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CONTRE TOUTES LES DOMINATIONS

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Psychiatrie

Aliénation & déviance – Une hypothèse (Sans remède n°5 - juin 2014)

Le texte suivant est une version remaniée et développée de celui écrit à l’occasion des rencontres contre la psychiatrie à Marivieille en 2013. Il constitue une première ébauche, qui nécessiterait des approfondissements ultérieurs tant le sujet est vaste, de formulation d’une hypothèse autour de la notion d’aliénation et les rapports qu’elle entretient avec la déviance et la “folie”.

Une définition minimale de l’aliénation

Au sens littéral, être aliéné c’est être possédé : possédé par autrui dans des rapports interindividuels mais aussi et surtout par le « corps social » dans son ensemble via ses institutions (famille, couple, travail, école, justice, médico-social, etc.) qui impriment leurs marques sur nous et en nous.

Notre socialisation passe par un ensemble de pratiques violentes, tant physiques que psychologiques, et normatives, le plus souvent perçues comme légitimes ou “normales”, produisant les traumatismes(1) indispensables au processus de domestication(2) des individus dans les sociétés où les formes prédominantes de rapports sont fondées sur l’appropriation. Celui-ci débute dès les premiers jours de l’individu, sous le terme d’éducation, notamment à travers le discours et le traitement différentiel produisant, par exemple, les classes d’âge et de genre : le statut de mineur, c’est à dire de moindre importance, sanctionné par la loi, de ceux que l’on désigne comme enfants est évidemment propice à l’émergence des premières contraintes intériorisées, celles-ci créant le terrain sur lequel les suivantes viendront se greffer. Ce processus se poursuit ensuite sous des formes différentes tout au long de la vie de l’individu, le transformant lui même en agent de cette domestication, garantissant ainsi la pérennité de la reproduction de l’ordre social.

Cette domestication génère l’aliénation (dans sa double acception sémantique, sociologique et psychologique) en tant qu’intériorisation de la violence sociale et de la soumission nécessaire à la conformation de l’individu aux catégories auxquelles il est assigné telles que sa classe économique, son genre, son sexe, son âge, sa race, sa nationalité, sa culture, etc.

L’aliénation ordinaire comme norme(3)

Les personnes chez qui ce processus aboutit aux résultats attendus sont aliénées d’une façon compatible - et confirmant - l’ordre social et sont ainsi désignées comme “saines”, “normales” : globalement elles acceptent de tenir leur rôle et l’intègrent comme constitutif de leur identité ou personnalité ce qui rend pour elles impensable, ou du moins extrêmement difficile, de projeter de s’en émanciper.

C’est ainsi que les femmes seront amenées à adopter les comportements considérés comme « féminins », fondés sur le soin et l’entretien matériel et affectif des autres, en particulier des hommes et des enfants, puisque celles-ci se percevront au terme de ce processus comme destinées à ces activités, ayant intégré le caractère négligeable de leurs propres envies et intérêts ; de même, seuls des individus passablement « brisés » peuvent accepter avec résignation, parfois même entrain, les règles du monde salarial et du travail, fondées sur la contrainte et la soumission à des patrons, des chefs ou plus simplement au rôle qu’il se doivent d’y jouer. Séparés d’eux mêmes et des autres dans un contexte qui les nie, les réduit à néant comme objets interchangeables, les dominés sont bien souvent poussés à valoriser à leurs yeux et à ceux des autres les oppressions qu’ils subissent afin de conserver ou d’acquérir le peu de reconnaissance que leur accorde leurs « supérieurs » ou leur pairs ; c’est là la meilleure assurance qu’ils transmettront leur aliénation à leur progéniture et contribueront à celle des autres comme gardiens et agents de l’ordre social.

Mais dans le miroir asymétrique de la domination, les dominants eux aussi portent leur propre marquage social et les comportements qui y sont associés. En tant qu’ils appartiennent à une classe, une catégorie sociale, ils sont eux aussi possédés, cette fois collectivement par la communauté de leur pairs et en tirent certains bénéfices. Ainsi, par exemple, les hommes, afin de conserver leur statut supérieur, doivent être fidèles aux exigences qu’impose leur rang s’ils souhaitent pouvoir continuer à jouir des privilèges liés à l’appropriation du travail domestique et du corps des femmes ; l’un de ces impératifs consiste justement à exercer leur puissance sur les êtres considérés comme faibles : animaux, enfants, femmes...

Les parents quant à eux, dans la mesure où leurs enfants sont leur propriété, sous supervision et contrôle de l’État, sont tenus de les éduquer conformément aux prescriptions sociales en vigueur, en tant qu’ils en sont responsables(4). Toute dérogation à cette règle les stigmatisera comme « mauvais parents », quand bien même cela consisterait à la prise en compte des désirs et des intérêts exprimés par ces enfants (comme dans certains cas de non-scolarisation), pouvant provoquer par exemple la suspension ou l’arrêt du versement des allocations familiales et même aller jusqu’à la perte pure et simple des droits parentaux au profit des institutions d’État (DDASS, centres éducatif fermés...).

