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CONTRE TOUTES LES DOMINATIONS

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Politique / Société / Corps et pouvoir

Les dessous politiques de la prohibition du voile

Laurent Lévy publie « La gauche », les Noirs et les Arabes, aux éditions La Fabrique. Entretien.

Peux-tu décrire ce que tu appelles “l’architecture politique et pratique” des discours favorables à la prohibition du voile ?

Au-delà des arguments explicites, qui ne valent souvent que ce qu’ils valent, on peut identifier quatre grandes figures, qui sont nécessairement toujours présentes en arrière plan des discours prohibitionnistes :

1) L’idée qu’en politique, tous les moyens sont bons pour parvenir à ses fins, qu’on ne fait pas d’omelettes sans casser des œufs. Le problème ici est que l’on ne sait pas bien quelle omelette on fait avec ces œufs cassés… Aucun des objectifs attendus de la loi de 2004 prohibant le « foulard » à l’école ne peut prétendre être atteint : l’émancipation des jeunes filles et leur protection contre les « pressions islamistes », le « risque communautariste », etc. La prohibition ne tend à résoudre aucun de ces problèmes, qui sont d’ailleurs énoncés sans grand souci d’analyse des réalités concrètes. Il apparaît plutôt que la prohibition a été une fin en soi, plus qu’un moyen de parvenir à une autre fin : les justifications proposées, dont je m’attache à démontrer l’inanité dans mon livre, sont en réalité les « moyens » de cette « fin » qui demeure sans justification rationnelle.

2) L’idée que l’émancipation peut être imposée, ou octroyée, alors qu’elle ne peut passer que par la prise de conscience et l’action des intéressées elles mêmes. Cette idée est manifestement contraire à la fois à tous les principes traditionnels des mouvements d’émancipation, mais également à l’expérience constante. Cela fait plutôt penser à la morgue coloniale de ceux qui entendaient « civiliser » les peuples étrangers. À cet égard, le fait que les musulmans de France soient généralement considérés comme un corps étranger à « l’identité nationale » n’est pas sans rapport avec cette volonté d’émancipation forcée…

3) L’idée aussi que lorsque se présente un problème politique et idéologique (et si le « foulard » à l’école ou ailleurs pose un problème, ce qui resterait à démontrer, il ne s’agit pas d’un problème de comportements asociaux ou délinquants, mais bien d’un problème politique ou idéologique), il est légitime de prétendre résoudre ce problème par des mesures de police, par la répression. On sait qu’il s’agit là d’un genre de tentation à laquelle certains courants de gauche n’ont pas toujours échappé. Les leçons de l’histoire devraient inciter à une certaine prudence…

4) Enfin, dans la mesure où avec une telle loi (et il en va de même de ce que d’aucuns proposent dans le pseudo-débat sur le « voile intégral ») tend à priver certaines personnes du droit à bénéficier d’un service public (dans le cas de la loi de 2004, le service public de l’éducation), il y a l’idée que les services publics peuvent ne pas être vraiment publics, peuvent « choisir leur public ». Là encore on a affaire à un principe qui heurte frontalement les principes les plus traditionnels de la gauche. À l’heure du démantèlement des services publics, le fait est particulièrement significatif, et préoccupant.

Tu évoques les points de vue radicalement opposés qui coexistent dans l’ensemble des organisations de la gauche sur ces sujets. Comment expliquer de telles césures ?

Contre une loi d’interdiction

Dans Politis, Jean-Pierre Dubois, président de la Ligue des droits l’homme, souligne notamment qu’«une loi d’interdiction augmenterait l’exclusion des femmes qui le portent». Analysant la propagande salafiste, «courant intégriste de l’Islam», il souligne : «on ne met pas en prison les gens engagés dans un secte, on essaie d’aider à leur émancipation». Pour lui, il faut refuser le voile intégral mais surtout pas sous la forme d’une «interdiction générale», qui livrerait davantage encore les personnes à ceux qui les oppriment : « Ceux qui défendent le voile intégral seront ravis d’une loi d’interdiction, et ceux qui veulent d’une loi d’interdiction seront ravis qu’elle fabrique plus de martyres et de visibilité : parce qu’ils pourront dire : vous voyez que les islamistes sont partout. Les extrêmes sont complémentaires dans ce genre d’affaires. Certains ont intérêt de tous contre tous et le fantasme de l’affrontement Orient-Occident». Enfin, Jean-Pierre Dubois critique «l’invocation de la République par la mission parlementaire » Gérin - Raoult comme « invocation du colonialisme, ‘valeurs républicaines’ signifiant ‘valeurs des européens’».

