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Santé publique

Éructations monomaniaques participant d’un délire organisé, caractérisé, dénotant une agressivité pulsionnelle à tendance paranoïaque s’alimentant d’une haine infondée des blouses blanches, leurs sbires, le monde dont ils participent…

Texte du journal Sans Remède.

«Les médecins gardent la folie pour eux, c’est leur gagne-pain»(1)

D’aussi loin que je me souvienne, au cours de mes aller-retour entre hôpital psychiatrique dans les murs ou psychiatrisation à domicile par le biais de psychotropes et de rendez-vous médico-psy divers… il ne me semble pas que l’on m’ait jamais vraiment demandé mon avis sur les soins que je recevais. S’il m’est arrivé d’en être surprise à l’époque, aujourd’hui, je sais autant que je sens que « le patient a toujours, toujours été oublié »(2) et ce sentiment se confirme trop souvent. Particulièrement lorsque je vois ce que même les documentaristes prétendant s’intéresser à ce sujet de société poussiéreux pour le remettre à la mode (question d’audimat et d’actualité de réforme de santé oblige), se permettent en terme de prise de vues sans aucun intérêt, assorties d’une voix off destinée à tirer des larmes aux bons samaritains concernés par la douleur du monde, sans sur 1h10 de film donner la parole plus d’une dizaine de minutes aux psychiatrisés. Dans « Un Monde sans Fous ? » on entend en vrac des experts, des psys, des infirmières, des scientifiques de je-te-trifouille-le-crâne, des directeurs de grandes entreprises et même Marie-Anne Montchamp, députée UMP, à l’époque présidente de FondaMental, fondation qui récolte des fonds auprès de très grandes entreprises pour la recherche en prévention. De ce que nous pouvons bien penser de la manière dont on nous traite, pas un mot. Mais si ce tour de force – jamais habile, car l’idée est trop ancrée dans les crânes que nous ne pouvons avoir de parole intelligible ou digne d’intérêt sur ce que nous subissons – n’est ni neuf, ni surprenant, il mérite néanmoins d’être interrogé. Quelle place nous assigne-t-on lorsque nous entrons dans l’engrenage psychiatrique ?

Le pouvoir de contrôle, normatif et coercitif qu’exerce sur nous, individus, l’état au moyen de ses multiples institutions se critique avec autant de (bonnes) raisons à l’HP qu’en taule, à Pôle Emploi, à l’école ou à la maternité. Il va de soi que l’hôpital psychiatrique n’est en rien une entreprise philanthropique destinée à sortir de leurs cercles vicieux les hordes de schizophrènes qui nous menacent jusque dans nos chaumières, les délirants qui nous empêchent de lire peinards les "gratuits" dans les transports, ou les dépressifs ayant pourtant « tout pour être heureux » qui nous renvoient toujours un peu au fait que la vie est parfois d’une quotidienneté exténuante et qu’avoir trouvé une place dans ce monde et s’en satisfaire n’est pas forcement si gratifiant.

Il arrive sûrement que l’HP, d’aventure et par hasard, sorte de son marasme un individu en peine, au même titre que la Foi fait parfois des miracles, bien que cela ne soit ni son pain quotidien, ni son but premier. L’HP, comme n’importe quelle autre institution, se destine à la remise dans le droit chemin d’une certaine catégorie d’individus. On envoie les enfants au bourrage de crâne, les valides au travail ou à Pôle Emploi, ceux qui débordent du cadre légal sans s’être assurés d’avoir des potes assez haut placé, en taule, et les autres, ceux dont on ne sait pas bien quoi foutre, à la case poubelle, au retraitement des déchets humains, au rafistolage des déjà-trop-usés-par-le-monde se faire refaire une identité viable : à l’HP.

