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CONTRE TOUTES LES DOMINATIONS

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Psychiatrie

J’ai envie de tuer la rédaction de… Psychologies magazine

Darwin a des pulsions meurtrières. Bon, plutôt qu’il ne passe à l’acte et ne fabrique en série des martyrs, on préfère qu’il se défoule dans Fakir...

Vous voici victime d’un plan social ?« Sûrement manquez-vous d’intuition. » Récemment embauchée à bac+5 pour un stage payé la moitié du smic ? « Apprenez à vous faire respecter. » Votre employeur qui délocalise en Roumanie vous propose un reclassement avec un brut de 350 € à la clef ? « Faites preuve d’ouverture d’esprit ! Découvrez de nouveaux horizons ! » Tel est le genre de solutions que préconise chaque mois Psychologies magazine, les problèmes précédemment cités étant eux soigneusement occultés. Et pour cause. Le monde de Psychologies congédie pêle-mêle le social, l’histoire et l’économie pour assigner nos existences dans un présent de vérité générale comme en attestent, dans chaque numéro, ses accroches injonctives à la profondeur toute florent-pagnyenne : « Savoir aimer » (août 2000), « Que d’émotions » (avril 2001), « Je donne du sens à ma vie » (octobre 2004), etc.

À les croire, il suffirait d’appliquer les conseils fourre-tout de gentils gourous pour « grandir » et « progresser », puisque les seules difficultés que nous aurions à dépasser seraient d’ordre « interne et « relationnel ». Loin de moi l’idée de minorer ces facteurs mais c’est leur exclusivité, jusqu’au déni de l’influence du politique sur nos vies, qui relève de l’idéologie.

Que le fondateur du magazine, d’ailleurs, Jean-Louis Servan-Schreiber, explicite : « Je suis pour ce que les Américains appellent "the empowerment", c’est-à-dire la prise en main de l’individu par lui-même. C’est une forme de responsabilisation qui va contre toutes les tendances de l’après-guerre qui étaient de s’en remettre à l’Etat, aux institutions, aux mécanismes de compensation dans la répartition des richesses et dont les années 90 ont montré les limites… Plutôt que de s’en remettre à des pouvoirs extérieurs, les individus prennent conscience que leur bien-être est de leur ressort… Il ne s’agit plus de contribuer à un projet social, il s’agit de s’en sortir avec ses propres moyens. » Et tant pis pour ceux qui n’en ont aucun… Tout est dit. Occupez-vous de votre nombril, vos dirigeants s’occupent du reste.

Psychologies n’est pas un instrument négligeable : c’est la plus forte progression en presse féminine des huit dernières années, + 330%, 350 000 exemplaires vendus chaque mois, soit environ 2 millions de lecteurs. Cette plaquette figure dans le tiercé de tête des « féminins », entre Elle et Marie-Claire. C’est ainsi que sous couvert de développement personnel et de new age infusent dans les esprits l’abandon du collectif, le narcissisme… et la résignation. Car le doute est permis : combien de lecteurs suivent pour de bon les conseils et thérapies décrits dans ces articles ?

Lire Psychologies, n’est-ce pas une façon d’entretenir l’illusion d’un vivre-mieux à portée de main (qui dispenserait des changements pour y arriver vraiment) ? L’équivalent des revues déco qui font rêver et aident à s’accommoder d’une réalité où on n’a même pas les moyens de changer le papier peint. De la tisane de mots, des propos placebo, des formules doudous qui rendent mous : « Apprendre à s’accepter », « Risquer d’être heureux », « Réussir à pardonner », « Réussir à s’adapter », « Réussir sa paternité », « Ça fait du bien de pleurer »… À 4 € le numéro, ça fait surtout cher du cliché. Cueilli au hasard des lapalissades, extrait de l’article « Oser déplaire » : « Sur nos épaules pèsent les attentes de nos parents, de nos amis. Mais il ne faut pas avoir peur de s’affirmer. Oser déplaire, c’est choisir d’être fidèle à soi-même avant de l’être aux autres… Gare à ceux qui n’oseront jamais oser… »

Vous l’aurez compris : Psychologies est un des principaux outils de la culpabilisation des plaignants. N’importe quel vaincu de la crise économique, en parcourant ces rubriques, persuadé de n’avoir pas fait ce qu’il fallait, est condamné – pour reprendre la formule de Bourdieu – à « intégrer en l’acceptant sa propre domination ». Sans oublier qu’il incite les winners, à coup de stages PNL – Programme neuro-linguistique – et rebirth à fourbir leurs armes pour écraser leurs rivaux.

Alors je rêve. Je rêve d’un peuple émancipé lassé des joueurs de flûte nous assurant d’un avenir meilleur qui ne vient jamais. J’imagine notre équipe investissant leurs locaux, chassant les vendeurs de méthode Coué qui jusqu’alors y officiaient. Je songe à la déconfiture de ces derniers, le frigo à moitié vide, constatant que dans la précarité leur sagesse bidon n’est d’aucune utilité. J’attends le jour où, une fois vaincus ces libéraux qui ne disent pas leur nom, nous titrerons comment ensemble, jusqu’à Lagarde, nous avons pu « Réussir à leur mettre profond ».

Darwin

Article publié dans le journal Fakir n°54, mars-avril 2012. www.fakirpresse.info/