La charte du site Notre équipe Plan du site Nous joindre Ecrire, participer Liens

CONTRE TOUTES LES DOMINATIONS

DecorationEspaces

DecorationThèmes

DecorationPenser par soi-même

DecorationFils rouges

DecorationPublications

DecorationChronique

Imprimer cet article

Société / Contrôle social - normalisation

Transgenres : combat contre la discrimination

Pour Camille Cabral, Directrice du PASTT, l'association Prévention Action Santé Travail pour les Transgenres, il est illusoire de vouloir éradiquer le "travail sexuel". Considérant qu'il n'existe aucune solution idéale, elle conteste radicalement l'idéologie prohibitionniste.

Je m'appelle Camille Cabral et je suis médecin. Je suis directrice du PASTT. C'est une association de lutte contre le sida et pour l'insertion des personnes transgenres (1), qu'elles soient travailleuses du sexe ou non, migrantes ou non, usagers de drogues ou non. Le PASTT a été créé en 1992 parce que j'ai constaté qu'il n'y avait pas d'actions ciblées pour cette population. Et ça me préoccupait beaucoup parce que ces groupes-là avaient des pratiques à risque. La majorité des transgenres dans les grandes villes se trouvent dans le travail sexuel à cause d'une discrimination énorme : on n'accepte pas une apparence de femme avec des papiers d'homme, sachant que la plupart des transgenres ne peuvent pas encore avoir leur état civil changé conformément à leur apparence et à leur genre. C'est pour cette raison qu'une grande partie des transgenres sont exclues du monde du travail ce qui les amène au travail sexuel comme moyen de survie économique. Mais c'est aussi une espèce de réaction à cette discrimination sociale.

Nous avons découvert qu'il y avait une demande énorme par rapport au logement, aux cartes de séjour, aux régularisations administratives, car beaucoup de transgenres travailleuses du sexe sont d'origine étrangère. C'est pour cela qu'il faudrait, pour lutter contre le sida, faire des approches complètement globales c'est-à-dire à la fois mener une lutte contre les pratiques à risque et prendre en compte les préoccupations sociales des personnes, liées au logement, à l'emploi, à l'apparence, à l'identité des genres.

L'administration ne donne pas le numéro deux aux personnes comme nous, à la sécurité sociale nous sommes numéro un. Cela dénonce immédiatement que nous sommes nés garçons et que nous ne sommes pas celles auxquelles nous nous apparentons, socialement et par le genre. Actuellement notre souci majeur est de mener la lutte à tous ces niveaux, non seulement au niveau de la santé mais également au niveau social. Au niveau de la santé, nous essayons de faire pour le mieux, notamment avec notre programme de prévention mobile. Notre bus va au bois de Boulogne, sur les boulevards, et nous informons les travailleuses du sexe au moyen de messages clairs concernant les pratiques sexuelles et les usages de drogues (injectables ou non). Mais au niveau social, l'administration fait la sourde oreille face à notre demande. Dans le système actuel, pour avoir son état civil changé il faut être opérée, il faut avoir fait l'espèce d'effort de gommer les attributs génitaux masculins, être conforme sur ce point. Que toute la communauté transgenre doive se faire opérer pour avoir des droits, je trouve ça aberrant. Ce système est complètement dépassé. Nous sommes une minorité, nous sommes né(e)s avec un sexe génital ne correspondant pas à notre genre. Il faut nous accepter comme cela car c'est la nature qui nous a faites, nous sommes nées transgenre. Nous luttons pour que notre genre, notre sexe psychique, soit reconnu comme ayant la priorité sur notre sexe de naissance c'est-à-dire pour que l'État et l'administration ne tiennent compte que de l'identité de genre pour changer notre état civil. Dans ce cas, quand une transgenre voudra se faire opérer, ce sera à titre individuel.

Pour finir je voudrais préciser que nous sommes pour la dépsychiatrisation de l'identité des genres et donc de la transsexualité. Nous sommes en train de faire la même chose que la communauté homosexuelle qui a obtenu que l'homosexualité soit enlevée de la liste des pathologies. Nous exerçons une pression sur les administrations et également sur l'Association américaine de psychiatrie qui édite le DSM IV, un manuel recensant les pathologies psychiques et donnant des orientations aux psychiatres du monde entier. L'identité des genres y est considérée comme un trouble lié à l'identité, c'est-à-dire une pathologie. La communauté gay a réussi, nous réussirons aussi.

Quelle est votre action sur le plan des toxicomanies ?

