La charte du site Notre équipe Plan du site Nous joindre Ecrire, participer Liens

CONTRE TOUTES LES DOMINATIONS

DecorationEspaces

DecorationThèmes

DecorationPenser par soi-même

DecorationFils rouges

DecorationPublications

DecorationChronique

Imprimer cet article

Société / Contrôle social - normalisation / Corps et pouvoir

Prostitution et identité sexuelle : la prévention face à la personne

Comment les acteurs de la prévention du sida peuvent-ils opérer en ce site connu de la prostitution masculine à Paris qu'est la porte Dauphine ? L'expérience de l'association Aides Paris.

Les volontaires de l'association interviennent dans une démarche d'écoute, de rencontre et de non-jugement plutôt que dans un comportement radical de prescription de la prévention et de proscription de la prise de risques. Ce climat permet la déculpabilisation et la libération de la parole, donc l'analyse, le soutien et l'information adaptée.

Signalons ici que Pin'AIDES, le groupe de prévention auprès des gays et des prostitués, est présent sur le site de la porte Dauphine, lieu notoire de prostitution mais aussi sur d'autres sites officieux et moins stigmatisés. Il faut en effet garder à l'esprit qu'il existe une prostitution différente et plus confidentielle au sein de certains établissements à espaces de rencontre sexuelle, sur des lieux de drague extérieurs, dans les gares, sur l'Internet et les réseaux téléphoniques...

Nous avons voulu donner un bref aperçu de l'action menée, mais surtout du public rencontré. L'intervention se déroule deux fois par semaine (21h30-00h00), mobilise cinq intervenants (volontaires et chargés de prévention) et permet la rencontre de 70 jeunes environ lors de chaque sortie. L'action de terrain peut être décomposée en trois axes :

- Un large stand face au véhicule, où du matériel de prévention et des brochures d'information sont mis à disposition des personnes et où le contact se noue autour de boissons chaudes et d'échanges le plus souvent informels. Sur ce stand l'ensemble du public est accueilli : (rares) passants, clients, prostitué(e)s..., le caractère non stigmatisant du lieu favorise la venue anonyme de certains.

- Le camion de Aides, aménagé de façon à faciliter des discussions collectives et à favoriser l'auto-support n'accueille lui que les personnes se prostituant. Ce véhicule permet donc la complète confidentialité des échanges collectifs, comme des entretiens individuels.

- Une tournée à pied, sur l'ensemble du site, destinée à rencontrer les nouveaux venus, à susciter des entretiens individuels et distribuer du matériel de prévention.

Une quatrième dimension du travail en direction du public, se déroule à Aides Paris où volontaires et chargés de prévention accueillent les personnes qui le souhaitent et les accompagnent dans leur réflexion sur la prise de risques, l'expression de leur vécu, leurs démarches d'accès aux soins ou aux droits sociaux.

Cette démarche en direction des personnes témoigne d'une reconnaissance de leur existence et de leurs droits ainsi que de notre souci de les aider à se protéger. Par ailleurs, cette action est aussi un vecteur de mise en liens dans un milieu où les individus sont de plus en plus en situation de compétition, de rivalité agressive et où la solidarité est de moins en moins présente, du fait de la précarisation de l'activité.

Le public que nous accueillons est majoritairement composé de jeunes hommes adultes (principalement entre 18 et 25 ans) mais nous rencontrons sur ce site également de jeunes mineurs. Notons que depuis maintenant un an, une cinquantaine de roumains âgés de 11 à 17 ans sont arrivés simultanément et se prostituent sur ce site mettant en échec jusqu'à ce jour, les dispositifs de protection de l'enfance et les associations intervenantes puisqu'ils exercent de façon assez claire dans le cadre d'un réseau organisé et présentent un état de santé extrêmement préoccupant.

Pour autant la population rencontrée d'un point de vue général, présente des caractéristiques culturelles, sociales et environnementales très hétéroclites : jeunes issus des filières d'aide sociale, migrants en voie de régularisation (issus de pays pratiquant une politique homophobe et pour qui la vie dans leurs pays d'origine est devenue impossible), jeunes en rupture avec leurs milieux familiaux (la prostitution peut être l'expression d'une provocation à l'excès pour se positionner vis-à-vis de la famille). Ces jeunes ont pratiquement tous débuté la prostitution mineurs, beaucoup ont connu des violences sexuelles dans l'enfance.

La prostitution masculine bien sûr a de multiples liens avec la question de l'identité sexuelle :

- Souvent ceux d'entre eux qui ont revendiqué leur identité homosexuelle ont connu le rejet, d'autres se sont exilés de peur d'avoir à la révéler. Ces jeunes sont emprisonnés dans un double silence : le leur et celui de leur entourage qui souhaite ignorer ou taire ce malaise. Ils ne voient comme horizon que la fuite pour exister. Bien sûr cette situation a souvent des conséquences désastreuses sur l'estime de soi et donc potentiellement sur la prévention.

