes. Des débats ont lieu partout : assemblées générales de grévistes qui occupent, rencontres étudiants-ouvriers, discussions interprofessionnelles. Ce qui ne devrait pas durer dans cette société se dit publiquement, se discute.

La remise en cause générale des rapports entre gouvernants et gouvernés s’effectue pendant que le Parlement discute d’une motion de censure soutenue par toute la gauche et entraînant quelques défections à droite.

Pour en savoir plus :

Darras (Pierre Bourdieu, Alain Darbel et al.), Le Partage des bénéfices, Paris, Minuit, 1966.

Claude Gruson, Origine et espoirs de la planification française, Dunod, Paris, 1968.

Henri Lefebvre, Mai 68, l’irruption de Nanterre au sommet, Paris, Syllepse, 1998 (1968).

Pierre Mendès France, Pour préparer l’avenir, Paris, Denoël, 1968.

Du 22 au 27 mai, le gouvernement pousse aux négociations

De Gaulle, certes, croit reprendre l’initiative ; il annonce le 24 sa volonté d’un référendum sur la "participation" pour mettre un point final à la crise universitaire. Réponse immédiate des manifestants : «On s’en fout !» Les revendications s’accompagnent alors du refus de ce "référendum" : le rapport de suivisme plébiscitaire n’a plus d’effet. Le Bonaparte usé a perdu la main. Le slogan «Adieu de gaulle» «Dix ans ça suffit» lui répondra de plus en plus dans les manifestations.

Les discussions de Grenelle sont le produit d’un effort de modération de Pompidou, avec le patronat (CNPF). Elles commencent le 25 dans l’après-midi et se terminent le 27 au matin. La pression syndicale est très forte : le gouvernement reconnaît des revendications comme assez légitimes et accepte l’augmentation du Smig de 2,22 F de l’heure à 3 F dès le 1er juin ; il accepte de remettre en cause les abattements de zone qui pénalisaient les salaires selon les territoires et leur degré d’industrialisation. Il ne veut pas remettre en cause les ordonnances réduisant les droits des travailleurs dans la sécurité sociale mais ouvre des discussions sur le "ticket modérateur" qui visait à réduire le niveau des remboursements : il discute des conditions du "retour" à l’application de la loi des 40 heures. Les dirigeants des centrales savent que la mobilisation augmente mais ne perçoivent pas directement, durant la journée du 26, l’évolution des questions proprement politiques.

Dans la nuit du 26 au 27, un revirement a lieu, après une suspension de séance. Les dirigeants de la CFDT approuvent l’idée d’un gouvernement provisoire qui semble discuté parallèlement, ils renvoient la question à la fin des négociations, le lendemain matin. Comme ceux de la CGT, ils ont l’impression que les revendications avancent. La délégation CGT est alors mise au courant par Georges Frischman, venu les rencontrer à cette fin, de la réflexion du bureau politique du PCF : il fallait se méfier en priorité du meeting du stade Charléty, qui se prépare le lendemain, du risque de tout déporter sur le plan politique alors que Mitterrand ne veut pas donner au PCF les garanties souhaitées, sur les revendications et sur la composition d’un gouvernement provisoire ; bref, des "conclusions" ou "un relevé des discussions" doit permettre de clore cette phase de Grenelle, avant que le passage du social au politique ne vienne à se produire. À son retour en séance, à la surprise des négociateurs, Georges Séguy se montre pressé d’en finir et n’exige plus l’abrogation

des ordonnances de 1967 sur la Sécurité sociale, ni "l’échelle mobile des salaires" sur les prix pour les garantir contre l’inflation, thèmes forts de la CGT. Il sera dressé des "conclusions de Grenelle", dont les dirigeants de la CGT savent qu’elles vont paraître insatisfaisantes, et présentent à Renault-Billancourt. En accord avec la CGT de Renault, qui a préparé ce meeting par des tracts très critiques, les « conclusions » sont conspuées et rejetées par les ouvriers. La presse et les groupes gauchistes résument, gommant le calcul : «la CGT s’est fait siffler à Renault». Il est vrai que, le 27 au matin, une toute autre déclaration aurait été possible, de l’ensemble des organisations syndicales : voilà les acquis de cette première phase de discussion, qui représentent de réelles avancées mais beaucoup reste encore à examiner ; nous invitons nos interlocuteurs, patrons et gouvernement, à réfléchir sur le chemin qui reste à parcourir et leur proposons que la négociation reprenne demain, 28 au matin. Cela aurait effectivement permis de multiplier la force de la mobilisation à la fois sociale et politique.

