La charte du site Notre équipe Plan du site Nous joindre Ecrire, participer Liens

CONTRE TOUTES LES DOMINATIONS

DecorationEspaces

DecorationThèmes

DecorationPenser par soi-même

DecorationFils rouges

DecorationPublications

DecorationChronique

Imprimer cet article

Philosophie politique

Maux de la démocratie, démocratie prise au mot

Alors que le fossé entre intentions démocratiques et réalités institutionnelles s’est considérablement creusé aux yeux de tous, faut-il proposer une refondation de la démocratie ou abandonner le mot ? Approche critique de La démocratie, un livre passionnant du philosophe Alain Brossat.

Alain Brossat(1) met en question la référence à la démocratie aussi bien que l’usage du mot. Au cœur de son livre, une critique radicale des systèmes qui se revendiquent de “la démocratie” et la volonté d’une « rupture ouverte avec les courants dominants de la science politique et de la philosophie politique ». L’auteur pointe « l’opération contemporaine consistant à faire valoir le nom de la démocratie comme celui de la seule figure d’organisation et de vie politique acceptable et conforme aux exigences d’une vie civilisée ». Ainsi, il part du constat que le « moteur stratégique de l’ambition hégémonique » (qu’il conteste) est autour de l’enjeu de la captation du mot démocratie. Au total, on comprend que, pour l’auteur, feraient fausse route stratégique ceux qui entendent opposer à la réalité (anti)démocratique une autre conception de la démocratie.

Prenons au sérieux cette approche, qui démasque les formules du type "la démocratie est le plus mauvais des systèmes à l’exception de tous les autres". Formule contestable, car on ne sait pas ce que recouvre ainsi "la démocratie" : on est tantôt face à une idée, une abstraction qui ne trouve nulle part une concrétisation à la hauteur de ce qu’elle donne à croire, tantôt face à des systèmes hétérogènes ou à des pratiques si différentes que l’on ne saurait les agréger… Dans tous les cas, nous vivons dans l’illusion que la démocratie telle qu’elle existe serait fondamentalement bonne et que ses problèmes actuels ne seraient que conjoncturels ou secondaires.

Critique de la démocratie

Pour Alain Brossat, les systèmes démocratiques ne sont pas seulement limités ou insuffisants, et il ne suffit donc pas d’en critiquer les dérives ou les régressions : « Chacun peut constater que même les définitions les plus minimalistes de l’essence du régime démocratique qu’ils nous proposent (élections libres, pluripartisme, liberté d’opinion…) se heurtent constamment à toutes sortes de "faits polémiques". » Ainsi, « le mot démocratie a tout à fait cessé d’être un concept destiné à désigner le plus désirable de tous les régimes de la politique ». Il serait principalement devenu le moyen d’établir une opposition entre les États légitimes et ceux dont la légitimité est constamment mise en question. De fait, « dans la guerre qui fait rage aujourd’hui autour du nom de la démocratie, ne sont pas en question, au premier chef, des idées, des principes ou des valeurs, mais des rapports de forces entre blocs de puissance et des jeux de pouvoir ». La finalité des systèmes démocratiques « se réduit à une fonction de maintenance d’un système général dont les ressorts échappent de plus en plus distinctement aux gouvernants ». Le gouvernement démocratique « ayant perdu toute capacité directionnelle » s’affaire « à combler les brèches du système global ». Et de constater l’écart entre les intentions préélectorales des candidats et l’absence de changements réalisés par les élus.

On peut partager une bonne partie de ce diagnostic critique de la démocratie réellement existante et cependant attirer l’attention sur quelques nuances aux conséquences importantes. En poussant le bouchon (pour se faire comprendre), je dirais qu’Alain Brossat propose une vision excessivement homogénéisante, partielle et parfois simplificatrice des régimes démocratiques, et une vision quasi atemporelle.