Beaucoup pensent que les transgenres, dans leur grande majorité, sont usagers de drogues. C'est faux. Si on parle de drogues telles que la cocaïne, l'héroïne, à peu près 10 % des travailleuses du sexe transgenres en font usage. Les drogues injectables sont de moins en moins utilisées à cause de la politique de substitution. Si on ajoute les pratiques de polytoxicomanie avec l'alcool, les amphétamines, les benzodiazépines, le pourcentage augmente un peu. Notre rôle est de leur dire de ne pas partager les seringues et plus généralement que tout ce qu'elles utilisent pour consommer les drogues reste strictement individuel. Par rapport aux produits, notamment l'alcool, les amphétamines, les benzodiazépines, nous donnons des explications bien claires sur leurs effets, pour qu'elles puissent les utiliser en connaissance de cause. Nous leur rappelons que l'alcool fait baisser la vigilance, ce qui peut avoir des conséquences quant à l'utilisation ou non du préservatif.

Quelle est la situation des transgenres en prison ?

Quand les transgenres sont opérées, leur état civil est changé, elles sont légalement femmes, elles vont donc dans les pavillons des femmes. Mais comme la plupart ne sont pas opérées, elles ne peuvent pas rester avec les femmes car elles pourraient engendrer un enfant en prison lors d'un éventuel rapport sexuel avec une détenue. Mais elles ne peuvent pas non plus être emprisonnées dans les pavillons habituels des hommes où à cause de leur féminité elles deviennent des cibles sexuelles, victimes de harcèlement et de viol. On a même vu des cas de viols commis par des surveillants(2). Mais même quand elles sont concentrées, pour x raisons administratives, dans certains quartiers d'une prison, elles doivent rester isolées les unes des autres ! A Fleury-Mérogis, parce qu'elles sont regroupées dans un quartier d'isolement, elles ne peuvent ni travailler, ni suivre une formation, ni participer aux autres activités comme les séances de sport ou la bibliothèque. Même la promenade se fait dans une petite cour couverte par une grille. Les conditions générales de détention à Fleury-Mérogis sont déplorables mais pour les transgenres c'est encore pire! Elles doivent subir cet isolement à cause de la totale inadaptation des structures pénitentiaires à leur réalité.

Quelle devrait être selon vous l'approche politique de la prostitution ?

Déjà je parle de travail sexuel plutôt que de prostitution. Le mot prostitution est très chargé historiquement et très stigmatisant. Et il ne correspond pas à la réalité actuelle. Parce qu'il s'agit véritablement d'une profession. Et pour moi elle devrait être reconnue.

Quelles sont les approches des pays qui nous entourent par rapport au travail sexuel ? Il y a des approches réglementaristes, comme la Hollande, qui disent : le travail sexuel existe, on va établir certaines règles, pour permettre certaines choses et en éviter d'autres, par exemple pour que les conditions de travail des travailleuses sexuelles soient respectées et qu'ainsi elles ne soient pas exploitées.

D'autres pays n'acceptent pas dans leurs lois le travail sexuel, donc l'acte de faire l'amour pour de l'argent. Le grand exemple de ces pays prohibitionnistes c'est les Etats-Unis. Et là-bas dans les grandes villes, il y a plein de travailleuses du sexe clandestines. Parce qu'elles sont criminalisées, elles travaillent dans la clandestinité. Et pour cette raison il devient très difficile de leur transmettre - ainsi qu'à leurs clients - des messages de prévention.

A côté de cela il y a les pays abolitionnistes, dont la France. Et là tout de suite il faut expliquer la chose. Avant la seconde guerre mondiale la France était un pays réglementariste. Dans les maisons closes non seulement les conditions des travailleuses du sexe - en ce temps-là prostituées - étaient très mauvaises par rapport à la santé, par rapport au statut social, mais en plus les maquerelles qui les exploitaient étaient placées par l'État pour tenir les bordels, avec le discours tacite : "Ne touchez pas aux femmes "honnêtes", donc les épouses, les filles de bonne famille, les vierges, il y a des femmes pour initier les garçons de la société ou pour les maris infidèles..." La loi de Marthe Richard a aboli les règles, c'est-à-dire les maisons closes, l'exploitation des personnes et la France a été dite abolitionniste, mais abolitionniste de ces choses-là, pas de la prostitution. C'est quelque chose qui est parfois confondu.

Ceci ayant été précisé, nous pensons que le système français est un système répressif, qui envisage d'éradiquer la prostitution et qui est donc, en réalité, prohibitionniste. Et de nombreuses associations sont prohibitionnistes. Elles n'acceptent pas le travail sexuel. Elles veulent en finir avec la prostitution, donc criminaliser les travailleuses du sexe, et également les clients.

Je pense qu'il faut rechercher l'approche qui soit la moins nuisible possible pour les personnes qui offrent des prestations de service sexuel et pour leurs clients. Je vois la question avec pragmatisme, sous un angle de santé publique et sous un angle de couverture sociale pour les personnes qui travaillent. Je ne trouve pas acceptable qu'une nation telle que la France laisse les travailleuses du sexe dans une zone de non-droit. C'est dans cette situation qu'elles deviennent encore plus vulnérables face à la mafia et aux proxénètes.