Du 27 au 30 mai, priorité à la crise politique

Deux dynamiques se croisent : le rejet des « conclusions de Grenelle » par les travailleurs s’accompagne de grèves qui complètent ces revendications par des accords d’entreprises ; il se produit des reprises du travail partielles mais aussi de nouvelles grèves dans des entreprises qui entrent dans le mouvement d’ensemble.

Plus que jamais, durant deux jours la crise politique apparaît le fait dominant : vacance du pouvoir avec le départ du Général à Baden-Baden, initiatives politiques de la CFDT, propositions de François Mitterrand. Des manifestations organisées par le PCF et la CGT, le 29, demandent : «Gouvernement populaire avec les communistes !». Mais le refus de cette perspective politique d’un gouvernement provisoire, responsabilité du PCF, de la SFIO et de la Fédération de la gauche démocratique et socialiste (FGDS) de François Mitterrand, laisse le pouvoir reprendre l’initiative.

Des analyses, à chaud, ont fort bien montré comment le rapport au pouvoir du gaullisme s’était inversé et laissait, béante, la place à de multiples initiatives : tous les rouages de l’appareil d’État étaient paralysés. Certes, contre les « gauchistes aventuristes », le PCF invente le risque d’une intervention militaire, dont il n’a pas trouvé une preuve, la moindre trace, quarante ans après ! Cependant, on voit mal l’armée composée du contingent attaquer les neuf millions de grévistes ; et on sait que cela était impossible. Henri Lefebvre, sociologue à Nanterre et communiste a certainement raison de dire alors l’actualité possible de la République autogérée (Lefebvre, 1968 [1998]). Pierre Mendès France a raison, aussi, de dire l’actualité d’un gouvernement provisoire. Dans la France et l’Europe de 68, la perspective d’une révolution avec appropriation collective des moyens de production n’était pas à l’ordre du jour ? Sans doute.

Mais esquissons au moins, comme Eugène Descamps, ce que les forces de gauche pouvaient réaliser, sans grand risque, en enregistrant en quelques heures le ralliement de tous les chrétiens sociaux modérés et autres "modernistes" du centre et de droite, dès que le gouvernement provisoire se serait annoncé. Cela aurait été loin des plus fortes possibilités perçues par les militants radicalisés, autogestionnaires, guévaristes, syndicalistes, etc. Sans aucun doute, ce mois de juin là aurait été le moment de nouvelles phases de discussions politiques ; mais précisons aussi ce qui aurait changé : une progression des droits sociaux et démocratiques, individuels et collectifs qui correspondait à l’expansion de l’après-guerre. Un partage positif des bénéfices (Darras, 1966), un encadrement démocratique réel de l’économie (C. Gruson, 1967) auraient été possibles. Ils auraient eu pour effet de tracer une nouvelle frontière pour des politiques de type social-démocrate en Europe ? Insuffisant !Certes. Mais l’intervention des troupes du pacte de Varsovie aurait-elle eu lieu contre les communistes démocrates de Prague le mois d’août suivant ?

Un possible a été perdu, gommé, est devenu objet de division. A partir du 30 mai, une grande manifestation de la droite est regroupée et descend les Champs-Élysées. De Gaulle reprend la main en dissolvant l’Assemblée nationale. Les grèves se poursuivent face au durcissement patronal. Mais le processus des élections est engagé, avec des forces de gauche plus divisées que jamais par ce quelles ont refusé de tenter ensemble et une dynamique de vengeance d’une droite unie – des gaullistes dits "de gauche" aux dirigeants de l’OAS – qui veut utiliser la peur pour faire payer "les événements" à une gauche divisée.

Ce texte est à paraître dans le livre Les années soixante-huit. Encyclopédie des contestations, fin février 2008, aux éditions Syllepse.