La charte du site Notre équipe Plan du site Nous joindre Ecrire, participer Liens

CONTRE TOUTES LES DOMINATIONS

DecorationEspaces

DecorationThèmes

DecorationPenser par soi-même

DecorationFils rouges

DecorationPublications

DecorationChronique

Imprimer cet article

Société / Sociologie / Contrôle social - normalisation

"Il n'existe pas de normalité sexuelle"

Un livre sur la sexualité des Français a récemment connu un impact médiatique sans précédent. Entretien avec son auteur : Janine Mossuz-Lavau

Au sein du Centre d'étude de la vie politique française, j'ai travaillé sur les femmes et la politique, les problèmes de sexualité et les politiques de la sexualité des années 50 aux années 90. Après avoir fait un livre sur la libération sexuelle, j'ai voulu aller voir ce qu'il en est du vécu sexuel quotidien des Français.

Ce livre est le résultat de deux enquêtes. La première porte sur les femmes en situation de précarité. La direction générale de la santé est venue me solliciter pour en vue d'évaluer un programme de réduction des risques sexuels - grossesse, MST, sida - destiné aux femmes en situation de précarité. J'ai réalisé avec elles 70 entretiens semi-directifs sur leur vécu sexuel et amoureux. J'ai ensuite poursuivi ce travail en réalisant 70 histoires de vie amoureuse et sexuelle, avec un échantillon de tous les milieux sociaux, et de toutes les sensibilités sexuelles.

Quels sont les grands enseignements de votre travail ?

L'un des grands enseignements est que la sexualité est un domaine où il n'y a pas de normalité. On a tendance, à partir des enquêtes quantitatives, à donner des moyennes statistiques qui ne rendent pas compte de la très grande diversité des pratiques. J'ai rencontré au cours de mon enquête des gens qui ont entre 0 et 3000 partenaires. Chacun vit sa vie sexuelle comme il l'entend. A la lumière de ce travail, je considère que tout ce qu'on raconte sur le fait qu'il y aurait une imposition de normes par les médias, par exemple, ne tient pas debout. Les gens ne s'en occupent pas beaucoup.

Il semble qu'il y ait à la fois dans notre société une certaine libération sexuelle et des exigences d'avoir des repères, des règles...

Je constate une libération sexuelle tranquille, lente, qui me semble tout à fait irréversible. Quand certains prennent la plume pour crier au retour de l'ordre moral, cela me fait franchement rigoler. Tout ce que j'ai entendu va dans le sens contraire. Les femmes disent de plus en plus ne plus avoir besoin d'être amoureuses pour avoir des relations sexuelles. Elles s'autorisent à ne plus céder à la pression sociale, qui voulait toujours que les femmes aient une bonne excuse pour avoir des relations sexuelles. Elles cèdent à leur désir sans être obligées de rendre des comptes. Elles demandent à avoir du plaisir, le font savoir à leur partenaire. Et le message passe : les hommes considèrent de plus en plus souvent qu'ils ne peuvent avoir du plaisir que si leur partenaire a du plaisir. Le souci du plaisir de l'autre est tout à fait important.

Qu'en est-il de la fidélité ?

J'ai rencontré trois cas de figure : des personnes qui font ce qu'elles veulent et se racontent, des couples où l'homme est bisexuel - il a une femme depuis des années et il a un amant qu'il voit trois fois par semaine et tout cela se passe plutôt bien -, des couples totalement fidèles.

L'infidélité n'est pas vécue de la même manière par les hommes et par les femmes. Les femmes sont atteintes dans leur affectivité lorsqu'elles apprennent l'infidélité de leur partenaire, tandis que les hommes sont surtout atteints dans leur virilité. Il y a toujours deux poids deux mesures : les hommes considèrent souvent que leur infidélité n'est pas importante mais que l'infidélité de leur femme est plus grave.

Comment interprétez-vous l'absence d'un modèle unique de sexualité ?

Il y avait un modèle hétérosexuel, en couple, avec enfant, marié, fidèle, même s'il n'était pas respecté... On est maintenant dans un modèle de liberté, de libération, où je ne vois pas beaucoup de normes. Plusieurs fois lors que je prenais contact avec les gens pour leur proposer de réaliser un entretien, ils me disaient « je ne suis pas sur d'être représentatif ». Une femme m'a dit « je ne sais pas si je vais vous intéresser car je suis anormalement normale ».

Qu'en est-il de l'homosexualité et de la bisexualité ?

L'homosexualité se dit plus, elle est plus acceptée, en particulier chez les hommes. J'ai rencontré un certain nombre de personnes bisexuelles qui s'assument comme telles, soit dans la simultanéité, soit dans la succession. Elles ont du mal à trouver leur identité.

Qu'en est-il des relations réputées marginales, comme l'échangisme ?

L'échangisme concerne une minorité mais se développe. Au cours de l'enquête, j'ai appris par exemple qu'il s'est ouvert une boîte échangiste pour le troisième âge à Clermont-Ferrand.

Vous dîtes qu'il y a des tabous qui sautent, mais quelles sont les limites ?

Les femmes d'un certain âge trouvent la sodomie dégoûtante. En revanche, c'est une pratique répandue chez les jeunes.

Quel est le discours par rapport à la pédophilie ?

Je n'ai rencontré personne qui la justifie. Il y a une barrière totale avec le tabou de l'inceste et de la pédophilie. Par contre, j'ai rencontré une femme qui a été violée à l'âge de six ans par un voisin. D'une manière générale, les personnes victimes de tels actes sont bousillées par ce qu'elles ont subi.

Quelle est la place de la souffrance dans ce que vous avez observé ?

La souffrance vient quand il y a de la contrainte, de la violence. Quand les gens peuvent satisfaire leur désir, avoir du plaisir en étant dans le désir réciproque, tout va bien. La libération passe par l'acceptation par chacun de ses désirs.

Quelle est votre perception quant à la prévention du sida ?

Les jeunes sont arrivés à l'âge de sexualité au moment où on parlait de "génération sida". Lors de la première relation sexuelle, ils utilisent un préservatif. Le danger arrive lorsque la relation s'installe. Ils abandonnent le préservatif en se faisant confiance, sans avoir fait le test. Les relations à risque ne sont pas des relations d'un soir : ce sont plutôt des relations qui s'installent dans la confiance et où tout à coup on abandonne la protection.

Certains ne mettent pas de préservatif car dans le feu de l'action, ils ont le sentiment de ne pas en avoir le temps. Il y a une réticence des hommes. La négociation part souvent de la demande des femmes. Les femmes en danger sont celles de 35-40 ans qui se retrouvent seules après une rupture, qui arrêtent leur méthode contraceptive et qui se retrouvent quelque temps après dans une relation avec un homme de la même génération.

Peut-il y avoir banalisation de la pornographie et pourtant respect entre les personnes ?

J'ai rencontré un garçon marié ayant deux maîtresses, qui va régulièrement dans les sex-shops pour se masturber. Cela fait partie de sa vie à lui, il en a besoin. Cela ne l'empêche pas d'être amoureux des trois femmes qui sont dans sa vie.

Propos recueillis par Gilles Alfonsi