Quel serait selon vous le meilleur - le moins mauvais - statut social de la travailleuse (et du travailleur) sexuelle ?

Il n'y a pas de solution idéale. Les solutions les moins pires se trouvent en Suisse et Australie. En Suisse, la travailleuse du sexe peut être en profession libérale, elle ne peut pas être employée et ça c'est une très bonne chose. Par contre en Hollande, elle peut être employée. Le système hollandais réglementariste a malheureusement laissé la possibilité que les propriétaires des vitrines, des salons de massage ou des maisons d'hôtesses exploitent les travailleuses du sexe par le moyen des bas salaires. Je parle au niveau de l'emploi et je mets l'emploi de travail sexuel au même niveau que les autres emplois. L'exploitation n'est pas pire parce que c'est un travail sexuel. A partir du moment où il y a deux personnes majeures consentantes (qu'elles soient femmes, trans ou hommes), un service sexuel et de l'argent, c'est semblable pour moi à n'importe quelle prestation de service dans le monde du travail. Dire que les femmes vendent leur corps, ça c'est du baratinage, c'est un discours de ligue de vertus et d'un petit groupe de féministes qui haïssent les hommes, qui haïssent le monde du travail sexuel, qui veulent la répression des clients, qui veulent interdire que les femmes travaillent, tout cela au nom de la dignité de la femme. Ça n'est pas très féministe et en plus c'est complètement aberrant.

Ne pensez-vous pas qu'une société sans travail sexuel pourrait exister ? Qu'il faudrait trouver les moyens - hors prohibition - de la faire advenir ?

On ne peut pas supprimer dans une société, particulièrement dans les grandes villes, cette forme de sexualité. C'est impossible. Des nations les plus pauvres - le Bangladesh, l'Inde ou n'importe quel pays d'Amérique centrale - aux plus riches, de l'Afrique à l'Australie, toutes ont du travail sexuel. Il y a 6 ou 7 ans, je suis passée à Tokyo, j'ai constaté un travail sexuel assez important avec des Thaïlandaises, des Japonaises. Même dans les pays musulmans que j'ai visités il y a du travail sexuel clandestin. Ni une religion, ni un système politique ne peuvent le faire disparaître.

Cela dit il faut chercher les causes sociales du travail sexuel : le fossé entre les pays riches et les pays pauvres, les injustices sociales, les discriminations envers certaines minorités, comme par ex. les transgenres. On peut mettre dans nos objectifs de lutter contre ces causes-là. Quand des pays ont des problèmes politiques graves, des problèmes de sécheresse, d'inondation, de faim, beaucoup veulent venir dans les pays riches. Cela crée une population très vulnérable, qui devient une proie rêvée, par exemple pour la mafia.

Il faut accorder beaucoup plus d'attention aux problèmes sociaux des pays pauvres. L'Europe est trop absente face à ces problèmes, elle attend beaucoup trop des États-Unis. Il faut que l'Europe soit plus forte.

Le PASTT est-il communautariste ? Si oui, est-ce pour vous une nécessité temporaire, dictée par les impératifs du combat actuel des transgenres ou est-ce plutôt une finalité ?

Au départ je fais simplement le constat suivant : nous sommes un groupe communautaire, parce que nous avons quelque chose en commun, à savoir l'identité de genre.

Mais le "communautaire" de la République Française, n'est-il pas de donner les droits sociaux à tous ? Or les transgenres n'ont pas accès aux droits, comme tout le monde. Pour pouvoir y accéder , il faut absolument qu'on lutte, qu'on revendique, qu'on exige et qu'on fasse des pressions. Il faut que la République garantisse les droits pour tous et toutes. Ce n'est pas le cas pour certaines minorités. Pour que ne se développe pas un communautarisme à l'américaine, il faut que la République se fasse valoir.

Entretien réalisé par Jean-Luc Guilhem

(1) Une transgenre est une personne dont le sexe psychique (genre) s'oppose au sexe génital (de naissance). Le genre est totalement ignoré par le législateur qui ne considère que le sexe génital. Transgenre vient de l'anglais "transgender", il est synonyme de transsexuel-le. Dans le monde associatif, ce terme désigne les transsexuel-le-s opérées ou non, hormonées ou non. Etre transgenre ne suppose pas obligatoirement d'avoir été opérée.

(2) Voir l'article du Monde du 18 octobre 1996 : Six surveillants de Fleury déférés pour avoir abusé de travestis détenus. Voir également Libération du 16 octobre 1996 et du 18 octobre 1996.