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Justice - Prison

Le quotidien carcéral des longues peines

Nous pourrions parler du quotidien des prisonniers longues peines en nous attachant à l’emploi du temps imposé par le régime intra-muros mais, quel intérêt ? Si ce n’est celui d’être, une fois de plus, dans la répétition, la redondance de tout ce qui à été dit, écrit, débattu dans divers ouvrages (1). Faut-il souligner que chaque prisonnier vit « sa » prison, « sa » peine et chacun la subit, la comprend, la combat (ou non) à sa manière ?

Nous préférons donc parler de l’intérieur de l’homme et de la femme enfermé(e). De ce quotidien de l’intérieur, qui en dit long sur les effets de l’incarcération, sur les manières de vivre et de survivre à la privation de liberté, sur les formes d’humanités que la prison génère.

Les quatre points qui rythment le quotidien des longues peines au fil des étapes carcérales peuvent se résumer ainsi : Rester vivant, Ne pas tomber malade, Rester humain et Se donner le but d’une date. Aussi philosophiques qu’elles puissent paraître, ces pensées sont des nécessités qui ont des ancrages réels dans les pratiques ordinaires des prisonniers enfermés pour des années. Certainement de part le milieu particulièrement mortifère que représente la prison, mais aussi parce que les murs les plus redoutables sont bien souvent ceux que l’on s’impose à soi-même, ceux de la boîte crânienne. Enfermés doublement, dans la construction architecturale des murs et dans la déconstruction de soi, les longues peines vivent charnellement une interrogation fondamentale : Comment continuer à vivre, et surtout pourquoi ?

« En précisant bien les guillemets, une fois les "distractions pénales" closes, l’individu se retrouve seul face à sa peine et à lui même. C’est dans la tête que commence une autre prison », celle du vrai quotidien carcéral : le face à face avec soi-même (2).

RESTER VIVANT / Entre Icare et Méduse

Comment rester vivant, dans tous les sens du terme, à l’intérieur d’un univers dont on a fait le tour, lorsque des années se sont écoulées, lorsqu’il n’y a plus rien à voir, à dire ou à comprendre ? La longue peine devient cet être absurde qui n’a plus lieu d’exister : du simple fait de se sentir, de se savoir, de se voir mourir à petit feu, où de voir les autres s’éteindre pareillement. D’où la nécessité d’inventer un mensonge, pour accepter au quotidien la nouvelle journée carcérale. Tous les jours, trouver non pas une raison de vivre mais une excuse, prévoir un possible, une surprise, attendre quelque chose qui vienne de l’extérieur de soi. Beaucoup de cette manière, ont recours au religieux. Le religieux qui promet une autre vie, l’illusion d’une autre chance. Il est incroyable de voir combien de longues peines misent leur âme sur l’idée de réincarnation. Après avoir épuisé l’espoir d’une sortie, ils sont souvent en prières d’une vie meilleure. Dans cette logique, il suffit donc d’être dans la croyance, dans la patience, dans l’attente d’une « métamorphose ». Faut-il rappeler que l’existence historique de la cellule carcérale est l’invention des moines ?

Mais rester vivant c’est aussi tenter de revenir à soi et donc de repasser par l’acte commis, le début, la cause de son échec de vie. La quête de soi-même, par soi-même n’a que peu d’alternatives : s’accepter dans sa solitude, se haïr, se pendre ou alors fraterniser avec soi ? Le quotidien du prisonnier tourne dans l’obsession de la peine, du crime et du temps. Pour ne pas imploser, il ne reste qu’à se mentir par la justification de son acte. Beaucoup, pour ne pas avoir à dire ou à penser qu’ils ont « foutu leur vie en l’air », plaident la raison, la bonne foi d’avoir commis l’irréparable. Non par perversion ou cruauté mais juste pour se leurrer de ne pas avoir gâché 5, 10, 15, 30 ans pour RIEN, juste pour donner du sens à ce temps mort. Le prisonnier longue peine est quotidiennement dans ce genre de réflexion, appelée en argot « la gamberge », ce n’est pas du rêve mais de la pensée archaïque et c’est peut être aussi là que se forge inconsciemment l’éventuel risque de récidive ? C’est bien avant ce moment précis, que les professionnels et autres spécialistes de la prison devraient aider les prisonniers à bénéficier d’aménagements : avant que la prison trop longue ne justifie le crime du simple fait que le crime est en train d’être « payé ».

