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Société / Sociologie / Contrôle social - normalisation

Réprimer, contrôler ou normaliser la prostitution ?

La volonté d'éradiquer la prostitution en la réprimant et celle de la réglementer au nom du réalisme signent toutes deux l'absence de propositions pour prévenir effectivement l'exploitation (sexuelle) des personnes. L'absence de politiques publiques visant à ce que chacun puisse choisir sa vie et être autonome est le plus souvent passée sous silence.

Le leurre d'une éradication prochaine de la prostitution et l'illusion d'une prostitution propre fonctionneraient comme autant de dispositifs idéologiques qui empêchent de fait - indépendamment même de la volonté des uns et des autres - de penser la prévention de la prostitution et l'éducation comme une véritable alternative. Surtout, ces discours conduisent à ne jamais s'interroger en profondeur sur les fonctions de la prostitution dans notre "société démocratique", ni sur les enjeux de transformation des rapports entre les individus - et donc des individus eux-mêmes - que suppose la lutte pour l'émancipation des individus de la relation prostituante.

Le discours prohibitionniste

On a tôt fait souvent lorsque nos consciences sont sollicitées par un phénomène choquant de chercher dans une rhétorique radicale la solution immédiate au scandale. Face au commerce des corps, il apparaît le plus souvent préférable au politique de se positionner sur l'ambition la plus digne en apparence : en finir définitivement et tout de suite avec cette maltraitance, et cela par l'injonction. Cependant, c'est souvent au détriment du principe de réalité.

Or la disparition magique de la prostitution fait l'impasse sur quelques évidences qu'il faut rappeler : la prostitution n'est pas un petit phénomène secondaire, marginal ou conjoncturel ; elle concerne du côté de l'offre des milliers de personnes en France et des millions dans le monde et du côté de la demande des millions de clients ; elle draine des sommes faramineuses ; elle n'est nullement homogène mais au contraire très diversifiée tant en ce qui concerne sa place concrète dans la cité qu'en ce qui concerne le vécu des personnes prostituées. Il est donc contre-productif d'ériger l'éradication de la prostitution en objectif immédiat - et non comme une utopie féconde - comme le font certains cercles féministes.

L'expérience suédoise de pénalisation des clients est souvent rapportée comme un exemple : elle permettrait d'obtenir une diminution significative du phénomène. Las, on voudrait que soit étudiée sérieusement dans quelle mesure la disparition de l'espace publique de la prostitution constitue un progrès. C'est peut-être un progrès pour ceux qui veulent pacifier les rues. Mais ce type de procédé ne fait souvent que déplacer le problème : vers des chambres proprettes où les apparences sont sauves et l'exploitation sexuelle paraît moins douloureuse ; vers une clandestinité qui éloigne les personnes des dispositifs sanitaires et sociaux.

Dans le champ connexe des toxicomanies, les acteurs de terrain ont pris conscience que la pénalisation ne constitue pas seulement un leurre, mais qu'elle est extrêmement néfaste à une action déterminée en faveur des droits des personnes. Rappelons-le, des milliers d'usagers de drogue par voie intraveineuse sont morts d'avoir été considérés comme des délinquants qui n'étaient pas dignes d'attention.

Certains sont tentés, vu l'inefficacité de la législation actuelle qui consiste à interdire le racolage, de proposer la pénalisation des clients. Nul doute qu'une législation allant dans ce sens produirait rapidement des courbes statistiques en baisse dont on pourrait rapidement se glorifier.

A faire de la pénalisation le mode de gestion privilégié des phénomènes qui nous sont insupportables parce qu'ils portent atteintes à la dignité des personnes, on prend le risque de favoriser le totalitarisme. Cependant, le discours en faveur de la régulation de la prostitution est lui aussi porteur d'une illusoire perspective.

Le discours en faveur de la régulation de la prostitution

Il est le plus souvent le fait d'acteurs de terrain qui constatent les dommages causés par la précarité du quotidien des personnes prostituées. Les actions pour leur accès aux droits buttent à l'évidence sur l'absence de statut, ce qui amène une partie d'entre eux à proposer soit la reconnaissance de la prostitution comme une profession, soit qu'on réfléchisse à faciliter l'accès aux droits essentiels pour ces personnes par des dispositifs spécifiques.

La légitimité d'un tel discours est très liée à la réalité et aux limites de l'action sociale possible dans le dispositif légal et réglementaire actuel. Cependant, il souffre trop souvent de n'embrasser qu'une partie de la problématique des personnes prostituées, où l'aspiration éventuelle à se sortir de la prostitution n'a que peu de place et ne débouche sur rien d'opérationnel ou presque. D'autre part, certains acteurs de terrain admettent l'idée selon laquelle la "prestation sexuelle" pourrait être un acte anodin.