Parce qu’il faut bien se dire qu’ « aujourd’hui une personne sur quatre traverse un épisode dépressif ou rencontre un problème de Santé Mentale. Que se passe-t-il si nous mettons entre parenthèse un quart de notre ressource humaine? » Je vous le donne en mille: « Nous nous disqualifions totalement de la compétition économique ». Comment vous dire, Mme Marie-Anne Montchamp, que lorsque je me souviens de ce que j’ai vécu enfermée entre quatre murs, de mes collègues d’internement détruits par des années de psychiatrie, qu’être une ressource humaine dans la compétition économique est le cadet de mes soucis ? D’un coup s’habiller en humaniste pour pallier le caractère destructif et pathogène d’un monde que l’on s’acharne jour après jour à rendre durable, rôle hautement noble que s’arrogent pourtant tous ceux qui prêtent le serment d’Hippocrate, la main sur le coeur, renvoyant au turbin chaque jour ceux qu’ils tentent de remettre moins bancals sur le chemin de la productivité, semble une démarche pour le moins frelatée. Votre histoire d’hygiène mentale, de là où je suis elle pue le moisi. « On met en place des ateliers pratiques hygiène de vie pour accélérer la réadaptation au monde du travail »(2). C’est entendu, l’HP n’est au regard de la santé publique qu’une sous-branche et fonctionne de la même manière, à ceci près évidemment que prendre du Smecta en cas de gastro n’a pas exactement les mêmes incidences que de se faire bouleverser la chimie du cerveau par des psychotropes parce qu’en l’état elle ne fonctionne pas comme elle devrait.

Enfin, d’aucuns ont des frissons de bonheur en imaginant les bonds de la psychiatrie de demain grâce aux progrès de la recherche : « le XXIe siècle sera celui des maladies neurologiques et de la prévention au niveau du cerveau » dixit le professeur G. Saillant, président de l’Institut du Cerveau et de la Moëlle épinière (ICM), fondation privée reconnue d’utilité publique, qui s’installe tranquillement dans l’hôpital parisien de la Salpêtrière où « 600 chercheurs devraient être réunis aux côtés des médecins et des malades, dans un bâtiment de 22 000m2 » lit-on dans DirectMatin du 29 avril 2010. Moi ce qui me fait rêver c’est la « cérébrothèque de 5 000 cerveaux du centre de ressource biologique du lieu ». C’est vrai qu’à gober toutes leurs drogues en vente libre, prescrites et distribuées en quantité colossale et me voir grossir, baver, perdre de l’acuité visuelle, être bouffée de dyskinésies faciales, avoir des montées de lait, ne plus dormir qu’à contre temps et fumer comme une psychiatrisée, je rêve d’aller servir de cobaye à leurs expériences sanitaires qui se racontent pour mon bien. J’adore l’idée d’aller usager leur service public de normalisation, de consommer leurs nouvelles pilules miracles, d’être cliente-objet de leurs lieux thérapeutiques, d’entretenir mon capital santé. Et peut-être même qu’un jour j’irai aux Etats-Unis me faire poser un pacemaker cérébral. Comme une des patientes que l’on voit dans le documentaire je pourrais dire « le quatrième jour on a trouvé le bon réglage, celui qui me convient réellement ».

Du long de mes cinq années de médication, je me rappelle avoir tenté, très souvent et trop souvent maladroitement d’arrêter mon traitement ; je voulais connaître, retrouver, découvrir la vraie moi, celle qui n’a pas besoin de se droguer pour supporter de vivre. Et lorsque je relis les quelques cahiers gribouillés, noircis lors de mes internements, je retombe sur des mots toujours trop semblables à ceux qui suivent : « J’ai très mal, bientôt vingt ans, des anxiolytiques, des antidépresseurs, des antihistaminiques, des somnifères, des neuroleptiques, un pilulier à faire pâlir un parkinsonien. Et rien à l’intérieur de moi qui ne soit déclenché par une réaction chimique à l’un des éléments, à l’une des molécules que j’ingère. Si j’oublie mes anxiolytiques, si je reste sans les prendre, alors j’ai un mal, un vide d’horreur, une demi-heure après la prise de mon demi-Rivotril, tout va bien. On me bâillonne. Mon état renvoie les soignants à leur impuissance : quand, comment, par quoi, par qui, pourquoi guérirais-je un jour ? Personne ne peut répondre à aucune de ces questions. Je suis un poids, un vide, un pourquoi. Tout est lent, triste et douloureux. (…) je ne peux même plus penser »(3). Arrêter de prendre des médicaments a été la meilleure décision prise par et pour moi depuis des années, et y parvenir ma plus jolie victoire, ma plus belle revanche sur ce que l’on avait fait de moi. Cela a été dur, long, solitaire, cela m’a pris plus d’une année, mais chaque chose que je sens aujourd’hui revêt un caractère authentique tellement rassurant. Alors comment fait-on lorsqu’il ne s’agit pas seulement d’arrêter de prendre des médicaments, comment fait-on pour s’arracher du corps un pacemaker cérébral ?

