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CONTRE TOUTES LES DOMINATIONS

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Psychiatrie

« Je vous écris d’une poubelle » (Sans remède n°5 - juin 2014)

J’aimerais commencer par le plus beau mensonge qu’un garçon ait inventé pour me retenir :

« Je t’aime comme tu es, habitée de mouvement. »

Le mot qui a failli m’envoyer en HP, c’est « instable ».

Et si on observe le verbe s’é-mouvoir, on voit bien encore qu’il est question de bouger.

Ce mot, instable, est souvent utilisé contre des gens pauvres qui n’ont pas les moyens de s’offrir une apparence de stabilité, comme une maison ou un couple sécure.

Je connais des gens qui sont ensemble depuis vingt ans, le mari a baisé sa fille aînée, il engueule souvent sa femme, mais ils sourient tout le temps et ils ont une grande maison et des terres.

Alors personne ne cherche à savoir s’ils sont instables ou pas.

On ragote un peu sur eux, mais on ne remet pas en question leur droit de vivre comme ils l’entendent.

L’important c’est l’argent, et les relations d’intérêt, le piston, les commérages...

Les gens naissent avec des statuts, parfois ils les obtiennent après des luttes acharnées, et ensuite ils les défendent, ils les investissent.

C’est dans le microcosme des classes sociales que s’inventent des « raisons », concept endémique, relatif, compromis, dont le vase clos contient, emballe, conditionne.

Dans la petite bourgeoisie, d’où je viens, il y a des règles implicites, qu’on appelle l’éducation.

On a voulu m’enfermer parce que j’avais essayé de les transgresser.

On m’a éduquée à perdre mon temps sans broncher mais ça n’a pas marché, je voulais pas.

Pas que j’en sois incapable, mais j’estimais avoir mieux à faire.

Alors je suis partie de l’école, après un an et demi à essayer d’en parler à des parents fermés au dialogue. J’ai pris ma décision sans leur accord.

Et après, je n’ai pas non plus voulu travailler en usine.

Je me souviens d’une avalanche de questions tombant dans le précipice de l’autorité, je me souviens de tous les adultes qui, d’un coup, se mettent à me harceler pour que je retourne à l’école, de ma panique, face à leurs comportements qui changent, et d’une porte que je ferme en protestant que j’ai le droit de vivre, et de mon père qui force la porte, et de son visage chelou avec ses gros yeux fixes et sa bouche crispée, et de ses mots « je vais te mettre en HP », et ensuite j’ai couru toute la nuit, en pyjama, et c’était l’hiver, et les flics me cherchaient avec leurs phares, et je rampais dans la boue en pensant « c’est pas vrai, je rêve ».

Ce n’est même pas que ça coûte cher de chercher à se situer dans le monde.

Pas plus que d’aller en FAC ou de végéter sous l’emprise de substances.

Pour moi, l’instabilité ça a été de prendre du recul sur la trajectoire qu’on m’imposait. Envisager l’existence avec un peu plus de pragmatisme que de prétendre se fixer jusqu’à la mort dans une carrière. Esquisser mon premier geste propre.

Ceux qui voulaient m’enfermer, ils me trouvaient surtout déstabilisante, parce qu’eux, ils vivent toute leur vie sans trop changer : ils trouvent des choses stables, un travail, un conjoint, un milieu, des relations de dépendance matérielle, et ensuite, ils veulent plus rien savoir, ils considèrent leur but atteint. À trente ans, fini, ils bougent plus. Un banc de moules serait plus curieux. Ensuite, ils font des enfants qu’ils rendent stables, ils leur font bien comprendre que c’est leur intérêt, de pas trop chercher à comprendre.

Sinon on les aimera plus. Et si ça, ça les persuade pas de se tenir tranquilles, alors très bien, y’a pas d’amour, mais alors qu’est-ce qui nous empêche d’aller puiser dans le répertoire de nos ancêtres...