- Parmi les jeunes rencontrés, beaucoup se déclarent bisexuels (peut-être parfois pour estomper la culpabilité qu'ils éprouvent), ou encore hétérosexuels déclarant ne fréquenter les hommes que pour l'argent qu'ils leur procurent. Bien sûr, la prostitution quelquefois peut constituer l'occasion d'avoir une relation homosexuelle tout en étant dans le déni de ce désir.

- Dans la pratique de la prostitution, on trouve régulièrement des comportements de prévention très différents selon qu'il s'agit de rapports professionnels ou personnels (On se protège lorsqu'il s'agit de clients, pas lorsqu'il s'agit d'amants). On peut retrouver le même décalage pour les jeunes ayant une sexualité bisexuelle : une protection systématique avec les hommes (groupe vécu à risques) mais inexistante avec les femmes ou bien à l'opposé une protection systématique avec les femmes, mais aucune avec les hommes en raison de difficultés liées au rejet de leurs propres pratiques...

Les prostitués sont particulièrement confrontés aux risques liés à la sexualité mais aussi à une importante consommation de drogues de synthèse, de médicaments détournés et d'alcool (souvent dans un usage désinhibiteur) qui peuvent favoriser la prise de risques. Par ailleurs, la situation de précarité sociale de ce public peut constituer un facteur facilitateur de prise de risque lors de la négociation autour du préservatif avec le partenaire (le client proposant assez souvent une somme bien plus importante pour un rapport sans préservatif). Cette précarité, cette dépendance au client et le sentiment d'exclusion qui en découle peuvent engendrer là aussi, une baisse de l'estime de soi, contexte favorisant la prise de risques.

Pour la majorité de ces hommes, la prostitution est un passage de quelques années, beaucoup d'entre eux tentent durant cette période des démarches d'accès aux droits ou d'insertion qui se révèlent infructueuses. Pourtant pour la plupart, ils sont justiciables de l'aide sociale (pas du R.M.I.), mais il leur est difficile de pouvoir initier une rencontre, identifier et joindre le travailleur social compétent. De plus, ils ont peur de se retrouver face à une personne peu ouverte qui émette des jugements sur leur mode de vie. Bien sûr il est possible pour eux d'occulter la prostitution, mais comment dès lors, mettre en place la relation de confiance fondamentale entre l'intervenant social et le jeune ?

L'accès aux soins, n'est pas toujours facile non plus, un rapport parfois difficile au corps, l'absence d'un suivi médical régulier, une couverture sociale défaillante amènent ces jeunes à un recours fréquent et inadéquat aux services d'urgence.

Par ailleurs, lorsque ces jeunes relèvent le défi de parler de leur mode de vie, ce dernier apparaît comme un stigmate et souvent ces jeunes se voient l'objet de méfiance, de discrimination ou pour le moins de spéculations (« S'il n'a pas d'hébergement, il sait où aller... », « A-t-il arrêté la prostitution ? », « Est-il seul dans l'hôtel ? »). La prostitution est très stigmatisée et véhicule nombre de représentations et de croyances.

Nombre de ces jeunes lorsqu'ils engagent des démarches d'accès aux droits sont déstabilisés par les prises de rendez-vous à longue échéance ou les horaires matinaux des permanences incompatibles avec leur mode de vie. En effet, la prostitution génère pour ces jeunes de grands problèmes de temporalité (vie au jour le jour pour payer l'hôtel, inversion du cycle jour/nuit, absence de repères quotidiens, rapport immédiat à l'argent).

En terme d'hébergement, ces jeunes ne peuvent profiter des foyers collectifs (par ailleurs saturés) où ils sont stigmatisés et souvent maltraités par les autres hébergés. Par ailleurs, les trop rares hébergements individuels fournis par les associations laissent ces personnes dans des chambres d'hôtel peu gratifiantes et peu structurantes qui les renvoient à l'errance de journées longues à occuper entre deux rendez-vous et sans ressources, si ce n'est par la fréquentation du milieu qu'ils connaissent.

Il est évident que l'aide à ces personnes passe prioritairement par la satisfaction des besoins de première nécessité tels que l'hébergement, la nourriture, le repos et donc par le désamorçage du sentiment d'insécurité quant à leur devenir immédiat.

Dans cet esprit, pour accompagner le changement de rapport à la temporalité, à l'immédiateté et à l'urgence, il est nécessaire de mettre en place des structures au fonctionnement adapté qui permette un suivi de la personne prise dans sa globalité et sans jugement. Les structures d'accueil doivent permettre une pause qui facilite l'élaboration de projets et la stabilité tout en garantissant l'autonomie, la responsabilité de soi.

Il est frappant de constater que ces jeunes sont à la recherche de personnes dépositaires de leur histoire de vie et notamment de leur vécu de la sexualité. Lors de nos interventions de terrain, la parole de ces jeunes se libère très rapidement, il est donc crucial de proposer ailleurs que sur les sites mêmes de prostitution des lieux où la parole puisse se libérer...

Fabrice Boudinet (Boudinet@aidesidf.com) est coordinateur prévention et réduction des risques à Aides Paris.