Après la « mauvaise gamberge » qui s’achève, commence le triste fantasme : « devenir une souris pour s’échapper par un petit trou ; un invisible ou un surhomme pour s’évader » etc. Vient ensuite la folie douce, puis parfois brutale. Devenir « fou » est une des façons radicales, avec le suicide, d’échapper à la prison. Des rêves éveillés qui font partie des réalités violentes, des fantasmes qui sauvent ou obnubilent. Heureusement (?) depuis les années 80, la vie par procuration s’est installée dans les cellules : « être l’acteur d’un autre film » celui que la télévision diffuse. Le grand film de la liberté extérieure donne l’illusion de faire vivre les impossibles rêves projetés sur écran, d’où l’énorme temps consacré à regarder la télévision pour s’oublier un peu. D’où le temps passé à échanger jeux vidéos et films pornographiques.

La réalité de la perpétuité, c’est de s’entendre penser qu’il n’y a plus d’échappatoire, qu’il n’existe plus d’alternative à l’inéluctable de la peine : pas de miracle, pas de révolution qui libérerait tous les prisonniers, pas de métaphysique ni de rédemption. Juste du temps qui s’écoule dans le vide. Pensée peut-être universelle, d’un parcours que l’on sait éphémère ? à la différence que si tout le monde ne fait qu’y songer brièvement, les prisonnier(e)s vivent la question au quotidien.

NE PAS TOMBER MALADE / Narcisse

Ne pas sombrer malade, non par crainte de la maladie en elle-même mais pour ne pas être en position de faiblesse, pour ne pas passer de la condition de prisonnier longue peine, à celle de condamné à mort (3). Éviter de subir « l’injustice suprême », du corps qui lui-même renonce et condamne le prisonnier, est une autre forme de lutte pour rester vivant.

Car devenir un prisonnier malade et affaibli, c’est éprouver en quelque sorte une « double prison ». Envoyer cette image du corps qui se meurt n’est pas supportable, ni pour soi, ni pour les autres, qui de la plainte vont rapidement au rejet : on devient « le poisseux », le porte-poisse. En détention, on craint la maladie comme la peste. C’est un raccourci dans le regard des autres, un raccourci qui dit qu’on va crever là, dans les murs.

Pour repousser l’idée de la mort, le prisonnier s’occupe de sa propre personne, à outrance. Le personnel médical des prisons le sait, « le taulard est douillet » le moindre bobo sert de motif pour s’inscrire à l’infirmerie. C’est pourquoi le personnel médical ne prend pas systématiquement au sérieux les pathologies des prisonniers – les considérant quasiment tous hypocondriaques – ce qui, ajouté aux contraintes sécuritaires, explique peut-être certaines négligences et diagnostics erronés. Ce n’est pas le « bobo » en lui-même qui est cause de panique pour le prisonnier, mais la possibilité de l’aggravation du mal, bien imagée par la gangrène. L’inquiétude de la maladie engageant le processus vital en son entier (4).

Mieux que l’infirmerie et son personnel souvent féminin pour rassurer et dorloter un peu, beaucoup hantent la salle de sport. Se faire un corps comme une armure où rien ne pourrait passer, ni virus, ni microbe, ni plus rien. Le corps sculpté en remparts, qui montre autre chose que la souffrance intérieure. Se voir fort revient à se croire sain. C’est le corps que l’on doit conserver pour tenir la longue peine : surtout, ne pas tomber malade, ne pas vieillir à en mourir. Pourquoi se donner autant de mal alors qu’on ne vit pas ? Justement pour se « statufier », dans tous les sens du terme, sans se pétrifier. Le sport en prison devient une addiction dont les effets sont terribles puisque beaucoup, mal nourris, mal renseignés, mal coachés s’abîment, se détériorent muscles et tendons : après la gonflette, vient le squelette...

