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Ecologie

À la rédaction de Science et vie

Aux sieurs Vincent Nouyrigat et Frédéric Pajak

Messieurs,

C’est avec un dégoût mêlé de pitié que j’ai aperçu la une de votre magazine. Afin de connaître plus en détail l’étendue de ce désastre culturel et politique – en attendant la catastrophe radiologique annoncée – je me suis forcé à lire cette chose.

Je sais depuis longtemps que le monde radioactif dans lequel les experts de la question entendent nous faire vivre se déploie inlassablement depuis Los Alamos, en dépit de tout. Je sais aussi que l’Etat, en France, est actionnaire majoritaire de l’industrie nucléaire, y compris et surtout de l’armement, dont les réacteurs fabriquent, entre autres, le plutonium et autres saletés qui lui sont nécessaires. Je sais aussi que les Français, en dépit de la terreur qu’une industrie de la radioactivité suscite chez tout humain un peu conscient de la vie et des enjeux, sont fiers comme des coqs de leur « savoir-faire » nucléaire et de leur armement. Ils pourront toujours venir pleurnicher, le moment venu, sur leurs cancers et leurs beaux terroirs détruits avec le même savoir-faire.

Quelques mois avant Fukushima, Science et vie (juillet 2010) nous expliquait que « la vie reprend le dessus » à Tchernobyl. On y causait biodiversité et génomique de bazar, on traitait sur le même plan incendies de forêts et irradiation des territoires, la vie humaine et sociale était à peu près absente des doctes réflexions des pacificateurs mis à contribution. Aujourd’hui dans un prétendu « après-Fukushima » — comme si l’affaire était réglée — les industriels de la radioactivité ont décidé de changer leur missile d’épaule. Depuis le temps que les Verts et autres citoyens avides de transparence et de consommation dans le confort hurlent à la désinformation, à l’omerta, les radieux experts font amende honorable : la catastrophe est non seulement fort probable, imminente mais, surtout, elle est dans l’ordre des choses. Ils ont fini par admettre qu’on ne pouvait plus le cacher. Et, bien sûr, les « acteurs » du nucléaire et la protection dite civile nous garantissent qu’ils sont prêts à gérer au mieux un Fukushima français.

Autre nouveauté, non des moindres, les grands manitous de l’atome ne garantissent plus rien du tout, simplement qu’ils feront, au fond, ce qu’ils pourront. C’est-à-dire pas grand-chose sinon nous confiner et organiser notre consentement à la vie en milieu irradié. Ce que tout observateur, même négligent, sait de longue date. Mais cet aveu seul suffirait à l’enterrement du nucléaire.

Ce changement d’attitude dont vous faites état dans votre dossier marque un achèvement dans l’habituation à l’horreur. Plutôt sexy pour une époque placée, paraît-il, sous le signe de la rationalité et de la « science » : vie assistée par ordinateur, OGM, surveillance tous azimuts, guerre spatiale, climatique, pillages hystériques des ressources etc. Après tout il est logique d’accepter enfin officiellement que l’industrie atomique est contre la vie puisque la majorité semble impuissante face aux armes à déchets « appauvris », au calvaire des mineurs d’uranium au Niger et ailleurs ou au spectacle d’enfants-balises japonais élevés avec des dosimètres.

Vous me rétorquerez que vous ne faites là que votre travail de journalistes et, assurément, votre dossier est exhaustif. Vous jouez même avec quelques petites transgressions nécessaires, comme cette remise en question du modèle prédictif probabiliste officiel qui voulait nous faire croire, à l’aide d’une équation à deux sous, que l’éventualité d’une catastrophe était presque nulle. Ou les questions sinistres et évidemment sans réponse que vous posez ici et là, afin de montrer qu’on ne vous la fait pas. Vous donnez la parole à une horde d’experts et contre-experts, illustres ou non ; personne ne pourra vous accuser de ne pas être objectifs. Vous roulez même un peu les mécaniques en évoquant des « questions que jusqu’ici personne n’avait osé poser ». Comme si avant vous personne ne s’était jamais inquiété de rien, mais la mémoire historique n’est pas ce qui vous étouffe. Des décennies de mouvements antiguerre, antibombe, antinucléaire, une longue série de désastres civils avec leur cortège de médecins et de chercheurs, sans parler de la Guerre froide et de ses centaines de tirs nucléaires qu’il était convenu d’appeler « essais », tout cela n’est rien en regard de votre sotte prétention journalistique à révéler… ce que vos donneurs d’ordre consentent à révéler. Ce qui, au passage, rejette dans les ténèbres toute révélation antérieure, éclipsée par votre génie d’enquêteurs.

Mais la réalité est bien plus sordide : vous êtes salariés, aux ordres, vous n’avez de liberté de parole que celle consentie par vos donneurs d’ordre via votre rédaction. N’ayant pas cette limitation, j’ai ici le mauvais goût de ne parler qu’en mon propre nom et celui de tout humain qui n’en peut plus de ce monde où seule la marchandise conditionne la vie et la mort, où la soumission à tous les diktats morbides de l’économie, aux impératifs de la guerre pour l’énergie, l’organisation de la peur et de la haine sont de règle.

Votre dossier est donc destiné à nous faire accepter l’inacceptable, puisque Jacques Repussart de l’IRSN l’a dit : « il faut imaginer l’inimaginable ». Ceux qui posaient encore récemment aux maîtres de l’atome ont enfin compris qu’il leur fallait avouer une bonne fois pour toutes : qu’ils nous tiennent tous en otages, pro comme anti, au nom du « progrès » technique dont on nous rebat les oreilles et qui est désormais le seul horizon qui fasse sens pour une société qui n’en a plus. Que nous avons intérêt à filer doux et à accepter avec reconnaissance notre rôle de victimes consentantes, puisque la majorité a déjà tout accepté au nom de la mythique indépendance énergétique.

Je vous souhaite à tous de beaux cancers.

Un irradié non consentant.

Saclay le 14 septembre 2014