Arrachage de tétons à la puberté, chasse au hilote, coups de règle sur les doigts, fessée cul nu, coups de ceinture, douche froide, fouille et hurlements, retenue, lignes à copier, camp de redressement... Et souviens-toi que l’enfer a été inventé pour les gosses.

Pourquoi pas se poser de question ?

Pour croire à la bienveillance de la civilisation, des lois, des gouvernements. Sans vérifier, de génération en génération.

On a droit à des portions régulières de ressentiment sans issue, à condition de pas dépasser les quotas. C’est penser qui est interdit. C’est vouloir. Et c’est là toute la subtilité de la philosophie adulte : il s’agit de comprendre qu’il est dans notre intérêt de ne pas penser, qu’on se montrera plus malin si on ne réfléchit pas.

Le choix conscient d’occulter certains domaines de réflexion, de s’en remettre arbitrairement à une instance supérieure à soi (dieu, le roi, pharaon, la majorité, un psy...) est la condition pour être accepté. Il faut s’affilier à des guides. Ce fanatisme fluctuant fédère, c’est l’enveloppe à protéger à tout prix. À l’intérieur, on trouve des passions mal élucidées, des amertumes vagues de mal baisés, des choses qui remuent sans sortir. Et qu’il s’agit de contenir.

Le citoyen, élément étanche, pierre sur laquelle on bâtit des empires. Matière première du suiveur, viande immobile qui oublie que son sang circule.

Pourtant tout ce qui vit se dirige.

On peut discourir longtemps sur le sens de la vie : le propre de la vie n’est-il pas de s’inventer un sens, de se concevoir voyage ?

Si on change un caillou de place, il ne souffre pas, pas plus que si on le brise en deux. La vie elle-même est une idée fixe. Notre idée qu’on a des choses qui s’appellent racines, vertèbres, poésie, et qu’on ne peut pas nous changer de place, nous briser en deux ou nous blinder de neuroleptiques.

Cet usage spécifique, cette volonté de cheminement propre, lié avec des interactions avec les autres, ça s’appelle aussi l’intelligence.

L’animal accomplit le prodige de bouger tout seul : il est, de l’univers, la danse la plus subtile.

On dit que l’Homme est la seule intelligence sur Terre. Les autres sont des bêtes, on ne les écoute pas, on les enferme et on les câline et après on les mange, sauf celles qui sont dehors, elles, on les appelle gibier ou nuisibles, deux mots, même chevrotine.

La bête est écartée du langage.

Mais la plus humble des bêtes choisit la couleur de son nid, et dans nos cités grises où j’ai failli crever de froid, l’intelligence active est un monopole restreint.

La dynamique de la chasse, de la prédation, c’est la dynamique du système. La société, le collectif, capture et digère les intelligences.

La psychiatrie est le suc qui nous y fond. S’y découvrir gibier s’appelle diagnostic.

Rien n’est moins stable qu’un système intrusif : il lui faut faire preuve de célérité pour asseoir ses dominations. Les bombes nucléaires, les balles de fusil, les multinationales, les planches à billet, c’est stable, peut-être ?

La stabilité est une blague qui ne concerne personne, et l’hybris, un concept vide que l’on peut remplir de tout.

Ça n’est pas sérieux, la propreté conforme du béton pollué. Ça ne tient pas la route, ce n’est pas crédible, on n’en décèle pas l’harmonie.

Alors pourquoi pas creuser ?

Fouiller la terre informe, sale et fertile en rejetons difformes et polymorphes, y chercher l’harmonie à laquelle, obscurément, on aspire.

Atelier déterre ton con : la vérité sort de la bouche enfant, jaillit semence, et va foutre.

Je vous écris d’une poubelle, il faudra qu’on déballe tout, nos amours surgiront en lourdes volutes noires sur les ruines de la honte et du civisme...

Et nous serons malins de nos fringales.

Célie.