Homogénéisante car, même s’il exprime l’idée que les régimes démocratiques sont divers, il ne les pense pas chacun dans leurs réalités contradictoires. Il ne les voit que comme des lieux de tricheries étatiques, comme si l’État était un lieu homogène – non traversé par des intérêts divergents, non travaillé par les conflits existants dans la société - et comme si la démocratie pouvait être résumée, en France et en Europe, aux seules pratiques de l’État et du système institutionnel et de représentation. Ne peut-on, par exemple, souligner qu’à côté de la crise de la représentation politique existent des expériences autogestionnaires, des résistances, des pratiques locales, des possibilités individuelles et collectives qui relèvent de formes d’appropriation de la politique, y compris en portant des conceptions originales du pouvoir ? Ce qu’il évoque largement s’agissant de la Chine - qui combine selon lui un système politique central autoritaire et une démocratie concrète pratiquée à la base - n’existe-t-il pas du tout en Europe ? Par ailleurs, l’impuissance actuelle des politiques est-elle un fait naturel et constant, ou seulement un produit du système politique ? N’a-t-elle rien à voir avec des choix politiques, dont bien sûr celui du renoncement à affronter la finance ?

Dans la foulée, Alain Brossat évoque la transformation des mœurs politiques : le moment du changement de majorité politique, précédemment moment de tous les dangers qui avait vocation à produire un retournement du fond de la politique menée, est devenu un simple moment d’alternance. Cette transformation va avec une pacification des mœurs politiques où le « système général de gouvernementalisation des populations » continue, y compris en bénéficiant d’une apparente « cure de rajeunissement du régime ». Ainsi, le rythme électoral « permet en général d’éviter que les tensions entre gouvernants et gouvernés atteignent ce point critique où surgissent des irrégularités de toutes sortes ».

Cependant, on s’interroge : comment se fait-il que dans un système aussi inclusif, où chaque citoyen ne cesse d’être formé à l’acquiescement et à l’obéissance, continuent d’exister des tensions ? Ce n’est pas dû, pour Alain Brossat, à ce qu’exprime une approche dialectique des contradictions de la démocratie contemporaine, selon laquelle l’écart entre le « sujet de la politique vive » et « l’usager de l’institution démocratique » serait lié aux « conditions de la "vie démocratique" » : « Ce n’est pas une contradiction (…), c’est un différend qui renvoie, en fin de compte, à l’hétérogénéité des mondes ici affrontés. » Ne peut-on cependant considérer que les tensions continuent d’exister parce que le système hégémonique n’est nullement tout-puissant, et que précisément les dirigeants ne sont pas en mesure de diriger tout de nos vies, de nos subjectivités ? L’hétérogénéité entre le monde des "gens du commun" (nous) et ceux qui dirigent est un fait social : la contradiction n’est pas interne au système institutionnel, relative aux conditions de la vie démocratique (qu’il n’y aurait alors qu’à améliorer) ; elle traverse la société et le système institutionnel qui en fait partie.

Dérive antidémocratique, crise démocratique

La vision du livre semble aussi parfois atemporelle : l’auteur aborde peu l’approfondissement de la crise du système démocratique en France et en Europe, que, pour notre part, nous lions étroitement à la fuite en avant néolibérale des dernières décennies. Or, peut-on considérer que le système représentatif d’aujourd’hui est vraiment le même qu’il y a quarante ans ? Affaissement du rôle du Parlement, explosion de l’abstention, affaiblissement du syndicalisme et du militantisme de parti, développement des institutions échappant de plus en plus à tout contrôle démocratique, généralisation de la professionnalisation de la vie politique et des élus, concentration de la presse… ce ne sont pas des réalités stables sur la longue durée mais une situation récente. Cela dit sans du tout fantasmer un âge d’or de la démocratie française, au moment où la puissance de l’État français avait à voir avec ses politiques impérialistes et la réalité coloniale, par exemple. Ainsi, on ne dira pas que la présidentialisation de la vie politique a commencé avec François Mitterrand, ni qu’auparavant les grands choix de société – nucléaire, politique étrangère… - étaient le résultat de délibérations populaires. Mais le système politique a changé négativement et se délite aujourd’hui. Qu’ils soient permis, au passage, de souligner que les avancées démocratiques (séparation des Églises et de l’État, suffrage universel masculin, vote des femmes, droit du travail…) ont été des conquêtes populaires, même si elles ont été ou sont dévoyées.

Prendre la mesure des changements récents pourrait renforcer la critique de la démocratie actuelle. Nous pouvons, par exemple, formuler l’hypothèse que nous sommes parvenus à un point de non retour où les exigences démocratiques, les aspirations à maîtriser sa vie sont désormais en conflit ouvert avec un fonctionnement institutionnel replié sur lui-même et incapable d’évoluer. Ce qui pose des problèmes existentiels à des organisations comme le PCF, dont toute la stratégie s’est construire sur le dedans-dehors des institutions. Sans négliger ce que cette présence institutionnelle a produit d’expériences sociales et culturelles innovantes (le communisme municipal a bel et bien existé !), force est de constater que les évolutions institutionnelles aboutissent à ce que les politiques locales soient de moins en moins différentes en fonction des appartenances politiques des élus(2).

