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CONTRE TOUTES LES DOMINATIONS |
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Politique / Société / EducationYes you can, yes we can !Comment subvertir l’imposture du discours libéral sur la réussite strictement individuelle ? Dans un article publié par Socio-logos, revue de l’association française de sociologie, Fabien Truong évoque son expérience de l’enseignement sur la pensée de Pierre Bourdieu devant des élèves de plusieurs établissements situés dans des ZEP de la Seine-Saint-Denis. De 2004 à 2010 en effet, il a enseigné sur la théorie de la domination et de la reproduction de Pierre Bourdieu, qui fait partie du programme de science économique et sociale. L’auteur part de ce constat : «Les élèves font très souvent référence à leur origine ethnique et exprment très clairement l’étrangeté de leur condition par rapport au modèle abstrait et universel du lycéen auquel devrait s’adresser l’école de la République». Et de souligner que face à ses élèves, «non seulement il va falloir parler de cette domination, la montrer et la démontrer, mais il s’agira en plus d’indiquer en quoi le rôle joué par l’école et par l’enseignement ne fait qu’accentuer des inégalités structurelles». Elitisme républicain pour quelques uns et destin pour tous les autres ? Deux points de vue radicalement opposés concernant les internats d’excellence. Patrick Deguise, maire PS de Noyau (Oise) : «(…) la ville a été choisie pour accueillir un internat d’excellence. (…) A la rentrée 2010, l’internat accueillera des élèves, les candidatures arrivées au rectorat sont nombreuses, c’est un signe très positif. Le rectorat va donc sélectionner les élèves qui intègreront cette structure. (…) J’adhère au projet éducatif car je crois qu’il faut donner la possibilité aux élèves qui ont du potentiel de se réaliser, alors qu’ils n’en ont pas forcément les moyens à la maison (problèmes de logement, d’équipement…). L’internat d’excellence sera ouvert à tous, mais en priorité aux enfants qui n’ont pas d’ordinateurs à la maison, de parents disponibles pour les aider à réussir dans leurs études.» Patrick Frackowiak, inspecteur honoraire de l’Education nationale : «Toutes les mesures qui sont prises s’inscrivent dans une double perspective cohérente, d’une part la réduction drastique de la dépense publique et la destruction progressive des services publics, dont celui de l’éducation, et d’autre part la construction déterminée d’une société fondée sur la loi du plus fort sur les gagnants – les perdants étant facilement identifiables (…). Les internats d’excellence s’inscrivent pleinement dans cette logique : élitisme dit républicain, élection ‘des élèves prometteurs de catégorie sociale défavorisée’ qui conduira à la ghettoïsation renforcée des établissements ordinaires qui pourront être sacrifiés, recherche d’alibis et d’éléments de bonne conscience pour le pouvoir. On pourra continuer à parler de la fatalité de l’échec en en ayant sorti quelques-uns de leur destinée». Extraits de l’US magazine, édité par le SNES-FSU, n°695, 24 avril 2010. La première réaction des élèves face à la présentation de la théorie de Bourdieu, explique Fabien Truong, est «l’acceptation implicite et immédiate du discours sur la domination». La deuxième réaction est une prise de conscience voire un fatalisme lorsqu’il en vient à aborder le rôle de l’école dans la reproduction des inégalités. La troisième réaction consiste à envisager que «c’est en connaissant ses déterminismes que l’on peut être véritablement libre», ce qui revient à dire qu’il s’agit de se bouger… L’enseignant indique que «cet appel à l’espoir et à la mobilisation» est fortement entendu par les élèves : chacun peut penser qu’il peut réussir. Mais il note que «la portée politique du discours est rarement perçue et c’est plus une lecture individuelle du propos que font les élèves». Il s’agit de «faire mentir les statistiques», donc «d’abandonner le mythe républicain de l’idéal collectif méritocratique et la logique bourdieusienne du faire ensemble pour emprunter à celui du ‘self made man’ et de la réussite individuelle de l’être de talent». Et l’enseignant indique que ce «Yes you can» suscite un «enthousiasme contagieux, celui de l’infinitude du champ des possibles». Fabien Truong tire comme leçon de son expérience concrète que «Le propos du sociologue et la théorie de la domination et de la reproduction posent (…) la question du non-sens et de la contradiction entre les moyens mis en œuvre et le but visé par chacun dans la classe». En quelque sorte, l’enseignant serait bien obligé face à ses élèves d’indiquer l’espoir et la voie de la réussite individuelle… Et de souligner le problème que pose (selon lui) à la sociologie une telle expérience concrète. Cependant, pourquoi ne serait-il pas possible de dire à la fois : qu’il existe un mythe de l’égalité républicaine à l’école ; que la reproduction en général des inégalités ne signifie nullement que chacun soit destiné à échouer, et que cela nécessite de se bouger - tenir ce discours n’est pas tricher : l’école reproduit les inégalités mais des jeunes des classes populaires réussissent chaque année par dizaines de milliers - ; que la reproduction en général des inégalités se combat aussi politiquement et collectivement – n’est-il pas dans les fondements de l’école de former des citoyens ? Une telle approche est d’ailleurs fidèle à la position de Pierre Bourdieu, que Loïc Wacquant présente ainsi(1) : «plus ils (les individus) prennent conscience du social à l’intérieur d’eux-mêmes en s’assurant une maîtrise réflexive (= réfléchir sur soi) de leurs catégories de pensée et d’action, moins ils ont de chance d’être agis par l’extériorité qui les habite. (…) Aux yeux de Bourdieu, la tâche du sociologue est de dénaturaliser et de défataliser le monde social, c’est-à-dire de détruire les mythes qui habillent l’exercice du pouvoir et perpétuent la domination (…) La sociologie est aussi une politique au sens que Bourdieu donne à ce terme : une tentative pour transformer le regard à travers lequel nous construisons le monde social et à partir duquel nous pouvons former rationnellement et humainement la sociologie et la société». Ainsi, ce ne sont pas tant la théorie de Bourdieu et la sociologie qui sont questionnées par l’expérience relatée par Fabien Truong que l’enjeu de voir émerger dans l’espace politique une proposition politique articulant positivement un "Yes you can !" et un "Yes we can !". Cette approche romprait avec le credo individualiste libéral au profit de l’invention d’une nouvelle interaction entre mobilisation pour soi et mobilisation collective. La vraie question n’est-elle pas de savoir si les sociologues et les enseignants considèrent qu’une telle approche ne les concerne pas en tant que tels ou si, au contraire, dans la continuité d’un Pierre Bourdieu, ils sont prêts à assumer une part d’implication politique ? Encore une fois, nous touchons du doigt la mise en question des séparations entre les sphères du politique, du monde intellectuel et du social. |