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Société / Monde

ROMS : un autre apartheid

Au mépris courant dont ils font l'objet s'ajoute la machine répressive. Les Roms sont des parias de la République.

On passe devant et on porte son regard ailleurs. Dérangés. Gênés. Parfois excédés. Avec des sentiments contradictoires, selon les moments. Le 3 juin, pour une fois, M6 avait décidé dans le cadre de son émission de reportage "Enquêtes exclusives" d'aborder un sujet rarement traité, sinon de façon sensationnaliste: «Les ROMS». Les Roms et les tziganes. Ceux qui envahissent nos banlieues, nos rues, ceux qu'on retrouve aux feux rouges, dans le métro, sur les trottoirs.

Des femmes, des hommes et des enfants. Ils concentrent à eux seuls tous les rejets: sociaux, raciaux, tous ceux nichés dans l'inconscient collectif : le voleur de poule, le pickpocket, ou le fainéant, toute une kyrielle de clichés. L’enquête, centrée en France et en Roumanie, d'où ils sont originaires, était censée faire le tour du sujet (dans le format type de ce genre d’émission).

Une poignée d'entre eux ont été suivis, ici en banlieue parisienne et une enquête sur leurs racines réalisée sur leur village, en filmant leurs maisons. Au fil des minutes, l'enquête s'avère pertinente, respectueuse, dénonçant le traitement réservé à ces hommes et à ces femmes, sans trop larmoyer, sans trop de survol si fréquent dans ce genre de reportage. Seule fausse note : le présentateur déambulant dans le camp, en costume noir et chemise blanche immaculés (comme pour toute présentation de sujet de cette émission) tout à fait anachronique, limite indécent. On va donc suivre le quotidien d’un groupe, qui se bat pour survivre, avec des moyens moyenâgeux, à deux pas de nos immeubles de banlieue.

Au camp, les femmes consacrent beaucoup de temps à la course au "bois" pour alimenter le feu qui doit rester allumé 24 heures sur 24, parce qu'il sert à laver le linge, cuire les aliments, se chauffer... On les voit parcourir les bois alentour, à la recherche de branches et de tout ce qui peut brûler. Une adolescente est ravie d’avoir déniché un énorme tronc d’arbre qu’elle porte sur son épaule, assurée d’avoir de quoi alimenter le feu pendant au moins deux jours. Une autre activité des femmes consiste à s’occuper du linge… jusqu’à le rincer dans la Seine glacée, polluée.

« Déplacés »

A côté de ces scènes de la vie quotidienne, on voit surtout ces Roms se faire déloger d'un parking en construction à Massy Palaiseau, qu'ils occupaient depuis quelques semaines.

C'est le jour J de l'évacuation et les moyens mis en œuvre dépassent l'entendement ...

Pas moins de 11 camions de CRS sont mobilisés et défilent les uns derrière les autres. L’un des chefs des Roms, jeune homme qui parle un peu plus le français que les autres, les compte et s'étonne même d'un tel honneur, un peu blasé, mais la peur se lit aussi dans son regard.

Les pourparlers commencent. Quelques volontaires les ont rejoints en soutien : ils sont rares, semblent dépassés et ils ont peu la parole.

Les paquets sont faits à la hâte, on gagne du temps avec des bravades, des riens dérisoires devant tant d'armada. Le commissaire est là, il discute peu sauf pour inlassablement débiter son injonction au départ ...

Tout à coup arrivent les assistants sociaux prévenus la veille : sidérant ! Tout est improvisé, tout le monde semble gêné, on décide là aussi à la hâte (effet caméras ?) de "convaincre" les Roms de rejoindre une "structure d'accueil"…, personne ne comprend rien, pas d’interprète, scène hallucinante lorsqu'un travailleur social improvise dans un anglais plus qu'approximatif !

Finalement plusieurs se décident, trop nombreux pour le pauvre mini bus envoyé, estampé de l'insigne de la ville de Palaiseau ... Là aussi l'improvisation laisse pantois. Un minibus pour onze camions de CRS, le ratio en dit long. Mais s'agit-il d'improvisation lorsque le reste tend à prouver que le seul but de cette opération est de "déplacer" le groupe de la ville, sur décision du maire. Purement et simplement, les mettre "plus loin" et bien évidemment sans aucunement régler le problème des conditions de leur accueil.

Les déloger de là, majoritairement à la demande de riverains que cela gêne plus que d'autres (nous en verrons un visage caché, sûr de son droit) et pour ce faire, nous allons au fur et à mesure du reportage découvrir des pratiques "étonnantesé". Des pratiques qui en rappellent d'autres, un visuel de similitude, en "prime". Nous allons découvrir, sur une chaîne nationale, à heure de "grande écoute", comment un groupe de citoyens européens va être "déporté" dans la ville d'à côté, sous la contrainte la plus arbitraire et la plus illégale !

«Poussés» avec tentes, paquetages, poussettes et bébés dans les bras ils atteignent la gare du RER. Au pied de l'escalier, ils refusent, les gueux, d'aller plus loin, ce qui, j'insiste, reste leur droit le plus absolu. Mais la mission doit être menée à bien. Jusqu’au bout. Au signal, le commissaire enjoint ses collègues à "pousser". Effectivement, ils sont poussés physiquement à monter un escalier, à traverser un pont pour rejoindre les trois wagons d'un RER spécialement préparé pour ce transfert... L'image est affligeante...