Une autre quête rythme le quotidien, celle de la nourriture la plus saine, qui est aussi la plus chère. Cantiner (5) quelques produits frais, quelques morceaux de viande pour améliorer la pauvreté calorique de l’ordinaire culinaire, oblige ceux qui n’ont pas de moyens financiers, à consacrer une majeure partie de leur temps au travail carcéral. Travailler sans cesse en cellule, où la retrouver tous les soirs comme si on ne l’avait jamais quittée, se regarder manger devant un miroir pour se donner l’impression d’être accompagné, sont des faits qui ont des conséquences sur les rapports à autrui.

RESTER HUMAIN / Robinson Crusoé

Au jour le jour, le prisonnier cumule les pertes, souvent sans s’en rendre compte. Les mots s’étiolent, leurs sens s’appauvrissent, et du coup ne s’emploient plus que rarement. Ne pas perdre le langage devient alors une lutte pour ne pas perdre la parole. Ne pas perdre la curiosité de ce qui entoure, revient à ne pas perdre le regard. Ne pas perdre l’écoute des bruits, des sons de la musique revient à ne pas perdre l’ouie. Les dialogues entre prisonniers longues peines peuvent se traduire sur le temps par « parler pour ne rien dire et écouter pour ne rien croire. »

L’appauvrissement du langage est le premier signe qui mène au silence. Ne plus savoir s’exprimer autrement que par onomatopées ou à l’inverse tomber dans la logorrhée sont précurseurs de l’isolement total ; celui qui se tait faisant pendant à celui qui parle trop. La parole est bien ce qui différentie les humains des animaux. Cette peur d’une possible pente douce vers l’animalité amène le prisonnier à créer de la violence. Le fait de tourner à circuit fermé peut le transformer en prédateur pour ses co-détenus les plus faibles. S’instaure alors « une loi de la jungle » à l’intérieur de laquelle il faut tout faire pour ne pas devenir un perpétuel monstre, un fauve, un loup garou. La routine carcérale peut être pour certains de créer des tensions intramuros, de se constituer en « nuisible », tandis qu’à l’opposé d’autres tentent sans cesse d’éviter les nuisances.

L’animalité, thématique intrinsèque à la claustration, laisse aussi son empreinte dans les courriers envoyés par les prisonniers aux personnes extérieures. Véritable renversement de prise sur le réel. Les qualifications de l’espace d’enfermement (cellule, porte, grillages etc.), sont littéralement personnifiées. Les « tristes » murs « gémissent », « écoutent », « témoignent du passé » ; tandis que la prison « ronge », « broie », « digère » et « étouffe » les corps des captifs dans son « ventre » ; elle va même jusqu’à « enfanter des monstres ». En revanche, les descriptions que les prisonniers font d’eux-mêmes montrent une déshumanisation progressive et l’omniprésence de la mort dans la vie. Des « animaux encagés », des « fantômes », des « numéros », des « morts vivants », qui vivent une « non-existence », « entre la tombe et la survie ». Comment parler de soi lorsque l’emprise des cauchemars hante les images d’un présent clos ?

L’adage veut que l’extérieur, famille, amis, relations etc. abandonne pour cause du temps qui passe le prisonnier mais, l’inverse est plus fréquent : le prisonnier coupe le lien par fatigue, par néant, parce qu’il ne sait plus quoi dire ou inventer, parce qu’il ne veut pas faire subir la prison à ses proches. Vient un temps où il se lasse lui-même de sa « mythomanie ». Parce qu’avant de rompre les liens, il faut masquer l’absence d’évènements. Beaucoup s’inventent une prison à raconter, une prison où l’on combat le Minotaure. Ils l’exagèrent, ou au contraire la minimisent à outrance. Dans le discours vers l’extérieur, la prison peut devenir une fiction qu’ils racontent à la manière d’un sitcom. Feuilleton où il y aurait de la vie malgré tout. Une prison dont ils seraient les héros : les Ulysses qui vont rentrer un jour chez eux. Ils peuvent aller jusqu’à l’invention d’une Pénélope qui les attendrait, où partir à la recherche d’une Pénélope par le biais de petites annonces épistolières. Guetter la distribution du courrier, recevoir quelques phrases même banales apposées sur une carte postale colorée, lire et relire l’ensemble de sa correspondance sont autant de temps d’espérance et de légères distractions qui permettent de s’échapper par la porte de l’imaginaire, de rester en lien avec l’humain.

