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Politique / Société

De la fatwa de Philippe Val contre Siné à la défense de Sarkozy par BHL

Dans l'apathie générale liée sans doute à la canicule parisienne, la polémique déclenchée par l'exclusion de Siné de Charlie Hebdo sur décision inattendue de Philippe Val a d'abord pu paraître une petite affaire. Juste de quoi occuper le cénacle médiatique qui s'ennuie l'été... Finalement, la Toile s'enflamme et le débat déborde sur plusieurs questions de fond.

Accusations d'antisémitisme contre Siné(1), pétition pour sa défense (10 000 signatures à ce jour), appel de personnalités pour apporter un «entier soutien» à Philippe Val s'entremêlent avec la mise en cause d'Alain Badiou, auteur du livre De quoi Sarkozy est-il le nom ? (qui serait lui aussi antisémite) et avec un dur affrontement sur la liberté d'expression et la liberté de la presse (la presse satirique a t-elle le droit d'être incorrecte ou faut-il toujours être correctement incorrect ?)... Surtout, pour la première fois avec cette force et des démonstrations solides - à retenir avec prudence et rigueur -, l'instrumentalisation de la lutte contre l'antisémitisme par les laudateurs de la pensée unique et autres maîtres à penser du conformisme idéologique est sur la sellette.

Un quarteron d'intellectuels et de personnalités hyper-médiatisés s'attribue le pouvoir d'étiqueter tel ou tel adversaire de l'infâmant qualificatif d'antisémite sans démonstration sérieuse. Le problème est double : d'une part, la suspicion généralisée et les amalgames conduisent à des mises en cause injustes ; d'autre part, le débat démocratique est empêché par la censure imposée sur certains sujets (par exemple la politique des gouvernements d'Israël est un quasi-tabou dans les médias). Ce jeu dangereux et la censure qui l'accompagne desservent la lutte contre tous les racismes et nourrissent l'extrémisme. Et force est de constater que ce jeu accompagne les discours sur la guerre des civilisations, où le soupçon d'antisémitisme est instrumentalisé pour empêcher toute approche alternative du conflit au Moyen-Orient.

Bientôt des poursuites contre Libération et Patrick Gaubert ?

Dans le Canard Enchaîné du 30 juillet, on apprend l'origine des phrases reprochées à Siné. Ce sont des propos de Patrick Gaubert, président de la LICRA, ainsi rapportés par Libération du 23 juin : «Patrick Gaubert, président de la LICRA et ami de Nicolas Sarkozy (...), remarque qu'aujourd'hui le fils de Nicolas Sarkozy, Jean, vient de se fiancer avec une juive, héritière des fondateurs de Darty, et envisagerait de se convertir au judaïsme pour l'épouser». Le Canard précise de plus que l'information était bidon.

Jusqu'à présent, nous avons observé ces polémiques en silence, surtout par souci de ne pas affaiblir la lutte contre tous les racismes, consubstantielle à nos yeux à la lutte contre toutes les dominations et dont nous sommes partie prenante. Nous avons d'ailleurs contribué au combat contre cette forme particulière du racisme qu'est l'antisémitisme, par exemple en dévoilant en mars 2005 la dérive du Réseau Voltaire, y compris en alimentant substantiellement un dossier de Charlie Hebdo sur le sujet.

Trop, c'est vraiment trop

En ce qui concerne les propos de Siné, il n'y a pas assimilation entre le judaïsme et le fait d'être avide d'argent. Comme le montre l'avocat spécialisé en droit de la presse Christophe Bigot(2), Siné assène, à sa manière à lui, radicale et expéditive, une critique de l'opportunisme en politique.

Ensuite, tous les lecteurs de Charlie Hebdo connaissent les affrontements politiques existant depuis des années entre Philippe Val et Siné sur des questions de fond, en particulier sur la critique du libéralisme ou récemment sur l'affaire Clearstream... Lorsque l'on considère que le motif évoqué pour virer Siné est fallacieux, on est en droit de se demander si le directeur de la publication de Charlie n'a pas voulu tout simplement régler des comptes avec un chroniqueur politiquement gênant. C'est ce que pense Gisèle Halimi, qui estime : «A la lecture de ses quelques lignes, je suis en mesure d'affirmer - en spécialiste du droit de la presse - qu'il ne s'agit que d'un prétexte : un procès pour antisémitisme n'aurait guère de chances d'aboutir.»

