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Société / Contrôle social - normalisationAliénation sectaire et contrôle social : deux faces de la manipulation mentale ?Peut-on parler des sectes autrement qu'en formulant un jugement moral ? Quels pourraient être les fondements d'une approche politique du phénomène sectaire ? Il faudrait à la fois être capable de dire ce qu'est l'aliénation sectaire et proposer une visée émancipatrice pour lui faire face. Les témoignages habituellement médiatisés montrent bien sûr que les groupes sectaires profitent financièrement et, parfois, physiquement, de leurs adeptes. Que ceux-ci sont parfois fanatisés. Que des abus terribles sont commis dans des groupes secrets, à l'abri de tout contre-pouvoir et des contrôles officiels. Mais l'on peut rétorquer que les fanatiques sont peu nombreux, les abus marginaux et les personnes "volontaires". Dans une secte comme Elan Vital (voir nos articles), des principes de fonctionnement "démocratiques" sont énoncés, la participation est volontaire, la sérénité est de rigueur. Son Conseil d'administration mise tout sur la normalité : Elan Vital serait une association comme les autres, circulez, il n'y a rien à voir. Il est insuffisant, face à ces stratégies de banalisation, de se contenter de rappels sur l'histoire de tel ou tel mouvement et sur ses abus. Il faut être capable de dire en quoi ces mouvements posent problème, au-delà des dimensions médiatisées à l'occasion d'un drame. Il faut examiner leurs fonctions dans notre société. Définitions - Pour qualifier de secte un mouvement se présentant comme religieux, la Commission d'enquête sur les sectes de l'Assemblée nationale a choisi de retenir les critères utilisés par les Renseignements généraux : la déstabilisation mentale, le caractère exorbitant des exigences financières, la rupture induite avec l'environnement d'origine, les atteintes à l'intégrité physique, l'embrigadement des enfants, le discours plus ou moins anti-social, les troubles à l'ordre public, l'importance des démêlés judiciaires, l'éventuel détournement des circuits économiques traditionnels, les tentatives d'infiltration des pouvoirs publics. Adeptes - Selon les Renseignements généraux : en 1995, la France comptait 160 000 adeptes de sectes (dont 130 000 Témoins de Jéhovah) contre 100 000 en 1982. Dans la même période, le nombre de sympathisants serait passé de 50 000 à 100 000. Selon le rapport de la Commission, la nébuleuse sectaire comprend 172 organisations mères et 800 "filiales" (57 mouvements de moins de 50 adeptes ; 80 mouvements de 50 à 500 adeptes ; 23 mouvements de 500 à 2000 adeptes ; 12 mouvements de 2000 à 10 000 adeptes). On soulignera cependant que le nombre d'adeptes de certains mouvements sectaires paraît nettement sous-évalué. Il en est ainsi de la secte Elan Vital, classée dans les mouvements de 50 à 500 adeptes : Combat estime leur nombre entre 1000 et 2000. Vous avez dit "manipulation mentale" Un débat est en cours entre les parlementaires, les associations et les représentants religieux sur l'opportunité de pénaliser la "manipulation mentale". Les uns, représentants de "sous"-cultures reconnues ou de milieux alternatifs "raisonnables" considèrent que le champ potentiel d'application d'une telle notion est tellement large qu'il pourrait... les concerner ! Les autres pensent qu'il est nécessaire de créer un délit spécifique permettant d'affronter juridiquement des groupes qui développent des pratiques dangereuses pour les personnes elles-mêmes et/ou pour la société. D'autre part, à l'évidence, l'ensemble des démarches faisant appel à une recherche ou une implication spirituelle ne mérite pas d'être combattu : une telle quête relève de la liberté de chacun ; elle est un puissant élément structurant des identités individuelles ; elle est un facteur de socialisation. Reste que cela ne doit pas empêcher une réflexion sur l'ensemble des modes de contrôle social existant dans notre société. On ne voit pas pourquoi les responsables d'un mouvement sectaire seraient poursuivis tandis que les responsables d'une communauté religieuse manipulant ses ouailles à des fins politiques ne le seraient pas. Deux stratégies sont dès lors possibles pour le législateur. Soit il considère que la manipulation mentale est un combat citoyen, qui ne doit pas relever de la justice mais du débat dans la société civile et que d'autres canaux, indirects, doivent permettre à chacun de ne pas recourir à des organisations néfastes. Soit il légifère, en considérant que toutes les formes de manipulation mentale doivent pouvoir être juridiquement combattues, ce qui d'ailleurs n'exclut pas d'autres formes de lutte à leur encontre. L'aliénation sectaire Au royaume de la manipulation mentale, des formes variées de contrôle social et de normalisation, l'aliénation sectaire pourrait cependant avoir une place spécifique. Plus que le degré de manipulation, c'est le type même de processus en jeu qui fait son originalité : elle se caractérise non seulement par un comportement conforme aux attentes du groupe, mais par un engagement exclusif qui condamne tout autre investissement. Ce n'est pas le discours du groupe qui est en cause - les mouvements sectaires manient souvent fort bien le langage -, mais la représentation concrète de l'expérience : elle seule peut apporter le Salut, par exclusion des autres formes spirituelles, ce qui en fait l'unique solution possible, une solution totalitaire. Dans l'aliénation sectaire, l'adepte est le garant et le responsable de sa propre implication : celle-ci est non seulement consentie mais revendiquée, souhaitée avec passion. Sa force est moins d'instrumentaliser, de l'extérieur, la personne que de lui permettre de créer l'illusion, de permettre l'auto-illusion - dans laquelle il devient possible d'être, à ses propres yeux, sur le chemin de la Paix intérieure ou du bonheur. Il ne suffit pas de renvoyer au retour à la réalité ou de vouloir briser les illusions. C'est faire abstraction du fait que l'aliénation sectaire peut - partiellement ou pour un moment - combler un besoin - "vital" - de sécurité. Cependant, cette sécurité, la satisfaction tirée de l'emprise sectaire ou la gestion d'une angoisse existentielle ont une contrepartie : l'absence de recherche et de construction d'autres alternatives de vie ; le fait de renoncer à d'autres projets possibles. L'aliénation sectaire est l'aliénation à un ordre préétabli, rigide, mais aussi un renoncement à s'inscrire dans le jeu démocratique, fût-ce en participant à des contre-pouvoirs ou en s'inscrivant dans la recherche d'alternatives politiques. Elle ne supporte pas la contradiction. Maîtriser sa vie, décider, ce qui implique d'avoir le choix, suppose au contraire une liberté d'esprit... Au sens propre, l'aliénation sectaire pose donc un problème de démocratie, un problème au politique lorsque celui-ci destine son action à la construction d'une société où chacun soit, à tout moment, aussi maître de son destin que possible. Le temps et l'aliénation On décèle dans les discours des anciens adeptes un sentiment de gâchis et de perte de temps. Or, le temps est une condition de l'épanouissement. Il n'y a pas d'homme libre qui n'ait le temps, précisément, de s'émanciper. Aux tentatives d'organisations qui prétendent, en définitive, régenter le temps des citoyens qu'ils recrutent, ne faut-il pas opposer, plutôt qu'un discours qui diabolise et qui exclut, une démarche qui facilite en toutes circonstances la maîtrise que chacun peut avoir de son temps, de sa vie ? |