Pour sortir de prison et s’en sortir, avant la déchéance physique et morale, il n’y a pas d’autres solution que de déserter les absents en se rapprochant des vivants. C’est peut-être un cheminement mental qui permet de ne pas ou plus juger les autres, soit par indifférence à tout (au monde) soit afin de s'absoudre soi-même de ses propres échecs, tant la misère du voisin renvoie en miroir à sa propre pitoyabilité. « Frères humains, qui après nous vivez, N'ayez les coeurs contre nous endurcis, Car, si pitié de nous pauvres avez, Dieu en aura plus tôt de vous mercis. », écrivait François Villon dans la célèbre Ballade des pendus, dont il concluait chaque strophe par un « Priez Dieu que tous nous veuille absoudre ».

S’opère un renversement de l’approche de soi et d’autrui. Regarder l’humanité de chacun, malgré tout, malgré les délits et les crimes. Se mettre à l’écoute des autres, non par désir d’humanisme lambda, mais savoir entendre sans juger. Accepter le monde tel qu’il est, avec ses violences. Se contenter de ceux qui sont là, parce qu’il n’y a plus qu’eux. Se contenter de soi, tel un Robinson Crusoé qui fraternise avec tous les jours de la semaine.

Passer du stade de spectateur à celui de témoin. Certaines longues peines, sans devenir des gourous intérieurs se changent en « sages » que les autres écoutent parce qu’ils ont fait le « chemin ». Bien sûr, ce que les plus jeunes ne savent pas, les anciens font semblant de le savoir. Toute la sagesse tient en ça. Dans ce tour de passe-passe tendre et intelligent.

À un certain stade carcéral, le quotidien des prisonniers longues peines ne peut plus se dispenser du principe d’indulgence : c’est une bouée de sauvetage. Regarder en face les violences intrinsèques à l’espèce humaine, celles que l’on a commis autant que celles que l’on subit. Franchir ce pas vers autrui et s’entendre penser que même ses pires ennemis ne doivent pas vivre cet état de non-vie.

AU FIL DU TEMPS : LA DATE / Thésée

« Un détenu qui s’autogère (relativement) est un détenu qui se libère dans une institution dont l’essence, même en centre de détention, reste "fondamentalement coercitive". » Anne-Marie Marchetti, Perpétuités, 2001.

Au fil de la longue peine, s’opère une quête de soi-même, chacun cherche le talent qu’il a au fond de lui, pour pouvoir s’en sortir au mieux, pour éviter le pire. Accepter d’être vivant parmi les vivants, humain parmi les humains, c’est partir à la recherche de ses qualités.

D’où provient cette quête, et pourquoi est-elle nécessaire ? La logique est simple. Vient un moment ou il n’est plus possible de regarder les années passées et d’imaginer les années à venir sans que le mental disjoncte. Le prisonnier longue peine ne peut plus fonctionner sur le temps qui lui est imposé. Il laisse à l’administration pénitentiaire le soin du quadrillage de sa routine carcérale et commence lui, à gérer un quota : son quota de vie. C’est un véritable renversement mental qui s’opère car ce n’est plus la comptabilité temporelle qui obnubile, mais la valorisation de ce qui peut encore être vécu. L’enjeu est de taille : il s’agit de trouver le moyen de sauver son existence, de ne pas perdre d’avantage de vie.

Si les prisonniers longues peines sombrent plus généralement dans la folie ou la maladie, il existe quelques rescapés qui se donnent l’objectif d’une date butoir, date à partir de laquelle ils savent grand le risque de basculer dans le renoncement le plus total, de se mettre en sommeil. De se noyer dans le sablier d'un épouvantable marchand de sable.

Pour atteindre cette date clef, chacun met en place la stratégie qui lui convient le mieux. Ce peut être par la lecture à outrance, les études, la peinture, la dévotion à Dieu, le travail ou l’évasion. Comme ils ont eu, par la force des années, tout le « loisir » d’observer de très près le fonctionnement du système, ils l’utilisent, travaillent l’aménagement de leur peine, non parce qu’ils y croient, mais parce que c’est le seul moyen d’en sortir. Il n’est pas question ici de « sortir pour sortir », mais de « sortir pour s’en sortir ». Trouver une clef pour ouvrir n’importe quelle porte, le plus rapidement possible. L’organisation du quotidien prend un sens tout à fait autre. Ce n’est pas chercher à « gagner du temps » mais commencer à gérer son crédit de vie. Accepter que la mort est proche. Accepter d’être, au présent dans l’éphémère qu’a été l’existence.

