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Société

Le rôle de l'Etat face aux sectes

Il existe des aliénations qui arrangent, d'autres qui dérangent, mais toutes ont un point commun : elles sont un camouflet direct et cinglant au conformisme des sociétés occidentales et à la soi-disant liberté dont elles se réclament.

Parallèlement à l'augmentation de l'emprise des sectes, nos sociétés se trouvent dans le désarroi face à l'augmentation du taux de suicide chez les adolescents. Comment, donc, appréhender la radicalité d'un engagement sectaire ou d'un acte suicidaire ?

Entre ces deux phénomènes qui s'exercent au sein d'une société de consommation florissante, il existe plusieurs analogies.

Pour un adolescent en rupture avec la société, la participation citoyenne est sans valeur et ne peut lui permettre en aucun cas de s'émanciper. Gagner de l'argent, et si possible beaucoup, est un des moyens les plus à même de lui permettre d'acquérir sa liberté. Liberté d'acheter une chemise Lacoste ou une paire de Nike, produits très stéréotypés, créés et portés à l'origine et comme par hasard, par la classe sociale la plus favorisée. De même pour l'adepte d'une secte, consacrer l'essentiel de son budget à l'enrichissement de son gourou n'est nullement contesté, et dans les engagements les plus extrêmes, s'extraire de la société et abandonner droits et devoirs civiques, une formalité. Dans les deux cas, le désengagement social semble de rigueur, et la reconnaissance de la valeur d'un objet ou d'un idéal est proportionnelle au prix qu'il coûte. En effet, s'aliéner coûte cher et c'est d'ailleurs en évaluant les sommes investies à consommer le même produit que l'on peut mesurer l'état de dépendance d'un individu. De même que la recherche de l'argent, qui semble enfin avoir trouvé sa raison d'être est la cause du désagrément social qui pousse l'Etat à réglementer la liberté de s'aliéner. On se plaint plus avec un certain cynisme de la délinquance liée à la drogue que de la drogue elle-même. Derrière le joueur invétéré, l'alcoolique ou l'adolescent en quête d'identité se dessine la caricature de notre propre aliénation à l'idéologie libérale.

Une idéologie dont l'ennemi naturel est aussi la politique si elle ne sert pas ses intérêts. Une idéologie qui déifie l'argent et lui attribue un rôle déterminant dans le processus d'identification, d'émancipation puis d'aliénation de l'individu. De façon subtile et induite, sans utiliser un discours dogmatique ou professoral, reconnu comme un procédé passéiste, elle kidnappe la notion de liberté à son profit après l'avoir vidée de son sens. En effet, la liberté, concept par excellence, devient dans le système de pensée libérale un état de fait naturel. Nul besoin de l'acquérir à partir du moment où il n'existe aucune entrave à mes désirs : je suis libre. L'individu naît libre et exprime cette liberté lorsqu'il se satisfait. La sollicitation des sens et des besoins est l'unique terrain où s'exerce la liberté individuelle. De cette façon, l'idéologie libérale nie la nécessité de conceptualiser la liberté, d'en faire non plus une évidence mais au contraire le fruit d'une idée, d'un travail intellectuel qui permet de tendre vers une liberté qui n'existe pas sans lui. En niant toute représentation abstraite, elle tue l'esprit et induit la certitude qu'un individu se libère lorsqu'il obéit à ses pulsions, à ses envies ou au conditionnement dont il est victime parce qu'inconscient de son existence.

Comment s'étonner alors que le seul droit réclamé par ceux qui subissent de façon la plus violente les conséquences de cette mystification des termes soit le droit de s'aliéner en paix et de choisir son addiction ?

Face à cette pression idéologique, on ne peut ignorer le rôle que doivent jouer l'Etat et les institutions, poussés par la société civile. L'Etat est ou sera ce que nous en ferons. Il ne peut se substituer à la société civile et à la réflexion qui en émane. Si cette réflexion est au niveau zéro, l'Etat restera ce qu'il est aujourd'hui face aux règles tacites imposées par le libéralisme : un nain politique.

L'exemple du conflit Danone est l'illustration parfaite de l'impuissance des pouvoirs publics face à l'exercice abusif du concept de liberté qui se traduit de façon cynique par la liberté de virer "ses" ouvriers à loisir.

Certains pensent que trop de loi tue la loi et confondent volontairement lois législatives et ordonnances d'obédience royale. S'il est vrai qu'un Etat est normalisateur et qu'il se sert des lois à son profit, aujourd'hui, la norme dominante est libérale. Relayée par les médias et une partie non négligeable des intellectuels qui, en confondant Etat-providence et Etat stalinien, contribuent à la disparition progressive de la responsabilité de l'Etat envers les individus, au profit d'un Etat complice qui n'aura bientôt plus les moyens d'éviter les conséquences de sa démission.

Un groupe sectaire est, entre autres, un appendice libéral et totalitaire, le laboratoire d'une société sans démocratie et sans contre-pouvoir. Il utilise les mêmes armes pour échapper aux lois que les multinationales - paradis fiscaux et sociétés écrans - et, comble de l'ironie, propose son savoir faire en vendant des formations en kit afin d'améliorer encore et toujours la fiabilité du système libéral !

Il est donc légitime que le Parlement légifère sous contrôle de la société civile : non pas par l'interdiction abusive du droit de chaque citoyen de définir ce qu'il juge être sa liberté, ni en culpabilisant ceux qui "abusent" de la liberté, mais en permettant de considérer que l'aliénation consentie n'est pas forcément le résultat d'un choix délibéré. Ainsi, il sera possible d'établir et de remettre en question toutes les formes d'exploitation acceptées parce que l'habitude fait force de loi.