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Politique / SociétéQuand les actionnaires se sucrent, la facture est saléeIl y a des gens qui aiment les chiffres. Et d’autres qui les retiennent. Si celles et ceux qui se souviennent du score de la liste pour laquelle ils ont (éventuellement) voté aux régionales ne sont pas légion, je ne doute pas qu’une majorité des citoyens ait retenu le chiffre de l’augmentation du gaz du 1er avril : 9,7%. Même s’ils ne bénéficient pas du gaz naturel à la maison. Etant cadre à GDF SUEZ, je me suis retrouvé avec une flopée de sms et de courriels de la part de connaissances et d’ami-e-s avec des commentaires persifleurs. Et à devoir répondre à des gros mots (racket, spoliation…), à diverses boutades (c’est un poisson d’avril, ça va rentrer dans votre poche de privilégiés…) Durant le week-end qui plus est. Promis, juré, je n’avais décidé de rien. Mes ami-e-s auraient dû capter que tout, désormais, est dans les mains de la direction du groupe GDF SUEZ, qui élabore la formule d’indexation et fixe les révisions de tarifs. Et que la Commission de régulation de l’énergie (CRE) a pour seule mission de s’assurer que les calculs du groupe privatisé sont en conformité avec la formule imposée par les lobbyistes du groupe. Bref que, débarrassé de la tutelle des pouvoirs publics, GDF SUEZ a grande latitude pour agir en faveur de ses intérêts et non de l’intérêt général. Il m’a donc fallu «défendre» la multinationale du CAC 40, que certains nomment encore service public, pour faire illusion ou par auto-persuasion. J’ai dit à mes interlocuteurs qu’ils ont eu tort de ne retenir que ce chiffre : 9,7% (soit +87€ par an en moyenne sur une facture de 900). Car s’ils disposent d’un contrat gaz naturel pour la seule cuisson, c’est à une augmentation de 13,4% du tarif régulé (on ne rit pas) à laquelle ils auront droit. Cela s’appelle la « segmentation de la clientèle », aux antipodes du service public et de l’un de ses principes fondateurs : l’égalité de traitement des usagers. Pour que ces derniers s’y retrouvent dans leur budget, j’ai suggéré qu’ils réduisent le poids de leurs biftecks et de leurs spaghettis. Cela les a énervés : « Tu comprends, à ce prix-là, autant passer à l’électricité. » J’ai aussitôt averti mes collègues commerciaux dont le métier est de vendre du gaz avec pour seul horizon la concurrence, les marges et le business. Ensuite, j’ai dit à mes correspondants qu’ils avaient été chanceux : GDF SUEZ avait réclamé cette augmentation plusieurs semaines auparavant, et l’organe technique et indépendant appelé CRE avait repoussé sa décision pour la prendre… le surlendemain du 2e tour des régionales. « Quelques semaines d’augmentation en moins, c’est trop top ». Cela n’a pas suffi à les calmer. L’un d’eux, Jeune Impopulaire de l’UMP, est convenu que décaler cette mesure n’avait pas eu les effets escomptés sur le score de sa liste et sur la cote de Sarkozy (qui s’était engagé à ce que l’Etat reste actionnaire majoritaire à 70% de Gaz de France.) Ce même godelureau m’a soutenu que nous (le personnel, ses 35 h, son tarif préférentiel, son comité d’entreprise, ses primes…) coûtions cher à GDF SUEZ. Bref qu’il y a des privilégiés, ce qu’il n’est pas seul à penser : je connais des gens de «gôche» ou «apolitiques» qui professent cette idée depuis des lustres. Que le gaz soit cher ou bon marché. C’est que le Jeune (Im)Populaire ne disposait pas des « éléments de langage »(1) des dirigeants de GDF SUEZ et du gouvernement. Selon le prêchi-prêcha officiel des années 2007-2008, l’augmentation des tarifs régulés (+40% en 5 ans) du gaz était justifiée par la hausse des cours du pétrole. Le prix du baril de pétrole ayant entre temps fortement chuté (-37% pour le baril et de -50% pour le gaz en 2009 (2), la chanson de l’augmentation entonne cette fois un autre couplet : celui du coût des infrastructures de stockage et de transport, qui aurait explosé de 22% en un an. Précisons que ces coûts, de même que les coûts d’investissement, ont toujours été pris en compte dans les tarifs de service public. La CRE vient d’avaliser la demande de hausse de +9,7% de GDF Suez. Le nouveau processus de révision tarifaire fonctionne correctement. Ses impacts sont conformes à nos estimations. Cette bonne nouvelle s’est traduite par une très forte hausse du cours de bourse de GDF Suez (+2,63%). Analyse financière Natixis – Morning news – 26 mars 2010 Quant aux privilégiés… Les dividendes versés aux actionnaires en 2009 par le seul groupe GDF SUEZ se sont élevés à 4 milliards (3) captant 75% du « résultat net consolidé » du groupe. Pour donner une idée de ce que cela représente : le déficit actuel du système de retraites, tous régimes confondus, est estimé à 10 milliards € et la reconstruction d’Haïti à 7,5 milliards €. Elsa Triolet écrivait que « les barrières n’ont que deux côtés. » Décidément, il y a ceux qui produisent des richesses et ceux qui en profitent. (1) Novlangue tordant la réalité à la convenance de celui qui la parle, utilisée par des variétés de perroquets. Est au capitalisme mondialisé ce que la langue de bois est (encore) à de nombreux partis ainsi qu’à l’Union soviétique sous Brejnev. (2) Source : communiqué de résultat annuel de GDF SUEZ. (3) L’impôt sur les sociétés s’étant élevé à 1.7 milliard €. |