Certains prisonniers, atypiques pour la plupart, se mettent à l'écoute de l'extérieur. Ainsi, celui qui se fera procédurier cherchera dans le labyrinthe des codes de procédures nationales ou internationales une initiation au langage juridique afin de trouver la faille qui le fera sortir légalement. C’est le cas de Saïd R.

Et de tous ces autres qui jettent des hameçons vers l'extérieur : des hameçons intellectuels (l'écrivain Philippe M. ; l'artiste peintre Hugues C.), politiques (le prisonnier social se politisant ou se conscientisant comme Milko P.) ou affectifs (ce sont les plus nombreux, comme Don Juan ou Cyrano qui trouvera une âme soeur prête à se battre et débattre pour le faire libérer en aménagement de peine). Enfin, celui qui misera sur l'obtention de diplômes, tels que l'Administration Pénitentiaire le fera sortir comme preuve de son bon fonctionnement en matière de réinsertion, (Patric V.). Le point commun entre eux tous est de s'être mis à l'écoute afin de ne plus rater une rencontre humaine essentielle à leur survie. De l’intervenant extérieur donnant des cours en prison, à « l'amoureuse » répondant à une petite annonce.

L’histoire des prisonniers écrivains est certes atypique, mais tient de la même logique. Jean Genet, Albertine Sarrazin, Alain Caillol, Philippe Maurice, maîtrisent le langage, ne perdent pas la parole. Ils la retournent et parfois même l'inventent comme Antonin Artaud, quand bien même ce dernier ait eu affaire avec cet autre lieu d’enfermement qu’est la psychiatrie.

Mais ne nous leurrons pas, ces rares témoignages sont des exceptions au milieu d’une masse d’abandons humains. Car il y a bien moins de rescapés résilients que d’hommes broyés qui en sortent, quand ils arrivent à s’en sortir.

Les politiques, en perpétuant de réformes en réformes ce subterfuge qui rassure certains citoyens en écartant les « déviants » de la société dite libre, ne fait qu’éviter un problème de fond en choisissant de sur-doser la violence légitime comme réponse aux violences de la vie. La collectivité fabrique sans cesse des enclos, des cadres et frontières. Nombreux sont les prisonniers qui avant la prison se savaient relégués, déjà mis au ban, de simples pions en première ligne sur l’échiquier. Quel sens pédagogique d’isoler encore plus ceux qui le sont déjà ? De leur imposer de se cristalliser dans les limites des frontières de l’humain et du vivant alors même que nombre d’entre eux éprouvaient déjà des manques ?

La prison est à nos yeux une des plus sombres histoires de sélection par l’échec : celle d’une humanité, qui sans trop l’affirmer comme tel, opère à travers la force d’actes cruels. Celle qui sacrifie des pions pour protéger le pouvoir, celle qui se croit forte de son roi et de sa reine, et qui n’a de cesse de juger les petits coupables et d’épargner les grands irresponsables.

« La violence est le dernier refuge de l’incompétence » soulignait Isaac Asimov. Et l’espèce humaine en est douée. Peut être faudra t-il les assumer si l’on souhaite un jour les dépasser ? A moins que la justice continue de tirer sa force de sa propre farce ?

  Anne-Julie Auvert, doctorante en sociologie / Abdel-Hafed Benotman, écrivain et ancien prisonnier

Appel de Clairvaux, le 16 janvier 2006 (6)

« Nous, les emmurés vivants à perpétuité du Centre pénitentiaire le plus sécuritaire de France (dont aucun de nous ne vaut un Papon) nous en appelons au rétablissement effectif de la peine de mort pour nous.

