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Psychiatrie

Pour toi toubib (Sans remède n°5 - juin 2014)

Ce texte a été écrit en 2004, soit 3 ans après un internement d’office sur la demande d’un tiers et sur les conseils d’un médecin des urgences. Pour faire court, un soir de profond malaise je me suis mis minable pour ne plus rien ressentir et je me suis endormi... pour me réveiller je ne sais combien de temps après dans un lieu inconnu : une chambre blanche, attaché à un lit. C’est sûrement l’expérience la plus angoissante que j’ai connue. J’ai vécu cela comme une véritable injustice, j’étais simplement triste, malheureux et profondément déprimé et la seule solution qu’on m’ait apportée a été de m’enfermer. C’est ainsi que j’ai découvert le monde merveilleux des hôpitaux psychiatriques. Le premier dans lequel j’ai été interné d’office et duquel j’ai pu sortir à la seule condition d’accepter d’être envoyé dans une clinique privée. Et c’est dans cet établissement que j’ai fait la rencontre de ce psychiatre qui m’a pourri la vie en me déclarant schizophrène. Ce texte s’adresse à lui.

Un jour quelqu’un m’a dit : « Tu dois entendre ce que j’ai à te dire : tu as une maladie qui touche un jeune sur cent. »

Je l’interrompis : « Ah bon ? Non mais ça va mieux maintenant, je parle avec tout le monde, je connais l’histoire de chacun ici. Je crois même que je commence à aimer les gens, c’est dire ! »

Et cet homme, indigne individu, continua son discours, sans prêter la moindre attention à ce que je pouvais lui dire, sans savoir que ce qu’il allait dire me tourmenterait durant des années. « Tu es schizophrène ! »

Trou noir... J’étais anéanti. Je ne connaissais pas la définition exacte de ce terme mais je savais que cela n’augurait rien de bon. Tandis que je restai immobile et silencieux, il quitta la pièce sans plus d’explications.

Qui es-tu, sombre individu, pour que briser la vie de tes semblables soit pour toi un moyen de gagner la tienne ?

Ainsi, par ce diagnostic, cette sentence, tu m’as fait entendre que j’étais en dehors de la réalité. Tu m’as ainsi signifié que ma façon de voir et de comprendre les choses et les événements était erronée par un quelconque défaut psychologique. Alors que je t’expliquais que c’était cette société pourrissante et avilissante qui gâtait nos âmes, tu me disais qu’il fallait que je me rase et que je retire mes piercings pour pouvoir trouver du travail, et alors, alors à moi les joies d’une vie sociale épanouie.

As-tu seulement écouté ce que j’avais à dire ou attendais-tu simplement que ça soit à ton tour de parler et de me gerber à la face tes cours de psychologie et ton amour de ce système qui fait ta richesse et moi ma misère ?

Car finalement, que connais-tu de la misère humaine, laquelle pour toi se soigne à coups d’injections de neuroleptiques et autres stupéfiants, qui soit dit en passant, n’arrangent en rien notre mal-être ? Au contraire, cela nous sépare de notre souffrance, nous la rendant étrangère et ainsi encore moins compréhensible. Tu prépares simplement nos cerveaux, les rendant malléables et réceptifs à tes propos abêtissants.

Je dis « nos cerveaux », car si je suis en dehors de la réalité, c’est de la tienne mais certainement pas de celle de toutes ces personnes que j’ai côtoyées dans les couloirs de ton établissement. Je suis certain de mieux les comprendre que toi toubib.

Là où tu vois des pathologies, je vois simplement des personnes brisées, souffrantes d’êtres victimes d’un système que tu défends et postules comme base de toute guérison.

Alors, il faudrait nous adapter à une vie non choisie et inhumaine, subir ses coups sans faillir plutôt qu’essayer d’adopter un mode de vie plus proche de ce que nous sommes, c’est-à-dire des femmes et des hommes, et non des bêtes de somme servant uniquement à enrichir une minorité dont tu fais partie.

Toi tu as de la chance toubib, car ta bêtise te protège de toute souffrance. Tu es bête au point de ne pas saisir le monde qui t’entoure. Car comprendre ce monde, c’est souffrir. Le décrire, c’est le haïr. Tu prouves ton manque d’intelligence en te faisant son défenseur, et par là-même tu plonges dans un désarroi encore plus profond quantité d’âmes perdues qui passent entre tes mains et à qui tu fais subir ta psychologie de bas-étage. D’ailleurs, n’est-ce pas plus de l’idéologie que de la psychologie ?

