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Société / Sociologie

La logique de guerre politique du discours de Grenoble

Il y a une logique politique profonde dans les actes et les discours du pouvoir depuis plusieurs semaines.

Cette logique n’est ni occulte ni improvisée. Elle a été exposée avec soin et détail à Grenoble le 30 juillet par celui qui s’identifie lui-même comme le chef de l’Etat Français. J’engage tous ceux qui sont animés du sentiment d’urgence à résister à ce pouvoir à relire avec soin ce texte qui n’est pas un discours de circonstance mais un vrai corps de doctrine. Nicolas Sarkozy y expose une conception cohérente et effrayante de l’Etat et de son action.

Assurer la sécurité… de la police

On a parlé de discours sécuritaire. Notons la singularité de cette posture sécuritaire qui n’annonce comme urgence et impératif catégorique que la sécurité de la police et de la gendarmerie. Evénement oblige on parle bien sûr de Grenoble : «Les forces de l'ordre ont été prises à partie par des assaillants qui se sont permis de leur tirer dessus à balles réelles avec l'intention de tuer », « Des policiers de la BAC de Grenoble ont fait l'objet de menaces de mort.» Cherchez bien : à aucun moment il n’est fait état de menaces sur la sécurité des personnes. Ces personnes, ces habitants, gens ordinaires, nous, en quelque sorte, ne sont concernés que comme complices possibles, actifs ou passifs de ces ennemis des forces de l’ordre. Il y a deux camps, la police et les truands, et c’est la guerre puisque les truands utilisent des «armes de guerre» et «on ne tire pas à l'arme de guerre sur la police». Lorsque la police tire et tue, elle est donc «en état de légitime défense» et « Les policiers ont fait leur devoir», ils ont «bien agi». Gare à ceux qui pourraient «marquer leur allégeance envers les truands». La réponse à cette guerre ne peut-être que la guerre : «C'est donc une guerre que nous avons décidé d'engager contre les trafiquants et les délinquant».

C’est une guerre morale : la politique n’a plus cours

Cet Etat de guerre investit, à partir de là, l’ensemble du discours.

Foin des débats, des discussions d’experts et des « colloques ». C’est la guerre sur le terrain et c’est la guerre dans le domaine des idées car «ce n'est pas un problème social, ce qui s'est passé, c'est un problème de truands, ce sont des valeurs qui sont en train de disparaître» car «au fond, la principale cause de la violence, 'est la permissivité et c'est la démission.», «la délinquance actuelle ne provient pas d'un mal être comme je l'entends dire trop souvent : elle résulte d'un mépris pour les valeurs fondamentales de notre société». «Des valeurs ont été détruites, il nous faut proposer des réponses adaptées à la situation. Et ne pas décliner comme les autres un catéchisme qui serait frappé par la plus grande inefficacité.»

De cette annonce de principe découle notamment la remise en cause systématique de l’intérêt voire de la légitimité du débat politique. Ecoutons le chef de l’Etat français :

«Il faut marquer un coup d'arrêt. Alors je sais que dans le cadre du débat républicain, il peut y avoir des échanges entre les forces politiques, ce qui est normal. Mais (…) il ne peut pas y avoir de naïveté et d'angélisme en la matière.»

«Je demanderai à chacun de faire abstraction de ses appartenances partisanes pour voter des textes non pas en fonction du ministre qui le présente mais de l'utilité de ce texte. » « Les postures politiciennes d'un côté comme de l'autre ne sont pas à la hauteur de la situation.»

Car comme «Les policiers nous regardent, les gendarmes nous regardent, la population nous regarde», «Il ne s'agit pas de savoir ce que pensera tel ou tel parti, c'est son droit, il s'agit de savoir ce qu'il faut faire face à cette situation.»

Le « bon sens contre les tabous » : l’impératif de fermeté

Aux débats d’experts ou au débat démocratique s’oppose le «Bon sens» qui s’impose «sans tabou» : «Je souhaite que nous examinions sans tabou toutes les pistes envisageables.» et «nous devons nous poser les questions sans tabou».

De quel tabou s’agit-il ? Que nous empêcherait-il de voir, de dire ou de penser ? Une chose simple, de «bon sens» : la «faiblesse» voilà l’ennemi, sœur de la «complaisance». L’heure est à la «fermeté».

Elle se décline, la chose est peu nouvelle dans les effets d’annonce répressifs : «lois anti-bandes», «polices d’agglomération», «peines incompressibles», «bracelet électronique». Avec une prime, n’oublions pas le point de départ (il faut protéger la police) : «peine de prison incompressible de 30 ans pour les assassins de policiers ou de gendarmes»

Elle se décline par la logique de surveillance : vidéo surveillance (« meilleure façon de protéger la police et la gendarmerie»), fichier pour « les jeunes qui sortent de l'école à 16 ans et qui disparaissent jusqu'à 18 ans ».