C’est toute la question à laquelle mon livre essaye de répondre ! Et je ne prétends pas avoir donné une réponse simple et univoque ; je me résigne même parfois à proposer des pistes pour une réflexion qui n’est pas achevée. En réalité, cette affaire du « foulard » a agi comme un révélateur de lignes de fractures préexistantes, mais qui n’apparaissent qu’à l’occasion de débats particuliers. On croit facilement être d’accord sur tout quand on ne se pose pas la question… Mais entre la tradition laïque et anticléricale, qui a à gauche des lettres de noblesse, les considérations géopolitiques qui conduisent à fantasmer sur le « danger islamiste », dans la droite ligne du thème bushien du « choc des civilisations », et la prégnance d’un républicanisme confit dans le formol, il y a bien des espaces de malentendu sur ces questions… Pourtant, le fond est je crois le plus souvent bien plus simple : j’ai pu observer que le plus souvent, le prohibitionnisme se fondait sur des principes abstraits, quand les antiprohibitionnistes voyaient d’abord des personnes concrètes sous les foulards montrés du doigt… Il y a beaucoup d’ignorance dans la posture prohibitionniste, mais cette ignorance est aussi le fruit d’un certain mépris…

Quelle continuité identifies-tu entre la position favorable à la prohibition du voile, les conceptions étatistes, les thèmes nationalistes et les thèmes sécuritaires ?

Je crois que cette continuité est essentielle, et qu’elle est d’une certaine façon l’un des éléments qui permettent d’y voir un peu plus clair dans les débats à gauche sur la question du foulard. Ces trois thèmes ne coïncident pas toujours, mais le font souvent. Le thème nationaliste bien sûr, arc-bouté qu’il est sur une notion anhistorique de ce qu’est ici et maintenant le peuple d’un pays comme la France. Mais le plus important pour moi est bien la conception étatiste de la politique, dans laquelle une « classe politique » prétend entretenir une relation pédagogique avec les citoyens, et voit dans l’exercice d’un pouvoir séparé de la vie réelle le moyen essentiel des transformations sociales. Cette question est bien sûr beaucoup plus large, mais elle est bien illustrée par la querelle du foulard. Il est très significatif que les plus ardents des prohibitionnistes se soient trouvés dans les courants les plus républicanistes de la gauche, ceux qui vient dans la Loi et l’Ordre l’alpha et l’oméga de la politique. Quant aux thèmes sécuritaires, ils ne sont jamais très loin des thèmes étatistes – et des thèmes racistes, dans la mesure où le tout-sécuritaire frappe d’abord la jeunesse des quartiers populaires, où les personnes stigmatisées comme « immigrés des première, deuxième, énieme génération sont les plus nombreux…

A quoi attribues-tu la violence des polémiques concernant l’Appel des Indigènes de la République qui, en 2005, avait dénoncé la loi anti-foulard et affirmait entre autres que “La République de l’égalité est un mythe” ?

Procès en sorcellerie

Le torrent de mises en cause du NPA suite à la candidature de Ilhem Moussaid, qui porte un voile, constitue un invraisemblable procès en sorcellerie. Ainsi, par exemple, le réseau féministe Ruptures écrit : «Au nom de la ‘diversité’, jusqu’où ira-t-on dans la négation de l’égalité entre les femmes et les hommes et dans l’antiféminisme». Pour lui, «présenter une candidate voilée aux élections, c’est bafouer toutes les luttes passées et présentes des femmes, des féministes qui ont été pourchassées, frappées, assassinées pour avoir refusé de porter le voile islamique dans leur pays. (…) En réalité, un signe est donné à travers ce choix, c’est d’accepter d’introduire dans les institutions des forces contraires aux lois démocratiques dont les élu-es doivent être les garants». Rien de moins.

De son côté, la candidate explique : «J'ai beaucoup de tristesse de voir huit ans de ma vie réduits à mon foulard, j'ai beaucoup de tristesse d'entendre que ma croyance personnelle est un danger pour les autres alors que je prône l'amitié, le respect, la tolérance, la solidarité et l'égalité pour tous les êtres humains. La réaction des féministes, c'est cela le plus dur. (…) J'ai beau dire et expliquer que je ne suis pas opprimée, et je pense que cela se voit, il reste une incompréhension.»