Démocratie de résistances ?

Alain Brossat évoque les réflexions de Michel Foucault concernant le passage d’un régime de la politique où, que l’on soit conservateur, socialiste ou communiste, on visait une transformation du monde ou la création d’un monde nouveau, à un autre, qui place au premier plan les subjectivités et où ce qui compte, c’est « la façon dont les sujets infléchissent leurs conduites ». Le premier régime était centré sur la modification des relations de pouvoir (avec pour horizon un affrontement massif, direct, brutal avec le pouvoir), le second sur des résistances toujours spécifiques sous des formes multiples (interruption, désertion, protestation, inertie...).

À la lecture du livre, on ne sait pas toujours si nous sommes dans le registre du constat - le pouvoir change, l’heure est à la mobilisation des subjectivités, le pouvoir est devenu un flux… - ou si nous sommes dans le domaine des propositions de stratégies politiques - mener une bataille asymétrique par rapport à l’État, favoriser le développement d’une « variété infinie de gestes et de conduites manifestant la rétivité, la liberté des sujets ». Ce qui interroge, c’est qu’il n’est pas envisagé que le régime globalisant et le régime de la multitude des spécificités coexistent et sont imbriqués. Est-ce cela qui conduit l’auteur à ne pas poser les questions de convergences entre les résistances, de mise en commun, voire de fusion des analyses et des luttes, d’alternative ? Sans regretter une conception centrée sur l’avènement d’un quelconque Grand soir de la transformation de la société, comment ne pas redouter que les luttes de résistance, par trop localisées ou segmentées, ne laissent finalement l’essentiel des pouvoirs et des institutions “en l’État” ?

* G.A

Si à ces évolutions dont les résultats sont déjà là - déficit d’innovation, stagnation des expériences dites de démocratie participative, voire récupération au service des politiques libérales… - on ajoute les évolutions annoncées, le constat est accablant : mise en place des monstres technocratiques que seront les métropoles, changement des modes de scrutins aboutissant à une bipolarisation toujours accrue de la politique institutionnelle pour la poursuite de politiques identiques, politiques décidées par Ordonnances, fuite en avant libérale avec l’élaboration en cours du Traité transatlantique(3)… Désormais, le système politico-médiatique ne fait plus aucune place à la confrontation des idées et des projets, oscillant entre la production de (pseudo) consensus droitiers et l’encouragement au désintérêt des citoyens. Il est ainsi aux antipodes de la confrontation permanente des idées, des pratiques et des expériences qu’appelle, selon nous, une démocratie vivante. Tous ces éléments ne posent-ils pas la question d’un tournant stratégique de la gauche d’alternative ?

Critique de la critique de la démocratie

Alain Brossat critique les objectifs de type « revenir aux fondements de la démocratie » ou « démocratiser la démocratie » : formules creuses, consolatrices, placées sous « l’emprise de ces stratégies discursives tendant à imposer le règlement mortifère de la globalisation démocratique ». Il oppose à cette orientation celle de « tracer les lignes en direction d’un autre régime de la politique », d’une politique qu’il souhaite « vivement déplacée du côté de l’égalité, de la communauté et de la réélaboration du mode de vie en rupture avec l’économie et les conduites de prédation ».

Suivons le raisonnement de l’auteur : toutes les approches de la démocratie en termes de valeurs seraient « falsifiables » et « constamment récusées » par la pratique. Et de souligner : « La réalité démocratique contemporaine est égale à ce que sont les pratiques des États démocratiques contemporains, dans leur pure et simple effectivité. »(4) Il n’y aurait finalement nulle contradiction à souligner entre une intention démocratique et les réalités des pratiques de la démocratie, la démocratie étant en définitive par essence tromperie et falsification, récusation permanente par la pratique du discours démocratique. Le mythe d’une démocratie idéale ne serait qu’un « habit de lumière destiné à rendre l’intolérable supportable aux yeux du public démocratique », un moyen « d’asseoir et de raffermir la légitimité du système et des élites gouvernantes ».