Je te retourne une question que tu m’as posée cent fois toubib, comme si la réponse que je te fournissais ne te convenait pas ! « Te sens-tu différent ? »

Ce à quoi tu répondrais sans doute, comme je l’ai fait : « – Différent de quoi ? »

Et là, je préciserai : « – Différent de nous, tes patients, tes cobayes ? Pour mieux dire. »

Mais quelle question idiote que celle-ci. Comment toi, un homme respectable, bardé de diplômes, avec ta culture, pourrait-il se comparer avec des êtres tels que nous, misérables et incultes ?

Que je suis bien candide de te poser cette question.

Nous ne sommes que les faire-valoir de ta supposée intelligence, que tu sais très bien placer au-dessus de la nôtre, nous rappelant sans cesse que nous sommes incapables de nous comprendre par nous-mêmes.

Mais sais-tu que la plupart de tes victimes reconnaissent que la seule thérapie efficace dans ta clinique venait des discussions que nous avions les uns avec les autres ? Et sais-tu pourquoi ?

Parce que nous nous parlions d’égal à égal. Aucun de nous ne se sentait supérieur à un autre. Nous partagions simplement notre souffrance sans émettre de jugement.

Penses-tu vraiment que c’était en faisant de la poterie, du vélo, des puzzles ou autre activité de ce genre, et en parlant une fois par semaine avec toi, pendant un quart d’heure, que tu nous « guérissais » ?

Ah oui ! J’oubliais nos rassemblements du mardi, dignes de réunions d’entreprise, avec tes fameuses séances de résolution de problèmes. Tu veux que je te dise toubib, c’était toi, notre plus gros problème. Je te laisse imaginer comment moi je l’aurais résolu...

Tu es encore plus stupide que ces curés ou autres gourous qui promettent un paradis à leurs dupes s’ils se plient à leur morale. Mais il est vrai, et je le conçois fort bien, qu’il est plus gratifiant pour toi de penser que c’est tes explications, tes conseils et ton jargon de psychiatre qui apaisent nos pauvres petites psychés si durement malmenées par la vie.

Entre parenthèses, ton manque de modestie affecte ton jugement. Car tu devrais reconnaître qu’il t’est bien facile d’épater avec ton verbiage, et de convaincre du bien-fondé de tes propos un patient sous Valium ou autres drogues que tu prescris. Remarque, maintenant que j’y pense, tu en es peut-être conscient. Cela expliquerait la colère que tu as manifestée à mon égard lorsque je t’ai expliqué que je refusais de prendre ma dose, pour cause de pulsions suicidaires exacerbées, et là pour le coup, de réelles pertes de contact avec la réalité.

Je me souviens encore de tes explications vaseuses : « Je ne comprends pas. On ne te donne pourtant que 15 gouttes de neuroleptique par jour. » Tu oubliais mes antidépresseurs et les antipsychotiques. Oh ! Que c’est joliment choisi ces noms de psychotropes. C’est sûr que ça sonne plus « médical » pour des drogues.

Tu continuais donc en m’expliquant, tout fier de ta métaphore, « qu’un bon traitement, c’est comme une paire de chaussures, il faut qu’il soit bien adapté. » Et là, je revois encore, et non sans un certain plaisir, ta mine déconfite lorsque je t’ai rétorqué qu’à ce moment-là je préférais avancer pieds nus. C’est à partir de cet instant que notre communication est devenue orageuse, car tu as bien compris que, me débarrassant de ma camisole chimique et donc de ton emprise sur moi, j’allais être moins réceptif à tes honteuses manipulations. Mais je m’égare, recentrons-nous sur le sujet.

Je disais donc que c’est entre nous autres, tes patients (car il est vrai qu’il en faut de la patience avec toi), que l’on trouvait le plus de réconfort. Élément que tu réfutais, nous mettant même en garde de croire que cela nous aidait.

Évidemment, si on suit ta logique, comment veux-tu qu’un mec malade aide un autre malade ? Forcément qu’ils se trouvent tous les deux normaux, vu qu’ils sont anormaux, tu me suis toubib ?

Enfin bref, toujours est-il que tu as dû faire de bien brillantes études toubib, pour douter autant des bienfaits d’une bonne discussion.

Mais encore une fois, c’est sûr que c’est bien plus gratifiant pour toi de penser que nous faire subir tes monologues (Ô combien chiants et démoralisants pour moi) était bien plus salvateur que ce que nous pouvions nous apporter les uns les autres.

De plus, non content de nous abrutir, il te fallait bien asseoir définitivement ton autorité en nous imposant une discipline digne d’un pensionnat, d’une usine, ou d’une prison, au choix. Juste histoire de nous infantiliser encore un peu plus que ce que nous ne l’étions déjà. Voici ce dont je me souviens :

– Interdiction de sortir du bâtiment après 19h ou 20h, je ne sais plus précisément, car il arrivait que le surveillant de garde décide de fermer les portes plus tôt. À partir de là, on pouvait se carrer dans le cul notre dernier bol d’air, qui pourtant nous était fort agréable.