Les Roms sont massés devant les wagons; on voit les CRS le long du quai, un tous les 20 mètres, armes à la main ... On pousse encore avant la fermeture des portes, les portes se ferment, la caméra reste sur le quai et l'on voit tous ces gens, entre rire et larmes, nous faisant signe, enfermés jusqu’au terminus. Certes, il s'agit de la ville d'à côté... et pourtant... Et pourtant on a déjà vu ça. Ailleurs, dans d’autres circonstances… Ils atterrissent donc à l’autre bout de la ville, et sont laissés livrés à eux-mêmes, se réfugient dans un bois, cachés, où ils vont construire des cabanes en bois, l’hiver approchant.

Qu’est-ce qui les pousse à venir ici, en Europe ? C’est lors de l’enquête en Roumanie, que l'on comprend vite leur motivation. Maisons en ruine, village défait, familles misérables, croupissant dans la boue des rues. Communauté mise au ban de la société roumaine depuis des siècles, qui avait été sédentarisée par Ceausescu sous le régime communiste.

Dans un autre village de Roumanie, on s’attarde sur le "roi" des Roms, dont le père s’est auto-décrété roi après la guerre, qui ressemble plus à un mafieux richissime qu’à un roi proche de ses "sujets" … Détour dans la banlieue de Bucarest, dans le périmètre où ils sont concentrés, exclus de la croissance économique évidemment, où l’on découvre la politique mise en place par le gouvernement pour leur donner une identité, jusque-là déniée.

Une enfant dont la mère a décidé d’intégrer le programme, se rend avec elle dans un centre hospitalier, au service d’anthropométrie pour effectuer plusieurs mesures morphologiques (crâne, longueur du fémur ...). Il s'agit de déterminer son âge précis et d’apposer une année de naissance sur ses papiers d’identité, qui lui permettront d’aller à l’école.

Retour en France, le camp de Villeneuve-Saint-Georges où l’on retrouve le groupe réduit de moitié. Seuls les irréductibles sont toujours là, à lutter contre une température de moins 3 degrés, fabriquant de dérisoires chauffages en boîtes métalliques et glaise humide.

Absurdité du système entre la manière forte et la manière « douce » pour déloger et renvoyer.

Une assistante sociale, cette fois-ci accompagnée d’une traductrice, vient proposer au groupe un retour en Roumanie, payé par la France. Billet d’avion et 300 euros par adulte, 120 euros par enfant… Quel sens cela peut-il avoir lorsque l’on sait que rien ne les empêchera d’accepter, de partir et de revenir pour bénéficier de nouveau de cette « aide » !

Autre solution : "l’intégration"

Des campements en périphérie des villes, installés par le Conseil général, qui intègrent plusieurs familles qui s’engagent à apprendre le français, travailler ou suivre une formation en vue d’une embauche, badgées pour un accès sécurisé aux camps. Le responsable décrit quelques personnes qui sembleraient travailler, s’intégrer … On se demande par qui et comment alors que la politique à l’embauche des Roumains (derniers à avoir intégré l’Europe) est plus que dissuasive pour un employeur : 6 mois d’attente entre le dépôt de la demande d’embauche pour acceptation et le renvoi de la décision doublée d’une taxe de 894 euros !! Qui voudrait embaucher ?!!

Mais peut-on condamner ces initiatives, même avec leur coût élevé, lorsque la plupart viennent d’un ancien "camp" dans une autre banlieue, où de notables mafieux squattaient un bâtiment en dur surplombant un immense bidonville composé de cabanes qu’ils louaient 250 euros par mois, sans aucun confort, avec toute la promiscuité habituelle dans ce genre d’habitat, des pratiques de terreur d’un autre âge. Une petite fille nous donne toute l’ampleur de son souvenir, en demandant au directeur du centre s’il est leur nouveau « commandant ».

Suit une enquête en Italie, où la communauté Rom est la plus importante, depuis des années. Entre des camps immenses et surpeuplés que les riverains excédés brûlent parfois, de petits exemples d’intégration, l’absence totale de volonté et de moyens. En Italie, en France, en Europe.

Alors, quel avenir ? Quelle solution ? En dehors des bénévoles, qui encore une fois vont agir à la place des politiques, quelle réflexion véritable sur un peuple qui concentre autant de rejets ?

Des hommes, des femmes et des enfants qui, lorsqu’on les voit se faire déloger, se faire « pousser » et se faire embarquer dans des wagons, esquissent quelques pas de danse, rient et se moquent, gagnent du temps avec des parades bien à eux, comme ils le font depuis des siècles.

Qui poussera-t-on demain en ces temps incertains où de plus en plus de gens se retrouvent « nomades », se rassemblent dans des bois, cachés pour survivre, à qui proposera-t-on un billet d’avion et une prime pour partir ? La conclusion est évidente : on juge une société et un niveau de civilisation, à sa capacité à accepter l'autre.