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Politique / Monde / Philosophie politique

Misère de nos gouvernements

« Le Gouvernement lutte contre la misère humaine » est le titre du communiqué suivant publié sur le site de l’UMP :

« L’UMP se félicite que le gouvernement porte le fer contre les filières d’immigration clandestine, esclavagistes modernes, qui exploitent la détresse des migrants. En s’attaquant à la plaque tournante du trafic de réfugiés vers l’Angleterre, comme il s’y était engagé, Eric BESSON contribue à fragiliser ces mafias qui s’enrichissent sur le dos de la misère humaine. Le message est clair : On ne passe plus à Calais ! Ceux qui défendent le maintien des clandestins dans des conditions indignes sont par leur inaction, complices de ces drames humains.

Frédéric LEFEBVRE, porte-parole – Communiqué du 22 septembre 2009 »

Allons droit au but : « le message est clair : On ne passe plus à Calais ! ». La misère provenant d’un pays n’appartenant pas à l’union européenne ne doit plus passer à Calais, comme partout ailleurs sur le territoire européen. Ce gouvernement et les autres en Europe ne luttent donc pas contre la misère mais contre l’intrusion de la misère humaine étrangère. La formule tant répétée de Rocard « on ne peut pas accueillir toute la misère du monde » ne veut pas dire autre chose : pas d’intrusion. Si la misère humaine était réellement l’objet de la lutte du gouvernement, il aurait déployé des moyens pour prendre soin des migrants or il fait le contraire, il les expulse. Le message est donc bien clair et le titre du communiqué n’y pare pas : les misérables migrants n’ont rien à faire ici. Mais qui est vraiment dupe ? La clarté du message est partagée par tout le monde, par ceux qui acceptent cette intervention gouvernementale comme évidemment par ceux qui s’y opposent. Pourtant il faut dissimuler cette clarté par l’argument des filières d’immigration. Pourquoi ?

En premier lieu parce que cette clarté est inavouable pour des pays qui affichent des prétentions humanitaires, l’impact du message doit assourdir sa frappe. La clarté humanitaire de l’argument des filières vient compenser en la masquant la sombre clarté de la protection contre l’intrusion de la misère. C’est l’effet qui compte. Mais ce n’est pas suffisant, si une grande partie de la population et des politiques ne crient pas à l’intolérable c’est aussi parce qu’il y a quelque chose d’acceptable, d’intégré, qui alimente la clarté de l’argument des filières. Cet argument ne voile donc pas seulement mais communique avec l’argument inavouable de la protection contre l’intrusion de la misère. Le porte-parole de l’UMP nous dit qu’est exploitée la détresse des migrants. Mais rien ne nous est dit dans ce communiqué sur la cause de cette détresse, pourtant évidente, qui est de passer d’un pays où les migrants ne peuvent plus vivre à un autre où ils espèrent mieux vivre. Il est nécessaire d’éluder toute évocation, même très générale, des motivations des migrants, néanmoins toujours singulières, comme si ceux-ci étaient des êtres uniquement soumis, des esclaves indistincts les uns des autres, empaquetés dans une substance informe qui s’appelle « la misère ». La notion de « filière » n’est d’ailleurs pas sans évoquer l’idée d’un flux de bétail et celle de « trafic » » un flux de marchandises. A-t-on entendu certains migrants Afghans lors de l’évacuation du camp de Calais ? Eh non, esclaves, ils ne savent pas parler.

Le fond des arguments humanitaires tient à ce partage toujours net entre ceux qui sont maîtres des bons actes et des bonnes paroles et ceux qui sont soi-disant soumis, sans mots, bétail et marchandises de la misère. Les seconds sont d’une nature étrangère au corps social dont se réclament ceux de la bonne nature. Le partage humanitaire est un partage immunitaire car cette nature étrangère est aussi dangereuse. L’argument des filières effectue un partage net qui introduit au thème de l’intrusion. Ceci est exprimé parfaitement par le titre du communiqué « Le Gouvernement lutte contre la misère ». Il veut dire exactement la même chose que s’il y avait lutte contre l’intrusion d’un virus. Les expulsions sont acceptées pour raison d’immunité.

Expliquons-le un peu plus. Actuellement les gestes politiques ne cessent de se confondre avec des gestes biologiques, ce qui s’opère socialement fait écho à ce qui opère dans notre corps. Se tisse une grande membrane biologico-politique, tout autant en nous que nous en elle, qui fait consensus sur ce qui est assimilable et ce qui ne l’est pas. Et ceci justement parce que chaque individu est le produit d’un processus d’assimilation par les technologies normalisatrices socio-économiques et d’opinions. Or ce processus vise la production optimale de santé, la production de conduites d’homo oeconomicus et la production de production de richesse pour chaque assimilé. Mais aussi la production de parcours spécialisés pour inadaptés, il y a toute une gradation dans l’assimilation. Seront considérés comme dangereux toute conduite, tout événement, tout individu ou groupe d’individus pour lesquels un processus d’assimilation fait défaut. Ce pourquoi un bouclier anticipatoire de contrôle est de plus en plus déployé pour éviter d’être confronté à l’inassimilable, on n’attend plus d’être confronté aux dangers, ni de s’en tenir à des probabilités significatives, on les imagine (ce pourquoi se diffuse l’angoisse, carburant en retour pour de nouvelles imaginations).

