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Politique / Société / EducationQuelle école pour tous ?La Cour des comptes alimente l’offensive idéologique contre l’ambition fondamentale d’une école tournée vers la réussite de tous les élèves en même temps qu’elle souligne des enjeux réels de transformation du système éducatif. Rapportant les principaux éléments d’un rapport de la Cour des comptes rendu public le 12 mai 2010, le journal Le Monde titre sur la nécessité d’ «En finir avec les mêmes cours pour tous» : il faudrait s’attaquer «au tabou de la sacro-sainte égalité républicaine». Le rapport, intitulé «L’Education nationale face à l’objectif de la réussite scolaire de tous les élèves»(1), pose quelques éléments de diagnostic incontournables (largement documentés, depuis longtemps) : le système actuel favorise les élèves sans difficultés particulières ; la France est le pays où les écarts de résultats entre les élèves se sont le plus accrus ces dernières années ; l’impact de l’origine sociale sur les résultats des élèves à l’école est considérable ; il est nécessaire d’augmenter les moyens mobilisés pour lutter contre l’échec scolaire à l’école primaire ; le temps et le rythme scolaires ne sont pas adaptés aux élèves en difficultés… Et le rapport de souligner que «l’égalitarisme de notre système maintient l’inégalité», tandis que les inégalités entre établissements ont été renforcées par les mesures d’«assouplissement» de la carte scolaire, encourageant les phénomènes de ghettoïsation. Les recommandations de la Cour des comptes La Cour des comptes formule 13 recommandations, suffisamment floues pour être interprétées diversement. Les principales concernent la nécessité de «prendre prioritairement en compte dans le pilotage du système scolaire la diversité des situations scolaires, en privilégiant une allocation fortement différenciée des moyens d’enseignement», celle d’ «accroître la part des financements allouée à l’école primaire, en privilégiant le traitement de la difficulté scolaire», le développement de l’accompagnement personnalisé des élèves – les accompagnements devant être «assurés dans le cadre du temps scolaire par les enseignants» -, la modulation des «emplois du temps dans le second degré en fonction de besoins des élèves, notamment en prévoyant la mise en place sur l’année scolaire des plages horaires variables de soutien et d’accompagnement», la perspective de « généraliser la détermination par les établissements d’enseignement, en fonction des situations locales, d’objectifs de baisse des taux de redoublement, en affectant les moyens ainsi économisés au financement d’actions d’accompagnement personnalisé ». On note que les formulations retenues par le rapport signifient que les propositions de la Cour des comptes s’entendent à budgets constants (logique de redéploiement). Celle sur le redoublement pose un problème de fond : la proposition consiste de fait à supprimer des moyens en faisant passer en classe supérieure des élèves en difficulté, alors que cette tendance conduit chaque année dans le mur de très nombreux élèves qui arrivent au collège sans savoir lire correctement. On atteint la limite du discours sur la réaffectation des moyens, car elle suppose d’en supprimer avant (soi-disant) de les réaffecter. Enfin, la proposition de mettre en place dans le second degré un système mixte enseignement ordinaire pour tous - temps d’accompagnement personnalisé pour les élèves en difficulté témoigne elle aussi du déficit d’une ambition radicale de lutte contre l’échec scolaire, en amont de la structuration des trajectoires individuelles. G.A. Premier problème, le sens de la formule selon laquelle « l’égalitarisme de notre système maintient l’inégalité » est équivoque. Est-ce l’objectif de l’égalité entre les élèves qui maintient, produit ou reproduit (en lui-même) les inégalités ? Ou est-ce le fait que cet objectif de l’égalité ne soit pas concrétisé par des moyens lourds au bénéfice des élèves en difficulté qui conforte les inégalités ? En fait, deux logiques s’affrontent : l’une qui propose d’abandonner l’objectif de la réussite de tous les élèves, par rognage et abandons successifs des ambitions des politiques scolaires (sur différents modes : tous les élèves ne sont pas doués ; on peut réussir sa vie sans avoir le baccalauréat ; les élèves issus des catégories populaires réussissent mieux dans les filières garage que dans les filières générales etc) ; l’autre qui entend transformer l’école pour relever le défi de