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CONTRE TOUTES LES DOMINATIONS |
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Philippe StierlinChocolat blanc et mouton noirOriginaire de Franche-Comté, j’ai toujours eu ce goût pour le chocolat noir, blanc ou au lait que ma grand-mère m’achète pour Noël quand elle va en Suisse. (Quand on pense chocolat suisse, on pense rarement au cacao africain qui le compose.) Revenue de Lausanne, ce week-end de votation fédérale, ma grand-mère m’a ramené, acte de boycott, une seule sorte de chocolat. « Désormais, m’a-t-elle dit, en Suisse, c’est chocolat blanc », avec la même tristesse que lorsqu’elle raconte la destruction de la synagogue de Fribourg-en-Brisgau, en Allemagne, lors de la nuit de cristal en 1938, aux temps d’un gouvernement ne se revendiquant pas de la démocratie. Mémé a ses repères. La moitié de sa famille était juive. Ma grand-mère est aussi une femme à qui on ne la fait pas. Elle sait qu’en votant à 57 % pour l’interdiction de la construction des minarets sur initiative du parti de droite populiste UDC, les Suisses en question n’ont pas ciblé les minarets.Pas plus qu’ils n’ont soulevé une question d’urbanisme ou une question de bruit (l’appel à la prière ayant lieu à l’intérieur des mosquées). Ils ont visé la population musulmane, pratiquante ou non. Elle sait aussi que cette histoire de minaret trouve écho dans plusieurs pays voisins. La France? Ma grand-mère connaît la posture d’une partie de ses compatriotes, qui passent d’un sentiment légitime de protection à l’inquiétude, puis de l’inquiétude à l’angoisse, de l’angoisse à la paranoïa enfin. Qui théorisent, à partir de faits réels ou montés en épingle, sur « l’islamisation de la France ». Qui décodent toute situation comme résultat d’une guerre religieuse entre l’Occident et l’Orient, d’un affrontement entre le Bien et le Mal, qui vont jusqu’à « racialiser » le moindre sujet. Qui charrient la marchandise du danger juif, du péril jaune, du mouton noir. Elle n’a pas de bol, Mémé. Le village dans lequel elle habite a voté à 42 % pour le Front National en 2002. Et puis en 2008, elle qui ne prie ni Jésus, ni Jéhovah ou Vishnou, a dû aller manifester jusqu’en Allemagne avec la banderole: « Temples, synagogues, églises et mosquées, tout nous va. » Elle ne voulait pas que le meeting « anti-islamisation» organisé par ProKöln, parti d’extrême droite s’opposant à la construction d’une mosquée à Cologne, tienne la corde. Le chantier dans le quartier d’Ehrenfeld, où vivent de nombreux immigrés, doit débuter en 2010. Pro Köln y voit un signe de « l’islamisation de l’Allemagne » (159 mosquées – 3 millions de fidèles musulmans.) 40000 contre-manifestants de tous bords se sont mobilisés. Pour Mémé, il fallait s’opposer à cette résurgence, sous une forme contemporaine, d’un passé nazi. Elle ne veut pas de ce nouveau plat au vieux fond de sauce raciste. Bien entendu, ma grand-mère a aussi ses repères de classes. Ah! Ce mot chéri du vocabulaire bourgeois : population (française, des banlieues…) sublimé par le terme de communauté (juive, musulmane…) sorte d’antidote au gros mot de classes! Population a pour fonction de dépolitiser les groupes et les minorités, en repoussant les individus dans une neutralité passive, hors des rapports de domination économique du capital. Du coup, Mémé a respiré en entendant le secrétaire général de la CGT, Bernard Thibault pour qui le vote suisse est une tentative de détournement : « En période de crise, certains partis politiques font leur paradis sur la crainte, la peur de l’autre, de l’étranger, d’une autre religion, au point qu’on peut peut-être considérer que certains auraient avantage à cultiver les oppositions, à générer (...) des climats qui peuvent s’apparenter à certains endroits à de la guerre civile, pour qu’on ne s’intéresse pas aux questions économiques et sociales », a expliqué le syndicaliste. Mais Mémé n’est pas satisfaite pour autant. Les religions, cela existait avant le capitalisme. Elle a même eu vent qu’à chaque fois qu’une religion s’est installée quelque part, cela s’est fait en conflit avec la précédente. Ainsi du protestantisme et du judaïsme. Elle connaît aussi les dangers des fondamentalismes religieux d’où qu’ils viennent. Elle veut dire à ceux qui croient qu’ils doivent faire la révolution de l’émancipation dans leurs religions. Elle a aussi besoin de laïcité dans toute l’Europe. Elle veut revisiter ce joli mot : juste respect des croyances ou refus de toutes les religions ? Elle refuse la dérive sarkozienne: « Pas un libre-penseur, pas un franc-maçon, pas un athée qui ne se sente au fond de lui l’héritier de la chrétienté » (Nicolas Sarkozy – 12 nov. 2009). Oubliés les juifs et les musulmans. A l’image de la circulaire ministérielle sur l’identité nationale qui recense « nos églises et nos cathédrales », mais ni les synagogues ni les mosquées. La prochaine fois que Mémé ira en Helvétie, la constitution suisse sera peut-être modifiée. Un texte dont le préambule proclame « l’esprit d’ouverture au monde du peuple suisse, au nom de Dieu tout-puissant ». De quoi être chocolat. • |