L’expulsion des migrants trouve ici sa véritable raison d’être : ils ne sont pas assimilables car on les représente pauvres, en mauvaise santé, hors calibre du bon homo oeconomicus et en plus dangereux (c’est aussi au nom de la sécurité pour les gens des alentours du camp de Calais que celui-ci a été démantelé). Ce qui n’est pas le cas de migrants venant d’un autre pays européen ou des Etats-Unis, du Japon etc. qui d’avance sont bien assimilés. Il faut donc comprendre que d’une part l’immunisation est au service de l’assimilation (comme l’immunisation alimentaire) mais que d’autre part l’assimilation conditionne l’immunisation en ne tolérant pas certaines variations. Ne doit pas être mis en péril le processus d’assimilation normalisateur de la membrane puisqu’il est moyen et fin. Nos sociétés ne tolèrent que les citoyens qu’elles produisent, qu’elles identifient, qu’elles reconfigurent, les normes de l’immunisation suivent le cours de ses normalisations. Les expulsions de certains individus, tels les travailleurs sans papier ou ceux qui n’arrivent pas à posséder plus qu’un titre de séjour, ont pour enjeu d’affirmer cette irréductible différence entre les assimilables et les inassimilables qui polarise la membrane, elle assure à l’assimilé qu’il y a un bon côté de la différence.

La mise en circulation d’émotions identiques partagées par les assimilés pour les assimilés est à ce titre révélatrice de la ligne de partage entre assimilés, assimilables et les inassimilables. Ainsi on s’émeut des maltraitances d’un ou d’une de nos ressortissant(e)s dans un autre pays alors que cette même maltraitance est subie par de nombreux migrants dans nos pays ; de nos ressortissants nous aurons de multiples témoignages, reportages, livres, décomptes temporels, accueil présidentiel à l’aéroport alors qu’à l’inverse et parfois sur le même aéroport les migrants sont expulsés violemment, dans le silence, après avoir végété dans un centre de rétention insalubre et subi l’affront d’être tributaire du claquement de doigt d’un petit administrateur insignifiant. Les mêmes qui livrent les migrants Afghans à leurs bourreaux talibans sont applaudis car ils leur font la guerre. Les assimilés s’émeuvent quand ils se mirent et se rassemblent.

« Ceux qui défendent le maintien des clandestins dans des conditions indignes sont par leur inaction, complices de ces drames humains » est-il écrit à la fin du communiqué. On est stupéfait par la lucidité de ce communiqué car cette dernière phrase s’adresse tout à fait au gouvernement lui-même. En accusant les opposants, le porte-parole veut repousser cette accusation. Le problème des filières n’est-il pas en effet un pur produit de la protection contre l’intrusion ? Le gouvernement combat ce qu’il secrète. A force de protection, les gouvernements favorisent les filières. Nous sommes ici dans le cas d’une maladie auto-immune. Ce pourquoi les protections risquent de se durcir de plus en plus. La nouvelle modalité, déjà effective, est annoncée : on contrôlera, on séquestrera avant les frontières de l’Europe. C’est un mur policier qu’on nous promet, extension du bouclier anticipatoire de contrôle. Ce mur sera une camisole de force de plus, faisant passer pour fous tous ceux qui pensent que la politique peut être faite de gestes qui surpassent le biologique. Le philosophe Gilbert Simondon les avait déjà pointés, ce sont des gestes d’individuations psychiques et collectives donnant lieu à des groupes d’intériorité. Il y a en nous tous des parts inassimilables, des forces d’avenir. « Le groupe d’intériorité prend naissance quand les forces d’avenir recélées par plusieurs individus vivants aboutissent à une structuration collective ; la participation, le recouvrement, se réalisent à cet instant d’individuation du groupe et d’individuation des individus groupés […] même dans le cas limite où le groupe déjà constitué reçoit un nouvel individu et l’incorpore, l’incorporation du nouveau est pour ce dernier une nouvelle naissance (individuation), et pour le groupe aussi une renaissance »(1).

La maladie auto-immune indique peut-être en creux une voie, ne devrions-nous pas prendre parti pour elle, être ses agents infectieux ? : à chaque protection en plus, organiser des passages. Non pas renforcer les filières mais tracer des lignes sauvages qui viendront percer de toutes parts la membrane. Et faire en sorte que ces trous ne soient pas des camps mais des champs d’individuation, de préférence contagieux. Ne plus chercher à assimiler mais à s’individuer. L’alternative est donc celle-ci : les champs ou les camps, car il ne va pas sans dire qu’en durcissant les frontières nous sommes nous aussi en train de construire notre propre camp. Le bouclier n’est pas qu’aux frontières, il nous traverse, nous contrôle, avec lui nous tombons de plus en plus sur la tête.

Philippe Roy est membre du groupe « Gilles Châtelet », doctorant en philosophie à l'université Paris 8.

1. L'individuation psychique et collective, Aubier, 2007, p 184.