Assez d’hypocrisie ! Dès lors qu’on nous voue en réalité à une perpétuité réelle, sans aucune perspective effective de libération à l’issue de notre peine de sûreté, nous préférons encore en finir une bonne fois pour toute que de nous voir crever à petit feu, sans espoir d’aucun lendemain après bien plus de 20 années de misères absolues. A l’inverse des autres pays européens, derrière les murs gris de ses prisons indignes "la République des Lumières et des libertés" de 2006 nous torture et nous anéantit tranquillement en toute apparente légalité, "au nom du peuple Français. (…)

Qu’on se rassure : de nos jours, ici, même "les mauvaises herbes ne repoussent plus". I1 n’y a que le noir et le désespoir De surenchères en surenchères : la machine à broyer l’homme a pris impitoyablement le pas. (…)

À quoi servent les peines de sûreté qu’on nous inflige quand une fois leur durée dûment purgée on n’a aucun espoir de recouvrer la liberté ? (...)

Combien d’entre nous - du moins pour ceux qui ne sont pas décédés depuis - ont déjà purgé plusieurs années au-delà même de leur peine de sûreté de 18 ans sans se voir présenter à ce jour une réelle perspective de libération ? Après de telles durées de prison tout rescapé ne peut que sortir au mieux sénile et totalement brisé. En pareil cas, qui peut vraiment se réinsérer socialement ? En fait, pour toute alternative, comme avant 1981, ne nous reste-t-il pas mieux à trouver plus rapidement dans la mort notre liberté ?

De surcroît, pour nous amener à nous plier à ce sort d’enterré vif, on nous a ces dernières années rajouté murs, miradors, grilles en acier et maintes autres contraintes. (...)

Aussi, parce qu’une société dite "démocratique" ne devrait pas se permettre de jouer ainsi avec la politique pénale visant à l’allongement indéfini des peines, selon la conjoncture, l’individu ou les besoins particuliers : À choisir à notre mort lente programmée, nous demandons à l’État français, chantre des droits de l’homme et des libertés, de rétablir instamment pour nous tous la peine de mort effective.

Soussignés, les susnommés ci-après du mouroir de Clairvaux : Abdelhamid Hakkar, André Gennera, Bernard Lasselin, Patrick Perrochon, Milivoj Miloslavjevic, Daniel Aerts, Farid Tahir, Christian Rivière, Jean-Marie Dubois et Tadeusz Tutkaj »

« On souhaitait me dépersonnaliser, j'enrichis ma personnalité, je développe mes facultés, je fais d'un sol aride un verger verdoyant. On souhaitait me rendre dépendant, je suis autonome, ma liberté intérieure est entière, plus grande qu'hier. On souhaitait m'asservir, je n'appartiens qu'à moi-même, je suis mon autorité. On souhaitait me réduire, je me dilate, je sors mon périscope et mes antennes, je capte toutes les images du monde, toute les musiques du monde, toutes les idées du monde, je fais de l'univers entier un objet de ma conscience. On souhaitait me désocialiser, je fréquente la meilleure société, les écrivains, les musiciens, les hommes politiques, les savants, les syndicalistes sont mes relations quotidiennes, certains sont mes amis et je passe la veillée avec eux. On souhaitait me soumettre, ils ont perdu toute emprise sur moi, leur reste, seul, le pouvoir immense et dérisoire de me tuer car ils savent que leurs cris n'atteignent plus le seuil du sanctuaire inviolable de ma conscience.

Alors moi, condamné à vingt ans de réclusion, seul ici je reste, je vis, j'existe et je résiste. »

Alain Caillol, juillet 1983

1 Le plus complet sur le sujet des longues peines est celui d’Anne-Marie Marchetti, Perpétuités. Le temps infini des longues peines, Paris, Plon, collection Terre Humaine, 2001.

2 Citation d’une lettre d’Hafed Benotman, envoyée à A-M Marchetti, publiée dans Perpétuités.

3 Cf L’appel des prisonniers de Clairvaux du 16 janvier 2006, en fin d’article.

4 Dominique Faucher, Éthique médicale en milieu carcéral : suivi des personnes détenues en quartier d’isolement, Université Paris VII Diderot, 1999.

5 « Cantiner », signifie acheter au service spécialisé de l’administration pénitentiaire.

6 Pour une analyse du contexte de production de cette pétition, cf l’article de Gilles Chantraine et Jean Bérard, « Nous les emmurés vivants », Revue Vacarmes, n°38, 2007, www.vacarme.eu.org/