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CONTRE TOUTES LES DOMINATIONS

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Politique

Un monde politique s’éteint, UN AUTRE…

Les préoccupations convergentes exprimées entre autres par Edgar Morin, Alain Badiou et Lucien Sève ces dernières semaines appellent à s’émanciper de la vieille manière de faire de la politique. Les partis de la gauche de transformation minorent ces questions quand ils ne les ignorent pas.

Quelle mouche a piqué Edgar Morin, évoquant dans Le Monde (1) « l'incapacité des partis censés représenter le monde populaire », « la décomposition des structures partidaires existantes », « la disparition du peuple de gauche », «la dégradation de la mission de l'instituteur », « la décadence des syndicats » et appelant à « une régénération de la pensée politique », à une « réforme de la démocratie » face à la « nécessaire » mais « insuffisante » démocratie parlementaire ?

Que faut-il penser des mots d’Alain Badiou affirmant (2) que « la politique telle que nous la connaissons est manifestement, toutes tendances confondues, uniformément complice de cette domination d’une vision de l’homme comme prédateur concurrentiel et consommateur d’objets » ?

Comment entendre vraiment Lucien Sève soulignant (3) que « la structure du PCF ne peut pas changer pour de vrai, car ce mode d’organisation répond à la sorte de stratégie mise en œuvre (…) acceptant de s’inscrire pour l’essentiel dans la norme de la politique institutionnelle (…) » pour laquelle « on a alors réellement besoin d’une organisation verticale avec un sommet qui dirige » ?

Nous voulons voir dans la concomitance de ces propos que l’heure est à ouvrir un immense chantier de construction de nouvelles formes de la politique et d’organisations correspondant à une politique d’émancipation contemporaine… Chacun de ces auteurs appelle d’ailleurs à sa façon à expérimenter des voies et des pratiques nouvelles.

Morin évoque : « La voie nouvelle conduirait à une métamorphose de l'humanité : l'accession à une société-monde de type absolument nouveau. Elle permettrait d'associer la progressivité du réformisme et la radicalité de la révolution. Rien n'a apparemment commencé. Mais dans tous lieux, pays et continents, y compris en France, il y a multiplicité d'initiatives de tous ordres, économiques, écologiques, sociales, politiques, pédagogiques, urbaines, rurales, qui trouvent des solutions à des problèmes vitaux et sont porteuses d'avenir. Elles sont éparses, séparées, compartimentées, s'ignorant les unes les autres... Elles sont ignorées des partis, des administrations, des médias. Elles méritent d'être connues et que leur conjonction permette d'entrevoir les voies réformatrices ».

Régénérer la politique

Dans un point de vue publié par Le Monde, Edgar Morin évoque l’immense chantier de la fondation d’une nouvelle « voie » politique. Tout en soulignant les apports « nécessaires » des grands auteurs, il souligne notamment : « Nous sommes sommés d'entreprendre un gigantesque effort de repensée, qui puisse intégrer les innombrables connaissances dispersées et compartimentées, pour considérer notre situation et notre devenir dans notre Univers, dans la biosphère, dans notre Histoire ».

Après avoir évoqué le « degré zéro » dans lequel se trouvent les idées et les partis de gauche dans les ex-démocraties populaires, il souligne : « ce n'est pas seulement la globalisation qui a balayé bien des acquis sociaux de l'après-guerre (…) ; ce n'est pas seulement la course effrénée au rendement qui a "dégraissé" les entreprises en expulsant tant d'employés et ouvriers ; c'est aussi l'incapacité des partis censés représenter le monde populaire d'élaborer une politique qui réponde à ces défis ». Il évoque successivement « la disparition du peuple de gauche », « la dégradation de la mission de l'instituteur, la sclérose des partis de gauche, la décadence des syndicats » qui « ont cessé de nourrir d'idéologie émancipatrice un peuple de gauche dont les derniers représentants, âgés, vont disparaître ». Et de souligner le besoin d'une « réforme de la démocratie » face à la « nécessaire » mais « insuffisante » « démocratie parlementaire ». Edgar Morin conclut : « Préparons un nouveau commencement en reliant les trois souches (libertaire, socialiste, communiste), en y ajoutant la souche écologique en une tétralogie. Cela implique évidemment la décomposition des structures partidaires existantes, une grande recomposition selon une formule ample et ouverte, l'apport d'une pensée politique régénérée ».

Badiou parle d’une nécessaire « rupture » dont il « ignore la procédure contemporaine » mais dont l’enjeu fondamental est de « faire advenir une société capable de protéger le principe de coexistence des multiplicités contre le déchaînement de la sauvagerie marchande ». Il s’agit de faire « émerger et incorporer les conséquences, dans le monde tel qu’il est, par des actions politiques singulières, de cette figure principielle, philosophique, de l’émancipation ».

Sève plaide pour « prendre au sérieux la thèse stratégique fondamentale de Marx : ‘L’émancipation des travailleurs sera l’œuvre des travailleurs eux-mêmes.’ », thèse « de plain-pied avec l’état présent des choses et des personnes, sans vouloir l’enjoliver » : « Il s’agit en somme d’opérer un fondamental déplacement du centre de gravité de l’action communiste, en substituant carrément au primat de la politique institutionnelle celui de ce que j’appellerai la politique sociale – l’engagement au comptant de l’appropriation sociale par les salariés et citoyens associés ». Et Sève de souligner que le dépassement du capitalisme a « déjà de longue date commencé dans des foules d’initiatives de pertinence et efficacité variables », et de proposer de s’accrocher « avec acharnement à tel ou tel chantier de transformation bien choisi – concrètement utile pour des personnes et fondamentalement subversif pour le capital ».

Pour le moment, les partis n’affrontent pas franchement ces problèmes, comme en témoignent les textes préparatoires au congrès du PCF (prévu du 18 au 20 juin à la Défense), les échanges entre les formations du Front de gauche ou la contribution Krivine – Sabado sur l’avenir du NPA (Cerises, n°70) : ils les contournent en jouant à saute-mouton avec les échéances électorales ou ils les minorent, en les traitant comme des enjeux secondaires, après les chantiers sur les propositions et les stratégies d’alliances au sommet. De fait, ils semblent espérer qu’un bon programme et une apparence d’unité, sans changement du rôle de la politique, des organisations et du rapport aux institutions, suffiront à donner le change à l’aspiration unitaire et au désir de transformation sociale et écologique qui taraudent des millions de citoyens. Ils oeuvrent à mettre le peuple en situation de soutenir une alternative élaborée sans lui.

De leur côté, les syndicats restent pour l’essentiel dans les clous usés de la seule résistance aux politiques libérales, attendant désespérément que les politiques prennent le relais, alors même que cette répartition des tâches ne fonctionne plus.

Même si nous savons la difficulté de concrétiser nos intuitions, que se passerait-il si ces questions étaient mises à l’ordre du jour dans les espaces où nous nous sentons motivés d’agir ? Et si des expériences se mettaient à foisonner ?

(1) « Ce que serait ‘ma’ gauche », point de vue publié dans Le Monde du 22 mai 2010.

(2) In L’explication, aux éditions Lignes, mai 2010.

(3) « Que faire maintenant ? Dix thèses non conformes d’un communiste sans carte », avril 2010, en ligne sur communistesunitaires.net