L'avocate ajoute : «Cette opération participe des procès en sorcellerie qui se multiplient aujourd'hui pour maintenir une psychose du juif persécuté»(3). Elle introduit là un élément pour nous déterminant : certains des contempteurs de Siné sont engagés dans un combat douteux qui consiste à placer constamment les Juifs en situation de victimes. Le but de certains est d'interdire, sous prétexte d'antisémitisme, toute parole intempestive sur Israël et sur le sort des Palestiniens.

Cette ambiance malsaine donne lieu à des mensonges et à des dérapages scandaleux. Mensonge, quand Laurent Joffrin parle dans Libération du «soutien récent» apporté par Siné «à l'humoriste Dieudonné»(4). Ou quand BHL tronque des citations de Siné pour faire accroire que le dessinateur aurait mis en cause les Juifs alors qu'il a en fait brocardé l'opportunisme de Jean Sarkozy, et lui seul.

Dérapage, lorsque le philosophe Daniel Franco instruit(5) sur le même type de registre le procès d'Alain Badiou, philosophe dont le parti-pris radicalement critique du sarkozisme ne lui plaît pas. C'est ainsi que par un tour de passe-passe, il fait dire à Badiou que les juifs utiliseraient l'antisémitisme alors que celui-ci dénonce le fait que les dominants utilisent l'accusation d'antisémitisme pour interdire le débat public. Et tant qu'à faire, Franco n'hésite pas à «dire les choses clairement. Dans un certain discours, le nom juif est associé de longue date au capitalisme, au racisme et à la conquête. On retrouve la concaténation, point par point mais en mode feutré, dans la formule désormais historique du général de Gaulle : "peuple d'élites, sûr de lui-même et dominateur». Voilà maintenant le "Général", critiquant le déclenchement de la guerre des six jours par Israël en 1967, classé dans le camp des antisémites !

BHL amalgame et dérape dans Le Monde

C'est Bernard-Henry Lévy qui mange le morceau(6) : «L'antisémitisme - comme, naturellement, le racisme - est un délit qui ne souffre ni circonstances atténuantes ni excuses. La chose devrait aller de soi. Hélas, ce n'est pas le cas. Car il y a une excuse au moins qui, depuis l'affaire Dreyfus, semble marcher à tous les coups et instaurer une sorte de clause de la haine la mieux autorisée. C'est celle qui consiste à dire : non à l'antisémitisme, sauf s'il s'agit d'un grand bourgeois, officier supérieur de l'armée française. Ou : non à l'antisémitisme sauf si l'enjeu est un symbole du Grand Capital, un banquier juif, un ploutocrate, un Rothschild. Ou : sus à l'antisémitisme, cette peste des âges anciens que le progressisme a terrassé - sauf s'il peut se parer des habits neufs d'un antisarkozysme qui, lui non plus, ne fait pas de détail et ne recule devant rien pour l'emporter.».

Ce point est crucial : BHL amalgame anti-Dreyfusards, anticapitalisme, antiSarkozisme et antisémitisme. Il révèle ainsi son parti-pris : pour lui, plus la critique du capitalisme est forte, plus l'antisémitisme est fort. A la limite, derrière toute critique du libéralisme se cache un antisémite (qui éventuellement s'ignore). Il ne reste plus qu'à considérer que le succès de la pétition pour défendre Siné est symptomatique de l'emprise de l'antisémitisme en France, ce qui justifie toutes les outrances pour s'y opposer. La boucle est bouclée.

La "vérité" de la lutte contre l'antisémitisme telle que la conçoit BHL, c'est donc qu'elle se confond pour lui avec la défense du capitalisme et, de manière explicite, à celle de Sarkozy. Là où pour nous la critique du «Grand capital» n'a rien à voir avec une affaire de religion, de communauté d'origine ou avec l'antisémitisme, c'est BHL qui fait un lien, et un lien étroit.

Cela rappelle et prolonge les dérapages de 2005, lorsque certains partisans du oui au référendum sur le Traité de constitution pour l'Europe ont accusé les partisans du non d'être (tous) xénophobes, Philippe Val ayant été particulièrement odieux sur le sujet. Pourquoi pas "tous antisémites", demain, puisqu'il n'y a plus de limites ? Bref, le combat actuel concerne bien le droit de penser autrement, de critiquer radicalement, d'agir pour transformer le réel.

Personnalités morales : égarées ou trompées ?