L’aliénation d’exception comme déviance

Les autres, celles qui échappent, en partie, ou résistent, via la conflictualité ou la fuite, à leurs conditionnements traumatiques seront alors désignées comme “déviantes”, “folles”, “malades” : comportements et affects hors-normes, propos “délirants”, “dépressions” ponctuelles ou chroniques, révoltes individuelles, suicides, violences ciblées ou incontrôlées, autant d’états critiques(5), vers lesquels tout un chacun peut rapidement « glisser », perturbant le court tranquille de la reproduction sociale, autant de réactions, de tentatives, fructueuses ou non, de briser ou de supporter des emprises devenues trop contraignantes ou intolérables.

C’est à ce moment qu’intervient le pouvoir psychiatrique dans toutes ses variantes (psychologie, psychanalyse, thérapies comportementales et/ou chimiques) afin de « réinsérer » les personnes dans une aliénation fonctionnelle pour les diverses formes de dominations systémiques qui structurent en profondeur nos sociétés(6) et interagissent ensemble pour produire la réalité sociale et nos subjectivités. Pour se faire il doit justifier sa compétence en la matière en créant la catégorie de la « maladie mentale » comme fondamentalement distincte des autres « états psychiques », prenant prétexte de la souffrance qu’elle provoque chez l’individu (qui n’est en réalité bien souvent que l’émergence d’une souffrance refoulée d’ordinaire) ou des troubles sociaux qu’elle induit ; elle procède en qualifiant ces manifestations de crises(7), c’est-à-dire comme ruptures brutales d’un état ordinaire de « santé mentale », occultant ainsi le caractère aliéné de l’ensemble de la vie sociale et les liens organiques qu’elle entretien avec la « maladie ». Elle est ensuite libre de promettre un retour à la normale aux personnes « atteintes » ainsi qu’à leur entourage et de mettre en oeuvre ses techniques normatives.

Lorsque cette “réinsertion”, cette « réinitialisation du logiciel mental défectueux », c’est-à-dire cette réassignation identitaire et comportementale, échoue ou n’est pas possible, c’est la répression qui prend le pas : injonction thérapeutique, camisole chimique, internement en HP ou en prison, ostracisme, etc., autant de modalités de la contention – voire de l’élimination – sociale censées préserver les autres, les “normaux”, les “sains”, les bons travailleurs et les bons citoyens, en somme ceux qui savent tenir leur rang et rester à leur place, de toute « nuisance » induite par les “anormaux” les “fous” et les “déviants” de toutes sortes qui risquerait d’ébranler chez les premiers, par contagion, la croyance en un caractère « naturel » de l’édifice social.

La déviance comme exacerbation de la norme

Il est à noter que certaines “déviances” sont en fait une simple exacerbation chez les individus des tendances adaptatives encouragées par l’organisation sociale et parfois même valorisées. Ainsi le narcissisme, en tant que souci exclusif porté à l’image de soi et désir excessif de reconnaissance, est une réaction de survie pour les individus en proie aux angoisses générées par la réalité sociale ; cette “solution” est aujourd’hui activement encouragée par notre société, en l’occurrence capitaliste, car elle permet de neutraliser efficacement toute velléité de révolte ou d’en limiter la portée chez les individus ainsi atomisés tout en renforçant les comportements qui permettent de faire tourner la « société de consommation ». Un regard porté avec un peu de recul sur les publicités qui envahissent les espaces physiques et nos imaginaires, ou encore sur une émission dite de « téléréalité », peut suffire à prendre la mesure de cette incitation, et même de cette injonction permanente(8). Notons également que le « trouble de la personnalité narcissique » répertorié par le DSM-IV avait d’abord été éliminé du nouveau DSM-V(9) avant d’y être réintégré, ce qui semblerait indiquer qu’il pourrait désormais constituer une nouvelle norme comportementale et psychologique pour les individus vivants dans les pays dits « développés ».

Or, ce narcissisme intégré, en tant qu’il coupe l’individu de ses propres affects et donc de ceux d’autrui, est le terreau le plus propice chez l’individu à la croissance de ce que les psychiatres qualifient de « sociopathie », de « psychopathie » ou encore comme « trouble de la personnalité antisociale », et que l’on peut plus sobrement décrire comme l’absence d’empathie(10). Rappelons qu’aucun rapport de domination ne peut exister sans une forme de suspension ou d’absence partielle d’empathie chez les dominants, circonscrite à une catégorie d’individus comme dans le cas du sexisme ou du racisme ; celle-ci rend possible l’appropriation d’autrui puisque celui-ci, ayant été réduit à l’état d’objet, de chose, n’est plus perçu comme un pair, un semblable auquel on peut s’identifier. Elle se manifeste clairement comme constitutive de masculinité(11) et dans les niveaux hiérarchiques supérieurs des entreprises(12) par exemple.