L’une des causes de cette violence est sans doute, précisément, la dénonciation de la loi anti-foulard. Ce n’était pourtant qu’un aspect secondaire de cet appel, une ligne et demi tout au plus… mais la violence du débat sur le foulard s’était rabattue sur cet appel. Et peut-être que la réception de l’Appel des Indigènes, justement, explique une part de la violence du débat sur le foulard, parce que ce texte mettait en évidence et en perspective beaucoup des non-dits de ce débat. La question du foulard y était en effet intégrée dans de nombreuses autres manifestations de la permanence, dans la pensée dominante, de la pensée colonialiste. Sans doute le débat sur le foulard aurait-il été plus simple s’il était intervenu après le long débat sur le colonialisme et l’introduction en France de certaines études sur le thème du post-colonialisme, en 2005, dans la foulée et comme en écho à cet appel. Mais si l’Appel des Indigènes a été tant attaqué, ce n’est pas surtout à cause de ce qu’il disait sur le foulard : c’est plutôt à cause de sa dénonciation du mythe républicain, dénonciation non seulement sur le plan des principes, mais sur celui des pratiques : non seulement il affirmait que la République de l’égalité était un mythe – ce qui est somme toute un truisme : qui oserait dire de la république de l’égalité qu’elle est une réalité dans la France d’aujourd’hui (et d’hier) ? – mais en outre, il appelait à une autonomie de la lutte des « indigènes », des post-colonisés, et donc mettait en cause le caractère nécessairement dirigeant des organisations traditionnelles de la politique. Ce qui était ainsi contesté, ce n’est donc pas seulement les structures sociales en ce qu’elles gardaient précieusement dans de nombreux domaines l’héritage du colonialisme, mais aussi les structures politiques de dépossession qui caractérisent notre culture politique. En ce qui me concerne, j’ai beaucoup appris dans ces débats, qui m’ont aidé à mieux voir où se situaient les blocages de la vie politique : dans le refus, de la part des cadres politiques traditionnels, de mouvements autonomes prenant eux-mêmes en charge les questions qui les concernaient.

Si la polémique actuelle porte principalement sur le port du voile intégral, et non pas sur le port du voile, n’est-ce pas que les promoteurs de la prohibition ont perdu la « bataille du voile », et qu’ils sont contraints du coup de fourbir cette fois leurs armes face à des cas “limites” ?

Je ne crois pas que la « bataille du voile » ait été perdue par les prohibitionnistes, ni surtout qu’ils soient résignés à la laisser en l’état. Si aucun courant politique ne se prononce pour l’abrogation de la loi anti-foulard de 2004, il doit bien y avoir une raison ; de même si, de toutes parts (et même au sein de ce parti), le fait que le NPA présente aux élections, dans le Vaucluse, une militante qui porte le foulard soulève tant d’invraisemblables protestations. Il est cela dit certain que mettre en avant le « cas limite » des femmes qui portent le niqab rend leur combat plus facile : il est moins aisé de sympathiser avec une personne dont on ne voit pas le visage qu’avec une de ces mamans en foulard qui accompagnent leurs enfants au parc ou vont les chercher à l’école… Cela dit, j’ai le sentiment que le caractère artificiel de cette affaire est aussi plus clair, et que le « débat sur la (prétendue) burqa » soulève moins de passions que celui sur le foulard à l’école, qu’Emmanuel Terray avait décrit comme un cas « d’hystérie politique ». On est encore loin du compte, mais la pression politico-médiatique aidant, on ne peut préjuger de l’avenir.

Le discours conservateur considère qu’il existe d’une part des bons musulmans – les musulmans intégrés – et d’autre part des mauvais musulmans – les musulmans intégristes, quelle approche politique promouvoir pour sortir des schémas xénophobes ?

Ce n’est pas seulement le discours conservateur, sauf à donner à ce mot un sens très large : c’est en fait un lieu commun dans le débat public, que d’opposer les « musulmans modérés » aux « islamistes ». Mais ces mots ne font jamais l’objet de définitions précises, si bien que l’un et l’autre permettent de désigner qui l’on choisit à l’avance de désigner… La stigmatisation de Tariq Ramadan comme « intégriste » est significative à cet égard. Ceux que l’on présente comme « musulmans modérés » sont d’ailleurs souvent des personnes qui sont tout au plus « de culture musulmane », et non des personnes animées de convictions religieuses. Certains, pour combattre le MIB, allaient jusqu’à dire qu’il était contaminé par l’intégrisme…

Il me semble hélas qu’il n’y a pas de réponse simple à opposer à ce discours dominant : précisément parce qu’en ces matières, on n’est jamais vraiment dans le débat – et que de toutes façons il ne suffit jamais de débattre pour convaincre : il y faut des pratiques. C’est une des raisons pour lesquelles je suis favorable à tous les rapprochements quoi peuvent être faits entre la gauche radicale et les mouvements des quartiers populaires ; c’est en luttant ensemble que l’on combat aussi les préjugés. D’une certaine façon, en luttant pour de meilleures décisions en matière d’urbanisme et d’équipements des quartiers populaires, en luttant pour le droit à la santé, le droit au travail, contre les violences policières, pour l’égalité, on fait aussi reculer les préjugés. C’est en considérant chacune et chacun comme autant d’acteurs légitime de la vie politique, en travaillant ensemble dans le respect et la considération, en ne cherchant pas à rallier qui que ce soit, mais en travaillant en commun à lutter contre toutes les dominations que l’on peut avancer…

Questions posées par Gilles Alfonsi