La logique de police comme logique sociale

Au delà des accessoires gouvernementaux qui sont ainsi agités publiquement, c’est, on l’a compris, une philosophie sociale qui est à l’œuvre dans tous les domaines. A chaque problème sa solution ? Non à chaque problème, une seule solution : la logique de police.

Crise scolaire : Police à l’école et éducation surveillée pour les perturbateurs.

Crise parentale ? Police des familles ! Responsabilité pénale des parents !

Crise de la jeunesse ? Fichage, surveillance et remise en cause de l’ordonnance de 1945.

C’est la police qui devient l’opérateur majeur de la cohésion nationale. Voilà bien pourquoi, il est impératif de la protéger. Voilà bien pourquoi, il est naturel d’envisager le retrait de nationalité française pour ceux qui s’en prennent à elle !

«La nationalité française doit pouvoir être retirée à toute personne d'origine étrangère qui aurait volontairement porté atteinte à la vie d'un fonctionnaire de police ou d'un militaire de la gendarmerie ou de toute autre personne dépositaire de l'autorité publique.»

La Nation et ses ennemis

Résumons-nous : la crise nationale est une crise de valeurs et d’autorité. Le débat démocratique l’alimente. La police est l’agent et le symbole de la restauration des valeurs et de l’autorité. L’atteinte à ce symbole doit donc être sanctionnée par l’exclusion de la collectivité nationale.

Reste le point d’orgue de cette démonstration : quel est donc le ferment de désordre, d’où vient cette remise en cause de nos valeurs et de l’autorité ?

L’étranger dans la maison !

«Enfin, il faut le reconnaître, je me dois de le dire, nous subissons les conséquences de 50 années d'immigration insuffisamment régulée qui ont abouti à un échec de l'intégration. (…) Il est quand même invraisemblable que des jeunes gens de la deuxième, voire de la troisième génération, se sentent moins Français que leurs parents ou leurs grands-parents.»

Les Rroms comme symbole expiatoire

C’est au terme de cet exposé d’une implacable logique que surgit l’annonce de la chasse aux «campements Rroms illégaux». De prime abord la logique échappe à l’auditeur distrait ou au lecteur rapide. En quoi l’expulsion des «539 campements illégaux» de Rroms va-t-elle protéger la police, restaurer l’autorité des parents ou résoudre la crise du collège ?

Cette logique est plus fondamentale : la chasse aux Rroms vient ici comme symbole de la restauration de l’autorité de police contre l’ennemi de l’extérieur, contre l’étranger dans la maison. «En tant que chef de l'Etat, puis-je accepter qu'il y ait 539 campements illégaux en 2010 en France ?». Et cette expulsion vient se proposer comme un opérateur de consensus politique sur cette nouvelle conception de l’Etat et de la Nation. Car «Qui peut l'accepter ?»

Sus à « l’errant » !

La police sans la justice

La recherche de ce consensus là, ce n’est pas le moindre de ses qualités aux yeux de l’orateur du 30 juillet, ouvre à une possible réforme de l’Etat.

Car cette fermeté, l’exemple même des Rroms le montre, nécessite de renforcer la logique de police sur toute autre et même sur celle de la justice. Il est en effet annoncé que sera « procéder d'ici fin septembre au démantèlement de l'ensemble des camps qui font l'objet d'une décision de justice. » Mais ce n’est pas suffisant. Donc «Là où cette décision de justice n'a pas encore été prise, nous (qui «nous » ?) engagerons des démarches pour qu'elle intervienne le plus rapidement possible.»

Et pour l’avenir, il s’agit de «réformer la loi applicable à ce type de situations», de façon à ce que «la décision d'évacuer les campements (soit) prise sous la seule responsabilité des préfets.»

A la guerre comme à la guerre. Au moins on nous aura prévenus : le projet présidentiel c’est le gouvernement de la police dans un consensus xénophobe, libéré de la faiblesse et des «complaisances». C’est un projet à long terme puisque «cette guerre-là vaut pour plusieurs années.»

Par un renversement fameux de la maxime de Clausewitz, Michel Foucault affirmait que la politique était la continuation de la guerre par d’autres moyens. Au regard de la dynamique politique qui a été la sienne depuis l’élection de 2007, la politique sarkozyste est aujourd’hui à la peine. Les affaires s’accumulent qui dévoilent sa nature profonde. Sa popularité est en berne. Mais c’est alors que s’opère le retour du refoulé. Quand la politique fait défaut, c’est la guerre qui prend sa place. Et cette guerre là, mieux vaudrait ne pas attendre béatement 2012 pour la mettre en échec. C’est dès aujourd’hui qu’elle a commencé son œuvre destructrice des libertés et de l'esprit public.