Mais si l’on conçoit que l’utopie démocratique puisse être pour ceux qui dominent seulement un habit ou un masque, où est-il écrit que cet habit ne puisse être déchiré afin que le Roi soit nu ? Ne pourrait-on pas pour cela prendre les prétendus démocrates aux mots ? Cela ne peut-il faire partie de l’affrontement à assumer pour que l’intolérable - les réalités vécues par les personnes - soit constamment au centre du débat politique ?

L’auteur chemine : la réalité de la démocratie est principalement de l’ordre des rapports de forces (relations de pouvoir) et de l’ordre des discours. Plus encore : « le propre de l’État démocratique étant, précisément, de disposer de la capacité illimitée, en tant que puissance incontrôlée, de suspendre, au nom de la nécessité (…) tel ou tel de ces éléments réputés constitutifs de l’ordre et la civilité démocratiques. » On ne saurait en effet souligner suffisamment la puissance, dans nos systèmes actuels, de l’État. Et c’est bien un pouvoir sur la société, nous sommes proches ici d’une analyse marxiste classique si, toutefois, on ne s’arrête pas à constater que l’État dispose de tels et tels pouvoirs, mais qu’il exerce à travers eux une domination sur la société. Cela n’enlève rien au fait que l’État est lui-même traversé par des conflits et des contradictions, et que sa réalité n’est pas homogène.

Vieux États autoritaires, démocraties tempérées

D’où viendrait la mise en place de régimes renonçant à la terreur, au profit de modes modérés ou tempérés ? Il s’agirait selon Alain Brossat d’une affaire « purement fonctionnelle » : des sociétés complexes ne pourraient plus être durablement gouvernées sur un mode autoritaire, elles devraient « mobiliser et stimuler le consentement des gouvernés, passer par des formes d’adhésions massives, faire appel à leur discernement et à leur intelligence et ne pas spéculer pour l’essentiel, comme le fait le gouvernement traditionnel, sur leur crainte, leur ignorance et leurs divisions ». Pour l’auteur, le gouvernement démocratique a cette intelligence, non pour des raisons morales, mais parce qu’ « il est la condition de l’entretien » de la machine hégémonique : « les démocraties sont simplement infiniment plus retorses que les plus rouées et impitoyables des tyrannies. Leur disposition première n’est pas le désir insatiable du Bien (des populations, de l’humanité…) mais un cynisme sans rivage. »

Ce qui manque peut-être dans cette vision, c’est que ce cynisme sans rivage ne résume ni la société, ni la démocratie. D’abord, ces sociétés complexes ne sont pas pacifiées et la violence - physique et symbolique - est au cœur de leur fonctionnement. Ensuite, des conflits anthropologiques majeurs y sont en cours : entre une partie des aspirations individuelles et les formes de contrôle social et de normalisation ; entre les avancées liées à l’éducation, ouvrant à des aspirations de maîtrise et de citoyenneté, et les exigences de la production s’attachant à mobiliser la subjectivité des personnes ; entre les évolutions des mœurs, favorisant les désirs d’épanouissement débarrassés des corsets moraux, et le maintien du système domestique patriarcal. La complexité à laquelle fait référence l’auteur n’est pas une donnée neutre qui s’imposerait à tous, dominants et dominés. Elle met aux prises chaque personne et la société avec les pouvoirs qui les enserrent. Ainsi, les avancées de l’éducation ne doivent rien à un mouvement naturel de la société mais tout à des aspirations profondes et à des luttes politiques.

Plus loin dans son livre, lorsqu’il parle de la liberté revendiquée dans les pays arabes, Alain Brossat oppose l’exigence de « meilleures garanties contre la violence et l’arbitraire des puissants » et « la pleine capacité, constitutive de la puissance d’un peuple, d’exercer son autonomie sur un mode collectif sans remettre son destin entre les mains des élites légitimées ». Mais alors, peut-on faire l’hypothèse que coexisteraient dans chaque soulèvement populaire des exigences démocratiques de bas niveau et d’autres de haut niveau ? Et évoquer la « pleine capacité du peuple… », n’est-ce pas contredire l’affirmation qu’il ne serait pas pertinent d’avoir soit une forme d’étalon théorique, soit une visée démocratique ? Qu’est-ce que cette « pleine capacité du peuple », sinon l’idée que nous pouvons nous faire d’une visée ou d’un espoir démocratique ? Ainsi, on ne peut pas se tirer facilement du débat sur les discours, la théorie et la pratique, et en définitive d’une approche qui pointe des contradictions, non dans une logique de résolution consensuelle ou magique des conflits, ni en étant mobilisé par la foi, mais dans l’optique d’alimenter un affrontement politique.