Néanmoins cette absence d’empathie, lorsqu’elle émerge d’un narcissisme, tend à être totale, rendant l’individu incapable de prendre en considération les intérêts de quiconque et de ressentir la moindre émotion ; ses actions sont toutes entières tournées vers sa survie et son élévation dans la hiérarchie sociale. C’est ainsi que se dessine aujourd’hui l’horizon d’une « société antisociale », autodestructrice et suicidaire, rendant improbable tout rapport d’entraide et de solidarité, fondée sur la compétition généralisée : la guerre de tous contre tous. Ce n’est certes pas en stigmatisant les individus poussés à ce genre d’extrémité adaptative, en les désignant comme « monstres » comme le font les médias, les criminologues et les psychiatres, que l’on peut comprendre ce phénomène global traversant nos sociétés ; il s’agit d’en élucider les facteurs déterminants, en rapport avec l’organisation sociale et les moyens à travers lesquels elle se maintient et se perpétue, afin de pouvoir agir dessus.

Vers un dépassement collectif

Ainsi il apparaît que la lutte contre la psychiatrie, ses dérivés, et le monde qui en a besoin, doit être une lutte contre les rapports de domination dans leur ensemble en tant qu’il génèrent, pour se reproduire et se maintenir, un ensemble de violences psychiques (discours conformateurs, mensonges, manipulations, menaces...) et physiques (agressions, viols, tortures, privations de liberté...), dont les effets traumatiques pour les individus constituent le socle même de nos aliénations, que nous soyons socialement perçu comme “fou” ou “sain”.

En tant qu’elle est l’intériorisation de rapports de domination, l’aliénation doit être comprise en tant que phénomène social, collectif. Il en résulte qu’il n’y a pas de possibilité pour les individus que nous sommes de nous désaliéner seuls car nous sommes le produit des interactions que nous avons avec notre environnement, en particulier notre environnement social : seule sa profonde transformation à grande échelle, mettant à bas tous ces rapports et en instituant de nouveaux fondés sur la considération pour autrui et soi-même, serait à même de nous émanciper des chaînes que nous contribuons, souvent malgré nous, à forger pour tous. Ce qui en résulterait nous est inconnu étant né dans ce monde et n’en connaissant pas d’autres, l’histoire ne nous donnant pas d’exemples de sociétés qui en seraient totalement dépourvues. Pourtant, parfois, nous ressentons ou avons l’intuition, en certaines occasions ou avec certaines personnes, de cet au-delà de la domination. De cette impression fugace nous pouvons réaliser que des existences émancipées restent encore à inventer et désirer marcher ensemble vers cet horizon.

arG.

1 - Un trauma est défini comme une « émotion violente qui modifie la personnalité d’un sujet en la sensibilisant aux émotions de même nature. » (Le petit Robert)

2 - Domestiquer signifie « amener à une soumission totale, mettre dans la dépendance » (Le petit Robert)

3 - La norme, contrairement à l’idée la plus répandue et partagée, n’est pas produite par la majorité. Celle-ci est en réalité définie par les dominants et à leur bénéfice dans une société donnée. En l’occurrence, dans la société mondialisée actuelle, et à de notables exceptions près, celle-ci est déterminée en rapport aux hommes adultes, blancs, hétérosexuels, valides et en « bonne santé », propriétaires, aisés financièrement voire riches, etc., soit une infime minorité en proportion de l’ensemble des individus vivants sur notre planète.

4 - « Qui doit rendre compte devant une autorité de ses actes ou des actes de ceux dont il a la charge » (Larousse)

5 - Dans les diverses acceptions sémantiques de dangereux, de crise, et de dévoilement.

6 - Par exemple le sexisme, l’étatisme, le racisme, le capitalisme, l’âgisme, le spécisme ou le validisme...

7 - Au sens médical : « Manifestation violente d’un état morbide, survenant en pleine santé apparente » (Larousse)

8 - La lecture de la brochure La culture du narcissisme – les impacts du système capitaliste sur notre psychisme publiée par Les Renseignements Généreux est fort éclairante sur ce sujet. Elle est disponible sur leur site : www.les-renseignements-genereux.org

9 - DSM est le sigle anglais désignant le manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux édité par la Société américaine de psychiatrie et servant de référence auprès des soignants et des administrations du monde entier. Sa dernière édition, la cinquième, est parue en 2013, soit 9 années après la précédente.

10 - « Faculté intuitive de se mettre à la place d’autrui, de percevoir ce qu’il ressent. » (Larousse)

11 - Lire à se sujet De « L’Ennemi Principal » aux principaux ennemis : Position vécue, subjectivité et conscience masculines de domination de Léo Thiers-Vidal.

12 - Une étude de 2011 mené par un psychologue américain et rapporté dans le journal the Guardian fait état d’une proportion de « psychopathes » quatre fois supérieure à celle de la population générale dans ces milieux. (Source : www.theguardian.com/science/2011/sep/01/psychopath-workplace-jobs-study)