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Drogues / Contrôle social - normalisation / Médicalisation

Réduction des risques et contrôle social

Dans la récente livraison de la revue Vacarme consacrée à Michel Foucault, Anne Coppel et Olivier Doubre livrent leur vision de la politique de réduction des risques(1). Retour sur leur approche, et première réaction.

À juste titre est remise en cause la politique prohibitionniste, la prétention à éradiquer les drogues, la mollesse des politiques qui se sont succédées au pouvoir tout au long des dernières années, refusant de mettre en question la politique des drogues. Sur ce point, il aurait d'ailleurs été utile, et juste, de préciser que le tabou principal n'a pas été la réduction des risques, qui elle s'est finalement - tardivement - développée, mais bien le maintien d'un interdit et de sanctions pénales pour l'usage de drogues. A ce niveau, cela n'a pas changé d'un centimètre.

Plus fondamentalement peut-être, plusieurs points parfois essentiels font problème. Ainsi, ce passage : « En contestant la prescription de méthadone, Olievenstein se voulait protecteur de « la liberté du toxicomane » - une terminologie ambiguë, souvent assimilée ailleurs à la sortie de la dépendance, c'est-à-dire à l'abstinence. Qu'en pensent les principaux intéressés, ceux qui consomment de l'héroïne ? Aujourd'hui quelques 100 000 usagers d'héroïne ont fait le choix d'un traitement de substitution ». En réalité, le tout-substitution a signé l'orientation systématique des usagers d'héroïne vers les programmes de substitution, tandis que les alternatives possibles en termes d'accompagnement, de soutien social, de prises en charge en communauté thérapeutique, d'aide à la construction d'un projet de vie sont restées inexistantes, ou presque. Le "succès" de la substitution ne correspond guère à l'exercice par les usagers de drogues d'une liberté que seule une authentique diversification des possibilités proposées aux personnes toxicomanes aurait pu, sous quelques conditions, permettre. Face au pire (en matière de stigmatisation et de risques sanitaires) on leur a seulement proposé "le moins pire".

À partir de là, le crédit des affirmations valorisant caricaturalement la réduction des risques comme processus de responsabilisation individuelle est faible, et l'on pourrait au contraire penser que l'actuelle médicalisation signe une nouvelle façon de ne pas responsabiliser les usagers. En face de cela, l'affirmation selon laquelle les usagers ont revendiqué le statut de « citoyens comme les autres » est un trompe-l'œil car, en réalité, ces citoyens-usagers n'ont été, toutes ces années, qu'une portion marginale de la masse des usagers, silencieux, enfermés dans une illégalité que la substitution n'a nullement réglée.

Un autre point concerne le constat de la chute de 80 % des overdoses mortelles - attribuée toute entière à la réduction des risques. Ce résultat, selon les auteurs, « ne suffit pas à désarmer les plus méfiants, l'argument statistique étant volontiers interprété comme le masque scientifique d'une volonté de normalisation qui prétend protéger de tout risque ». Pour nous le problème n'est pas là(3), il est que la médicalisation de l'existence pose question, que le rôle du pouvoir médical pour régler les problèmes sociaux, voire les questions politiques, mérite débat, qu'il y a absence de diversité dans les possibilités offertes aux personnes, que la réduction des risques est présentée comme une fin de l'histoire alors qu'elle n'a nullement conduit à une mise en cause effective de la politique des drogues en France. En fait, elle n'est nullement contradictoire avec le fait que celle-ci reste essentiellement répressive.

Enfin, il est honnête que les auteurs reconnaissent que la réduction des risques a bel et bien été mise en œuvre dans nombre de villes européennes pour « répondre aux troubles liés aux drogues dans les quartiers » (4). Mais il est erroné de croire que cela constitue une alternative véritable à la répression, sanction et contrôle médicosocial pouvant fonctionner en articulation.

D'ailleurs n'est-ce pas précisément ce que nous disent Anne Coppel et Olivier Doubre quand ils écrivent : « (...) si la réduction des risques est aujourd'hui menacée, c'est que le sida ne fait plus aussi peur, mais, surtout, que la logique répressive l'emporte au détriment d'alternatives faisant appel aux politiques sanitaires et sociales. Sans doute doit-elle se donner maintenant de nouvelles priorités et démontrer qu'en réduisant les risques pour les usagers, elle réduit également les risques pour la société ». « Mais, ajoutent-ils, cet argumentaire n'a pas été développé en France, où il serait suspecté de "contrôle social" ».

Si cet argumentaire était développé à l'avenir et s'il était entendu par les pouvoirs publics, ne serait ce pas parce que la réduction des risques serait alors vue comme pouvant participer à la réalisation des objectifs policiers de contrôle et de maintien de l'ordre, objectifs éminemment sécuritaires ?

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(1) "Drogues : risquer une question", Anne Coppel, Olivier Doubre, Vacarme, n°29, automne 2004.

(2) L'article est précédé d'un chapeau qui affirme que « la dénonciation de la médecine comme contrôle social, invoquée contre ceux-là mêmes qui se confrontent aux drogues, vient pétrifier le débat qu'elle fait mine d'ouvrir », tandis que le sommaire souligne, lui, « le faux procès du contrôle social ». L'article, au contraire, souligne notamment : « Soigner ou punir, l'alternative de la loi de 1970 est sans doute une des meilleures illustrations de la fonction de contrôle social de la santé publique » et que « la santé publique, outil de contrôle social, n'est pas une problématique dépassée ». Ces formulations différentes, et à certains égards contradictoires, révèlent bien les difficultés, voire les pièges de ce débat.

La conclusion de l'article est d'ailleurs emblématique de ces pièges. Les auteurs affirment : « La santé publique peut être outil de contrôle social ou au contraire outil de changement des politiques, selon les forces qui s'en emparent ». N'est-elle pas plutôt les deux à la fois, quelles que soient les forces qui s'en emparent, malgré elles ? La question n'est pas seulement que nous soyons nos propres "contrôleurs", contre l'idée par ailleurs attribuée à Claude Olievenstein (et dénoncée) d'un « usage de drogues espace infini de liberté » : si en étant contrôleur de nous-mêmes nous ne faisions qu'incorporer la domination, serait-ce un progrès ? Serait-ce une liberté ?

(3) Il s'agit d'un excellent résultat sociomédical, rien de plus, rien de moins.

(4) Ce qui valide les propos de Claude Olievenstein sur ce point précis - propos d'ailleurs repris par les auteurs : « [tout cela] pour protéger le cœur des cités bourgeoises ».