– Obligation de se lever tous les jours à 8h, y compris les week-ends, et gare à celui qui traîne au lit. Ah bah oui gamin, il faut être à l’heure pour prendre ses premières petites pilules de la journée. Et puis si tu traînes au lit tu vas rater les merveilleuses activités qu’on te propose pour la journée : puzzle, poterie, fabrication de collier ou de bracelet, etc... Youpi ! Je sens déjà la joie m’envahir, ah non, autant pour moi ça doit être l’effet de la petite pilule bleue. « Euh toubib ! Excuse-moi de t’importuner, mais là, je me fais un peu chier quand même. » « Ah écoute je n’ai pas le temps là, et puis il y a plein de choses à faire, tu vas bien trouver une activité qui te plaît ! » « Oui, j’ai bien une idée, mais j’aurais besoin d’une corde... »

– J’ai entendu un infirmier psychiatre expliquer que la blouse blanche était là pour nous rappeler notre condition de malade, et qu’il ne fallait pas nous proposer d’activités trop ludiques pour éviter que nous pensions être en vacances. Aucun risque, fais-moi confiance. Car si ça avait été le cas, crois-moi que nous n’aurions pas mis longtemps pour aller trouver le gentil organisateur et lui coller notre pied au cul en lui faisant bouffer ses colliers de nouilles, vilains garnements que nous sommes.

– Autre obligation, celle d’être dans nos chambres respectives à 22h précises, sans bien sûr oublier au préalable de prendre tes dernières petites pilules de la journée. Et là, attention si tu ne dors pas. Un surveillant passe et te fait bien comprendre qu’il faut que tu fasses un gros somme.

– Dernier point du règlement que j’évoquerai ici : l’interdiction de rentrer dans la chambre d’un autre patient. Bah oui ! Il pourrait y avoir contact charnel. Oh mon dieu ! Surtout pas ! Car les relations entre patients sont strictement interdites, alors si en plus ce sont des relations sexuelles ! Manquerait plus que l’on se comporte en êtres humains. Rappelle-toi, compagnon, que tu es un malade et plus vraiment un individu. Résiste à tes envies que diable ! Enfin ceci dit s’il t’en reste des pulsions, car les médocs que nous ingurgitons ne sont pas connus pour leurs effets aphrodisiaques mais plutôt l’inverse.

Sur ce point de règlement, je tiens tout de même à remercier un des surveillants qui nous laissait circuler librement dans la clinique et même aller dans la chambre d’un autre patient. Ce surveillant avait gagné notre respect car il nous respectait également, et ne nous traitait pas comme de vilains enfants qu’il fallait sermonner en cas de désobéissance.

Alors que toi, méprisable merde, tu ne m’inspires que du dégoût. Pour aider les gens, il faut d’abord les comprendre, mais ça je doute que tu en sois capable. J’ai bien vu comment tu traitais les personnes qui pouvaient encore, l’espace d’un instant, avoir des réactions humaines. Comme cette femme que tu as virée de ta clinique, parce qu’elle avait laissé éclater sa colère. Et pourquoi ? Parce qu’en plus d’être hospitalisée, ce qui n’a déjà rien de réjouissant en soi, elle avait appris qu’on lui retirait la garde de ses deux enfants. (Remarque, dans un autre hôpital que j’ai malheureusement fréquenté, on l’aurait attachée à un plumard et hop une injection.) Mais dis-moi toubib, comment voulais-tu qu’elle réagisse à cette nouvelle ? En l’acceptant calmement et en restant prostrée ? Et toi qui prétends nous aider. Nous ne sommes pas du même monde toubib. Et entre toi et moi, je ne sais pas qui est le plus schizophrène des deux. Mais une chose dont je suis sûr, c’est que tu ne vis pas dans la réalité de tes patients.

Et j’espère qu’un jour tu te prendras en pleine face cette réalité sociale qui t’est étrangère.

Il faut quand même que je te remercie pour une chose toubib : maintenant, je touche une pension d’adulte handicapé et on m’a classé en incapacité de travail. Je suis donc libre d’employer mon temps comme bon me semble, échappant ainsi à l’aliénation et la prostitution du travail. Et c’est ainsi grâce à toi que j’ai pu lire tous ces auteurs qui m’ont rassuré sur ma santé mentale, et que tu diagnostiquerais certainement schizophrènes, vu leur vision de la réalité, si éloignée de la tienne.

Caouèt.