Mener la guerre des mots

Un autre point concerne l’usage et la déconstruction de certains termes. On l’a vu sur le terme démocratie, et l’auteur évoque les "droits de l’homme", soulignant en définitive que nous sommes là aussi dans l’ordre des discours et du "deux poids deux mesures" : ainsi, les médias soulignent les problèmes de droits de l’homme dans les régimes autoritaires, se référant à une définition toute théorique de ces droits, alors même que les droits de l’homme sont ici constamment bafoués. Nous avons en tête le même type de problèmes concernant le choix des mots à propos de l’expression "intérêt général" : il faudrait toujours interroger son usage, souligner le décalage entre la théorie (les politiques d’État sont censées prendre en charge l’intérêt général) et la réalité (il n’en est rien), et prendre en compte le risque d’entretenir la fiction que l’État pourrait, moyennant réforme, orienter ses politiques pour satisfaire l’intérêt général. Ici, réfuter l’usage même de l’expression se justifie car cet usage, même lorsqu’il met en exergue l’écart entre la théorie et la pratique, vient cacher le fait que l’essence de l’État est précisément d’entretenir cette fiction pour maintenir la domination de la classe dominante(5). Mais le problème est-il le même s’agissant des mots démocratie, liberté et peuple ?

Concernant le mot démocratie, si l’on suit Alain Brossat : « Toute approche de la démocratie spéculant sur une substance propre à celle-ci, de quelque espèce que ce soit, est vouée à l’échec, une démocratie pouvant être, dans le monde contemporain, chaque chose et son contraire. » La vérité de la démocratie serait dans ce qu’elle est devenue concrètement. Et de reprendre à son compte la formule d’Albert Camus : « Mal nommer les choses, c’est apporter sa pierre au malheur du monde »… L’idée de démocratie serait ainsi une « arme de destruction massive de la pensée dans notre présent politique ». Mais alors, le même type de démonstration ne vaudrait-il pas pour bien des mots utilisés par l’adversaire ? Et par exemple pour le mot égalité, dont l’auteur explique pourtant dans une note de bas de page : « le mot "liberté" est, par excellence, une éponge sémantique, le mot "égalité", lui, conserve le plus souvent son tranchant, il persiste à être une arme, un couteau ». Nous pensons pour notre part que tous ces mots - égalité, peuple, liberté… - sont aussi manipulés que le mot démocratie, que leurs usages posent les mêmes types de problèmes, qu’on peut toujours opposer l’égalité théorique et les réalités concrètes, que l’égalité, la liberté ou le peuple sont aussi des enjeux des mêmes affrontements discursifs et des rapports de pouvoir que le mot démocratie.

Alors, récuser démocratie mais conserver égalité ? Il y a une autre possibilité, qui consiste à associer les deux, à prendre au mot leurs adversaires, à constater que ces derniers assument de plus en plus crûment des évolutions antidémocratiques. Après avoir été l’argument massue des partisans du capitalisme et de la fin de l’histoire, tout particulièrement face aux régimes de l’Est de l’Europe, la démocratie n’est-elle pas désormais du côté des partisans de l’émancipation ?

* Gilles Alfonsi

1. Alain Brossat est l’auteur de nombreux articles et ouvrages. Voir par exemple sur ce site : www.combatenligne.fr/search/?q=author:157&o=0. Nous recommandons par exemple la lecture de l’article intitulé "Immunité, culture et politique".

2. Lire, dans Le Monde Diplomatique de janvier 2014, l’article de Fabien Desage et David Guéranger, intitulé "Rendez-vous manqué de la gauche et de la politique locale". Cet article est cependant loin d’épuiser le sujet.

3. Lire notre dossier dans Cerises, n°199 : www.cerisesenligne.fr/article/?id=4285

4. Alain Brossat traite notamment de la « composition du fait majoritaire », moyen qui permet aux politiques de « se doter d’une réserve d’immunité et de crédit ».

5. Cela ne conduit nullement à simplifier le débat sur l’État. Lire ici les actes du séminaire Communisme :

www.cerisesenligne.fr/file/media/altercommunisme3.pdf

Article publié à l'origine dans l'hebdo Cerises n°200 www.cerisesenligne.fr