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Monde / Ecologie

Bataille mondiale à Cancun : diplomatique ou populaire ?

Un an après l’échec de la conférence de Copenhague, peut-on attendre du sommet de Cancun autre chose qu’un compromis diplomatique insuffisant par rapport aux mesures nécessaires pour lutter contre le réchauffement climatique ?

La principale question posée à l’occasion du sommet de Cancun est-elle celle du résultat des batailles diplomatiques en cours, sur lesquelles tous les médias concentrent leur attention ? A certains égards oui, puisqu’il existe bel et bien des rapports de forces entre les principaux pays responsables des émissions de gaz à effet de serre (GES) et les Etats émergents, qui refusent de sacrifier leur développement économique et entendent que les nouveaux accords à arrêter avant la fin du protocole de Kyoto, en 2012, se situent dans la continuité de celui-ci. De fait, les médias sont tournés vers cette question : la communauté internationale va-t-elle encore une fois être flouée par une entente des principaux Etats leaders de la planète, ou, cette fois, un compromis permettra-t-il d’éviter le regrettable affichage d’un nouvel échec ?

Du côté des acquis, comme le relève Le Monde, la communauté scientifique est très majoritairement convaincue de deux choses : primo, les activités humaines contribuent fortement au réchauffement climatique ; deuxio : la dangerosité du phénomène est multiple. Ainsi le quotidien souligne-t-il que si la connaissance du fonctionnement du climat terrestre n’est pas complète, les «données dont nous disposons sont suffisantes pour décider et orienter». Plus largement, il faut souligner que les climato-sceptiques n’ont pas réussi à emporter la conviction profonde des politiques, ni celle des opinions publiques. Reste la question du rôle de l’ONU : réussira-t-elle à conserver la main, contre les tentations d’opérer en dehors du seul cadre international réunissant tous les pays et fonctionnant par (construction de) consensus ?

Référence à Kyoto ou à Copenhague ?

L’accord de Copenhague, signé en décembre 2009, a certes une existence juridique : il est opposable aux Etats qui l’ont signé, soit seulement 28 pays au départ, représentant 78 % des émissions de GES, rejoints depuis par d’autres. Mais il n’est pas contraignant et ne constitue pas une « Décision » : il n’a pas caractère de traité international. La COnférence des Parties (COP) de 2009 avait simplement « pris note » de l’accord.

Sur le fond, l’Accord énonce l’objectif de limiter le réchauffement climatique à 2°C en 2100 (par rapport aux niveaux pré-industriels), mais il ne contient pas d’objectifs généraux concrets de réduction des émissions de GES, ni à moyen terme (2020), ni à long terme (2050), ni au niveau mondial, ni pour l’ensemble des pays industrialisés. Chaque pays est appelé à être « volontaire » pour réduire ses émissions, et à doser sa contribution comme il l’entend. De fait, les engagements pris depuis pays par pays – parmi lesquels la Chine, l’Inde, le Brésil et l’Afrique du Sud - sont pour la plupart conditionnels : ils s’appliqueront si un accord mondial juridiquement contraignant et impliquant les pays grands émetteurs de GES est conclu.

L’année passée a consisté pour les pays pauvres et émergents à dépasser l’échec de Copenhague, en se situant dans l’esprit volontariste du protocole de Kyoto – dont ils souhaitent qu’il soit prorogé - pour proposer de nouveaux engagements et objectifs pour 2020 et 2050. Un bon indicateur du résultat de la conférence de Cancun concernera le statut des différents textes et l’intégration ou non des objectifs, globaux et précis à la fois, de réduction des émissions dans une Décision.

Plus concrètement, la reconnaissance de l’écart entre les objectifs incontournables pour des effets planétaires et les actions menées aujourd’hui constitue un enjeu clef. Il faudra examiner si des avancées auront eu lieu dans des domaines tels que la lutte contre la déforestation (enjeu important, car elle contribue fortement à l’accroissement de l’effet de serre), la mise en œuvre équitable de technologies propres pour tous ou les aides financières aux pays pauvres. Sur ce dernier point des questions de financement, les enjeux sont multiples : comment les cent milliards de dollars par an nécessaires aux pays pauvres d’ici 2020 pour «s’adapter au changement climatique» seront-ils réunis et contrôlés ? Quelles taxes (sur les transports ? sur les transactions financières ?) ? Comment assurer la transparence ? Quels outils ?