Les fonctions de ces discours

Les deux discours, apparemment contradictoires, se rejoignent sur un point central : ils n'aboutissent nullement à envisager un autre avenir aux personnes concernées que de continuer à vendre leur corps : l'un est illusoire et masque l'abandon de tout ambition par rapport à ces personnes ; l'autre entreprend d'améliorer les conditions de vie des personnes prostituées (ce qui est indispensable). C'est une impuissance politique qui est ici à souligner, la véhémence des affrontements sur ces sujets n'étant qu'un... cache-sexe.

Quelles sont les fonctions de la prostitution ?

Si, au-delà des jugements moraux, on s'attache à d'examiner les fonctions de la prostitution, on se rend vite compte de la diversité de ses motifs, qu'il s'agisse de ceux de la personne prostituée ou de ceux du client. La prostitution répond-t-elle à la misère affective et sexuelle ? Est-elle un symptôme de l'état malheureux des relations entre individus ? Est-elle un moyen de subsistance de milliers d'individus ? Elle aurait donc aussi bien la fonction de pallier à la misère affective, à la pauvreté ou à la dégradation du lien social que celle d'éviter l'enfoncement dans une galère encore plus sombre...

Une autre formulation, à partir de ces images classiques, permet de décrire de manière plus affirmative ces fonctions : la personne prostituée apporterait le réconfort nécessaire dans une vie sociale difficile - une sorte de pansement aux blessures sociales (vision romantique ?) - ou encore la prostitution serait un "filet" de survie pour des personnes auxquelles notre société ne fait aucune (autre) place.

Cela ne suffit pas à désigner ce qui est le moteur silencieux de la prostitution : le désir, et la recherche du plaisir sexuel comme réalisation - du moins partielle - de ce désir. Autrement dit : nous sommes responsables de la prostitution en ce qu'elle est l'un des recours éminent des membres de notre société pour vivre "selon ses désirs"... C'est peu dire que cette affirmation est liée avec la question de la domination masculine, et que la conséquence d'une telle hypothèse est importante : parce que la prostitution est (notamment) une affaire de désir, la prévention de la prostitution au nom d'une certaine idée des relations humaines - des relations entre hommes et femmes - devient un enjeu non seulement social et politique, mais aussi et peut-être d'abord individuel.

Les enjeux de la lutte contre l'exploitation (sexuelle) des personnes

Il est d'abord nécessaire de se départir de l'idée que la lutte contre la prostitution serait une lutte contre la pornographie. On dérape lorsqu'on passe de la prévention de la prostitution à la condamnation de pratiques moralement réprouvées (par un certain nombre de citoyens), qui sont aussi absolument banalisées. Avant d'être un business, la pornographie, c'est notre affaire intime à tous, que le politique n'a nulle vocation à régenter.

Le sens des politiques publiques face à la prostitution devrait être de promouvoir l'autonomie de chaque individu, de permettre à chacun de faire des choix, en toutes circonstances, de protéger les personnes et non de faire le bonheur des uns et des autres à leur place, en jugeant les pratiques. Dans le strict respect des choix individuels - le risque est grand que certains veuillent régenter l'intimité de chacun -, il faudrait en fait que notre société permette à chacun de "réaliser ses désirs" autrement. Encore faut-il souligner que notre société n'est pas pour rien dans les désirs de chacun.

Il ne devrait y avoir aucun consensus politique sur de tels thèmes : entre un politique qui place l'autonomie des individus au cœur de ses objectifs et de ses pratiques et un politique qui prétend régenter la vie des gens, il y a un gouffre. Il faut faire place à la parole, doter des moyens nécessaires, qui sont considérables, les acteurs et les relais qui peuvent aider chacune et chacun à vivre autrement qu'en tapinant et à satisfaire autrement ses désirs.

C'est en ce sens que la discussion sur la finalité et les moyens de notre action doit amener à faire un choix entre une démarche abolitionniste, prétendant supprimer la prostitution en l'interdisant, et la mise en œuvre immédiate d'un processus faisant de la disparition de la prostitution une utopie féconde et un objectif concret. Le réalisme est alors indispensable : il conduit à soutenir les exigences que les dispositifs de sanction et de mise à l'index des personnes prostituées soient abandonnés ; que des dispositions soient prises pour faciliter leur accès aux droits.

La marchandisation des corps est inacceptable et insupportable ? Et le contexte de toute puissance du capitalisme accentue sans doute ses dommages ? Raisons de plus pour mettre l'action sans cesse sous "contrôle", entre guillemets, de ces principes éthiques : préserver la vie, calmer la douleur, écouter la demande, respecter la volonté...