La dérive scientifico-rationnelle qui consiste à assimiler une altération des humeurs glandulaires cérébrales à la douleur de vivre produite par nos quotidiens ressemble à s’y méprendre aux tentatives d’expliquer le caractère vicieux des prostituées au XIXe par une analyse de leur voûte plantaire. Rassurons-nous, bientôt on expliquera la vague de suicides sur le lieu de travail depuis une quinzaine d’années par une déficience hypothalamusmatique ou une mauvaise texture du liquide rachidien. Mais grâce à FondaMental, on évaluera tous nos désordres, tous nos dysfonctionnements lors du diagnostic préimplantatoire et les embryons n’ayant pas la bonne couleur d’yeux seront aspirés à la pipette comme ceux présentant des risques de schizophrénie. Et ceux qui seront passés entre les mailles du filet seront détectés sur les bancs de l’école primaire par Dominic(4), voire à l’âge de trois ans en maternelle. Enfin tout rentrera dans l’ordre.

Avant d’en arriver là, il va falloir continuer à reconditionner tout ce petit monde d’anormaux, continuer au moyen de médocs de « réduire le caractère bruyant du trouble des patients »(5). Heureusement, aujourd’hui déjà l’institution psychiatrique fonctionne à merveille dans son recyclage des fous, inutiles, déviants, ou aberrants dans son système, en soustrayant toutes ces folies mal intégrées au regard des normaux pudibonds avec leur bénédiction… une fois admis en psychiatrie, sous la domination, la surveillance des blouses blanches, une fois en leur pouvoir, nous, psychiatrisés, allons pouvoir leur offrir une raison d’être, les justifier au monde, participer à la croissance délirante de l’industrie pharmaceutique dont les miettes qu’ils ramassent sous forme de pinces-fesses et petits fours semblent les satisfaire, tout en les habillant de l’aura de ceux qui n’ont pas peur de mettre les mains dans la merde pour sauver trois pelés, deux tondus qui n’ont même pas toute leur tête. Espérant en sus, mais toujours humblement et modestement, révolutionner le mal de vivre en le localisant physiquement. L’arnaque est bien assez énorme pour passer aux yeux des plus normés que normés.

Mon mal de vivre ce monde ne se soigne pas, ne guérit pas, ne s’aménage pas, jamais.

« Je me sens mal et bien à la fois, douleur de la neutralité étendue à tout mon corps, je n’ai ni faim, ni soif, ni froid, ni chaud, heureusement que ça me gratte de temps en temps sinon ce serait mortel… »(3)

C.

Texte paru dans le journal papier Sans Remède n°2, décembre 2010  •  sans.remede@laposte.net  •  sansremede.fr

1. J’emprunte cette phrase à M. Iglesias, factotum électricien de Ville-Evrard, grand hôpital psychiatrique de la région parisienne. Cet « homme à tout faire » est le seul dont on ait l’impression qu’il fait preuve d’un peu d’intelligence humaine dans le documentaire « Histoires autour de la folie » au milieu de la cohorte de personnel soignant interviewée sur l’histoire de cet hosto.

2. Idem.

3. Extraits de textes écrits lors de mes internements.

4. Le Dominique Interactif est un questionnaire informatisé auto-administré à des fins de dépistage des problèmes de santé mentale des enfants de 6 à 11 ans qui donne en 10 à 15 minutes une lecture des tendances de l’enfant aux sept problèmes de santé mentale. Cf. « Quand Dominic nous nique », L’Envolée n°17.

5. Dans le documentaire sur Ville-Evrard, « Histoires autour de la folie », on trouve plus de psychiatres décomplexés que de factotum humainement intelligents. Ici preuve par a+b.