Pour le moment, de démonstrations de mauvaise foi en prétextes fumeux, tel que celui consistant à s’abriter derrière l’irresponsabilité américaine pour justifier la remise en cause d’engagements déjà pris, le bal des hypocrites n’en finit pas. Il en est ainsi par exemple du Canada, de l’Australie et de la Nouvelle Zélande, qui entendent se désengager, à la différence de l’Union européenne (qui devrait renforcer ses objectifs). Notons que l’attitude des Etats-Unis ne risque pas d’aller dans le bon sens, après la récente victoire électorale des républicains, adversaires farouches de politiques contraignantes. En fait, tout est bon pour éviter la question d’un accord global concrétisant l’objectif de limiter le réchauffement de la planète à 2°C en fixant des obligations de diminution des émissions de GES. Pendant ce temps, les spécialistes estiment qu’en l’état actuel des engagements des principaux pays émetteurs, le réchauffement moyen pourrait atteindre 3,5°C.

Poids de la Chine, effacement de l’Europe…

Un élément important de la conférence concernera nécessairement la position de la Chine, désormais second plus grand émetteur de GES par habitant, généralement pointée, avec les Etats-Unis, comme l’un des principaux responsables de l’échec de Copenhague. D’un côté, la Chine revendique son «droit au développement» et ne souhaite pas s’engager juridiquement sur de fortes réductions de ses émissions, pour ne pas entraver sa «croissance économique». De l’autre, elle a bien une politique de réduction de ses émissions via le développement du nucléaire et des énergies renouvelables (dont le photovoltaïque), la rénovation de ses centrales à charbon… tout en considérant que cette politique relève de sa stricte souveraineté nationale.

Il existe des interrogations sur l’avenir des convergences entre la Chine et les pays pauvres, associés au sein d’un groupe de 77 pays (groupe destiné à peser dans les négociations). Une partie de ces pays souhaite un objectif de réchauffement global à 1,5°C, au lieu de 2°C, soulignant qu’une hausse moyenne de 2°C au niveau de la planète signifierait des augmentations autour de 4°C sur leurs territoires. Or, la Chine n’est pas favorable à un tel objectif et elle s’est toujours opposée à l’inclusion dans un accord d’un objectif de réduction mondiale des GES de 50 % d’ici 2050 (et de 80 % pour les pays industrialisés) craignant que cela ne lui impose bientôt d’en faire autant.

Quant à l’Europe, espace de loin le plus engagé dans la lutte contre le réchauffement climatique, sa « politique climat » volontariste et globalement cohérente est minée par trois éléments contradictoires avec ses propres ambitions : l’introduction systématique de mécanismes de marchés dans des politiques environnementales (marché des Quotas de CO2, proposition d’un marché SOX-NOX – dioxydes de soufre et d’azote – refus d’une taxe carbone à l’échelle européenne), le lobbying des grands groupes industriels et une démarche totalement technocratique de la part de la Commission Européenne. Résultat : l’Union européenne était venue à Copenhague munie d’engagements concrets, clairs et relativement ambitieux ; elle avait même proposé la première un chiffrage international pour aider les pays pauvres ; mais elle est sortie de Copenhague marginalisée, écartée, éclipsée. Redressera-t-elle la barre à Cancun ?

Demain : une mobilisation populaire ?

À côté des résultats de la bataille diplomatique, une autre question est posée à l’occasion de la conférence de l’ONU : elle concerne le tournant nécessaire du côté des ONG et autres militants progressistes pour que la lutte contre les causes (et pas seulement les effets) du réchauffement climatique devienne une bataille populaire.

Tous les spécialistes savent maintenant qu’en l’état actuel des rapports de force internationaux, la prise en compte des enjeux environnementaux ne peut que rester insuffisante au regard des enjeux de la survie durable de la planète. Seule une alliance entre les spécialistes et les forces citoyennes, avec le soutien de l’opinion publique mondiale, peut changer la donne et imposer d’autres décisions internationales, contre le cynisme qui préside aux discussions. C’est aussi cela qui peut permettre d’opposer à la « croissance économique assise sur une inégalité sociale » une « économie écologique dont la sobriété suppose la justice sociale », idée développée par Hervé Kempf à laquelle nous pensons que les militants de la transformation sociale et écologique devraient adjoindre, d’une manière ou d’une autre, l’exigence de l’accès de tous aux droits fondamentaux, dont l’eau et l’énergie. Cela nécessite un débat sur les conditions d’une mobilisation qui ne soit pas seulement occasionnelle ni réservée de fait à des réseaux spécialisés. Comment faire que les forces sociales et politiques de gauche en deviennent réellement parties prenantes, jusqu’à développer des initiatives et des dynamiques unitaires ?

À l’heure où ses lignes sont écrites, les résultats des rapports de force entre Etats ne sont pas connus, et les spécialistes n’ont donc pas tiré les leçons de ce nouveau grand rendez-vous mondial. Quoi qu’il en soit précisément, on sait déjà que faire de la lutte équitable contre le réchauffement climatique et contre toutes les pollutions un enjeu de mobilisation populaire constitue une nécessité pour les partisans de la transformation de la société, faute de quoi la prochaine conférence onusienne, dans un an en Afrique du Sud, aura, elle aussi, des résultats insuffisants.