l’égalité et de la réussite de chacun, en particulier en accomplissant un effort massif et durable en faveur des jeunes issus des quartiers populaires. Le rapport propose une révolution en ce qui concerne la prise en compte des besoins des élèves : il s’agirait de sortir du système actuel centré sur l’ «offre scolaire» - qui, dit le rapport, «repose sur des moyens alloués en fonction des programmes : tant d’heures de cours, qui signifient tant d’enseignants, qui signifient tel budget » - pour passer à une « logique fondée sur la demande», « c’est-à-dire sur une connaissance nettement plus précise des besoins des élèves». Second problème de fond : les termes très connotés de l’offre et de la demande sont-ils appropriés, comme s’il s’agissait de choisir entre les enseignements nécessaires à la culture d’un individu et ses "besoins" ? Cette notion de besoins pose question. S’agit-il de permettre l’acquisition d’un socle minimum de connaissances, des "savoirs de base" pour se débrouiller dans la vie quotidienne (ou comment être un citoyen docile ?) ? S’agit-il au contraire de permettre à chaque individu d’étendre ses horizons, ses possibilités de vivre une vie épanouissante ? Pour sortir de cette formulation idéologiquement marquée (par le libéralisme économique) autour de «l’offre» et de la «demande», un levier est de concevoir non que l’enjeu de l’école est que l’élève soit au centre, consommateur de services rendus par des enseignants et d’autres personnels, mais que soit au centre du système éducatif la relation d’enseignement, sa qualité. Cela veut dire intégrer l’ensemble des éléments : prise en compte des fondations nécessaires à la culture générale d’un individu, acquisition de savoirs, prise en compte de la personnalité de l’élève et de ses aspirations… au lieu de séparer ou d’opposer ces différentes dimensions. A l’inverse, ne pas faire le choix d’une ambition élevée pour tous conduit à réserver au petit peuple le minimum et à préparer ceux qui héritent d’un capital économique, social et culturel élevé à le faire fructifier. Dans la ligne des intentions libérales ressassées depuis des années, le rapport plaide enfin pour une autonomie renforcée des établissements, où les équipes pédagogiques détermineraient «les modalités de répartition des moyens d’enseignement et d’accompagnement personnalisé», ce qui, selon Le Monde, «reviendrait en fait à destituer en grande partie le ministère». On ne voit pas en quoi la réponse en termes d’autonomie des établissements permettrait en quoi que ce soit de résoudre les problèmes posés, au contraire : elle sert à faire prendre en charge par les équipes locales la gestion des inégalités, au lieu que le service public de l’Education nationale se mobilise pour contrecarrer les logiques économiques, sociales et culturelles dominantes. Et elle sert à faire des économies, notamment en liquidant les services centraux de l’Education nationale pour faire prendre en charge par les personnels des établissements, par exemple, les tâches de recrutement…Ainsi s’agit-il seulement que le gouvernement réalise des économies, que l’Etat se défausse de ses responsabilités et les reporte sur les établissements ainsi que sur les collectivités territoriales, dont la situation financière est telle qu’elles ne seront bientôt plus en mesure de financer les actions éducatives en direction des jeunes qu’elles ont développé ces dernières années. Au passage, loin de relever de la seule défense des intérêts corporatistes des enseignants, le maintien d’un dispositif global centralisé de recrutement et de gestion des carrières constitue un enjeu majeur pour l’égalité à l’école. Qu’il soit à améliorer, notamment afin que les jeunes enseignants ne soient pas exposés aux situations les plus difficiles, pour améliorer la formation, pour renforcer les équipes pédagogiques - avec les moyens que cela nécessite - est incontestable, mais il est à défendre. Les années passent et les dossiers des hebdomadaires - Marianne la semaine passée - sur l’échec de l’école se ressemblent. Comme sur les autres grands sujets de l’actualité économique et sociale, ils tournent le dos à l’enjeu de l’égalité. Pour les partisans de l’émancipation, il faut à la fois tenir la critique du système éducatif actuel - qui vitrifie les inégalités - et la confirmation de l’objectif général de réussite de tous les élèves - avec ce qu’elle implique d’efforts massifs pour les jeunes issus des classes populaires. (1)Rapport disponible ici : www.ccomptes.fr/fr/CC/Publications.html |