Nous avons décidé de publier cet article après la lecture d'un texte de personnalités dans Le Monde, qui manifeste un «entier soutien à Philippe Val et à la rédaction de Charlie Hebdo»(7), concluant sur ses mots selon nous particulièrement critiquables : «Pour notre part, nous ne pouvons supporter de voir le démocrate, le défenseur et le garant des principes traité comme s'il était l'agresseur et le coupable. C'est pourquoi nous entendons apporter notre entier soutien à Philippe Val et à la rédaction de Charlie Hebdo pour la constance de leur engagement contre le racisme, l'antisémitisme et toutes les formes de discrimination. Lorsque la raison aura repris ses droits, quand on acceptera de lire et entendre, vraiment lire et entendre, ce qu'a écrit et dit Siné depuis trente ans, alors chacun pourra constater que le seul tort de Philippe Val aura été de ne plus supporter ce qui, en réalité, n'était plus supportable depuis longtemps.».

Il est infiniment regrettable que les personnalités morales de premier plan que l'on trouve parmi les signataires aient cru bon de cosigner un texte aussi contestable. Que les signataires expliquent comment ils ont pu depuis trente ans ne pas manifester cette critique contre Siné, qu'ils disent pourtant avoir lu et entendu ? Pourquoi ont-ils jusqu'à présent supporté l'insupportable ? Cela ne tient pas la route. Et qu'est-ce que ce réquisitoire qui au nom de la raison place l'humeur au premier plan ? En fait, en décrétant insupportable de lire et d'entendre Siné en général, non seulement ils sous-estiment notre esprit critique et notre faculté de juger mais ils touchent à nos libertés ; ils se comportent en censeurs. Il est urgent que nous leur contestions le pouvoir qu'ils s'octroient à nos dépens.

(1) Le passage incriminé de la chronique de Siné dans Charlie Hebdo du 2 juillet est celui-ci : «Jean Sarkozy, digne fils de son paternel et déjà conseiller général de l’UMP, est sorti presque sous les applaudissements de son procès en correctionnelle pour délit de fuite en scooter. Le Parquet a même demandé sa relaxe ! Il faut dire que le plaignant est arabe ! Ce n’est pas tout : il vient de déclarer vouloir se convertir au judaïsme avant d’épouser sa fiancée, juive, et héritière des fondateurs de Darty. Il fera du chemin dans la vie, ce petit !».

(2) Lire sur http:contrejournal.blogs.liberation.fr. L'auteur explique notamment : «Philippe Val voit de l'antisémitisme subliminal. Cette phrase de Siné n'induit absolument pas ce cliché des juifs qui seraient "prêts à tout". C'est une interprétation très extensive de l'antisémitisme, qui n'est pas en principe celle de la loi. Et c'est dangereux. Il faut faire attention avec cette infraction d'injure à raison de la religion. (...) Pour moi c'est une sorte de terrorisme intellectuel que de considérer ce message comme faisant l'analogie entre judaïsme et goût de l'argent.».

(3) Elle indique aussi : «Siné n'est pas ce qu'il est convenu d'appeler un ami. Sa misogynie volontairement primaire nous a tenus éloignés l'un de l'autre, malgré quelques causes communes essentielles (anticolonialisme, antiracisme etc)». Source : http:www.rue89.com.

De son côté, Siné déclare : «De toute façon, maintenant, le mec qui dit que je suis un antisémite je lui colle un procès. Cela fait 50 ans que je me bats contre toutes les formes de racisme, je ne peux pas tolérer ce genre d'accusations».

(4) Libération du 28 juillet 2008. Siné a démenti dans un droit de réponse en ces termes : «Je ne sais pas où vous êtes allé pêcher cette information malodorante ? Je n'ai jamais soutenu ce personnage et j'éprouve pour lui une vive antipathie».

(5) Libération, 30 juillet 2008.

Premier acte, Alain Badiou explique dans un entretien au Monde, le 14 juillet 2007 : «Il serait terrible pour les juifs, cette multiplicité vivante, de laisser le mot [juif] dont ils se réclament, et qui est lié de longue date aux aventures de l'universel, devenir l'emblème du capitalisme modernisé de la xénophobie anti-arabe ou anti-africaine et des guerres américaines». Acte deux, toujours dans Le Monde, le 24 juillet 2008 : Badiou met en cause «les ennemis de toute politique autre que celle qu'ils nomment très à tort "démocratie", vu qu'elle est, de notoriété publique, le pouvoir d'une maigre oligarchie de dirigeants d'entreprise, de détenteurs de capitaux, de politiciens consensuels et de stars médiatiques, ont inventé depuis quelques années un truc dont ils usent maintenant contre quiconque leur déplaît : insinuer qu'il est antisémite».

Dans Libé, Daniel Franco interprète : «Sauf erreur, Badiou affirme dans ces lignes que l'oligarchie régnante prospère sur la liquidation de ses adversaires, qu'elle assimile sans vergogne et sans raison à des antisémites. On en conclura, en bonne logique, que s'attaquer à l'oligarchie revient toujours jusqu'à un certain point à s'attaquer aux juifs, bref, que derrière le très reconnu pouvoir des riches opère secrêtement un règne des juifs». Premier dérapage.

Mais le "procureur" Franco ne s'arrête pas là. Il fait le lien entre les deux propos pour dénoncer : «Le scrupuleux "il serait terrible pour les juifs" est devenu sans scrupules "ils ont inventé un truc"», sous-entendant que Badiou aurait cette fois mis en cause les juifs, alors que le "ils" en question chez Badiou désigne «les ennemis de toute politique...». Second dérapage d'une grande malhonnêteté ou d'une bêtise crasse.

(6) Le Monde, 21 juillet 2008. La connaissance de BHL de la hiérarchie militaire laisse à désirer : Alfred Dreyfus n'était pas un "officier supérieur" de l'armée française (commandant, lieutenant colonel, colonel) mais un "officier subalterne" (capitaine), selon les termes officiels. Surtout, contrairement à ce qu'il sous-entend, l'Affaire n'a pas conduit à un développement de l'antisémitisme à gauche, au contraire. Ce sont la presse et les partis d'extrème droite qui ont toujours manifesté leur haine de Dreyfus. Faut-il rappeler que l'antisémitisme radical d'une partie de la droite la conduira d'ailleurs à préférer Hitler au Front populaire ("plutôt Hitler que Blum") ?

(7) "Pour Philippe Val, "Charlie Hebdo", et quelques principes", Le Monde, 31 juillet 2008. Texte signé par Alexandre Adler, Elisabeth Badinter, Robert Badinter, Pascal Bruckner, Hélène Cixous, Bertrand Delanoé, Jean-Claude Gayssot, Blandine Kriegel, Claude Lanzman, Daniel Lecomte, Pierre Lescure, Bernard-Henry Lévy, Daniel Mesguich, Ariane Mnouchkine, Elisabeth Roudinesco, Joann Sfar, Dominique Sopo, Fred Vargas, Dominique Voynet et Elie Wiesel.

Il est particulièrement notable que les signataires n'évoquent pas complètement les faits qu'ils reprochent à Siné et leurs suites. Par exemple, ils le dénoncent pour avoir dit en 1982, «Je suis antisémite et je n'ai plus peur de l'avouer, je vais faire dorénavant des croix gammés sur tous les murs... je veux que chaque Juif vive dans la peur, sauf s'il est propalestinien. Qu'ils meurent». Mais ils omettent le fait que ces propos nauséabonds ont été tenus par un Siné ivre, qu'il s'en est excusé, qu'à la suite de ses excuses la LICRA a retiré à l'époque sa plainte et que l'avocat de la LICRA, Bernard Jouanneau, lui en avait donné acte.

Enfin, les uns et les autres semblent avoir oublié que dix ans avant, en 1992, Siné avait signé, à l'occasion des 50 ans de la Rafle du Vel d'Hiv', une pétition demandant à l'Etat de reconnaître la responsabilité de la France dans la déportation des juifs au cours de l'Occupation. Figuraient parmi les signataires : Pascal Bruckner, Roland Castro, Alain Corneau, Jean Daniel, Régis Debray, Régine Deforges, Jacques Derrida, Harlem Désir, Max Gallo, André Glucksmann, Gisèle Halimi, François Jacob, Jean Lacouture, Jacques Lanzmann, Antoine Lefebure, Louis Malle, Daniel Mermet, Ariane Mnouchkine, Michel Piccoli, Jean-François Revel, Jean-Paul Ribes, Nathalie Sarraute, Philippe Sollers, Guy Sorman, Francis Szpiner, Pierre-André Taguieff, Olivier Todd, Alain Touraine et Pierre Vidal-Naquet.