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Société / Santé publique / Psychiatrie

Quel avenir pour la psychiatrie ?

Paul Machto, psychiatre et psychanalyste, considère l'évolution du dispositif psychiatrique au cours des trente dernières années et formule des propositions pour une pratique humaine.

Pouvez-vous vous présenter ?

Je suis psychiatre des hôpitaux à temps partiel, psychiatre et psychanalyste dans le privé. Pendant longtemps j'ai eu une pratique essentiellement publique, à plein temps. Mes références théoriques sont la psychanalyse et son corollaire en institution, la psychothérapie institutionnelle. J'ai à la fois une pratique individuelle et une implication institutionnelle : j'apprécie le travail en collectif et les références à la psychothérapie institutionnelle sont pour moi assez importantes, même si pendant mes jeunes années de psychiatre - c'était alors la période antipsychiatrique - j'étais assez farouchement opposé à la psychothérapie institutionnelle puisque je trouvais qu'elle était plutôt un facteur de maintien du fonctionnement de l'asile ou de l'hôpital psychiatrique.

À cette époque-là et jusque dans les années 80, nous étions inscrits dans une double perspective, de fermeture de l'hôpital psychiatrique et de développement des structures alternatives extérieures. Je dis "nous" parce que je fais partie d'un syndicat de psychiatres qui s'appelait en 1977 le Syndicat de la psychiatrie - dont les fondements étaient semblables à ceux du Syndicat de la magistrature - et qui s'est transformé en 1986 en Union syndicale de la psychiatrie mais toujours dans les mêmes perspectives de dépassement de l'hôpital psychiatrique et de lutte contre ce qu'on appelle la logique asilaire.

J'ai fait également une formation de psychothérapie familiale avec Mony Elkaïm. Voilà tout ce avec quoi je jongle dans ma pratique : par exemple quand je suis avec des patients en train de faire la cuisine, il y a toujours une référence en arrière plan au transfert, à la psychanalyse ; d'où l'intérêt aussi pour la psychothérapie institutionnelle qui allie politique et pratiques cliniques.

Que pensez-vous de la suppression en 10 ans, en France, de plus de 40 % des lits d'hospitalisation complète en psychiatrie ?

C'est quelque chose de très complexe. Nous avons milité pendant des années, depuis 1975, contre - on va dire ça comme ça - l'hôpital psychiatrique et un certain nombre d'expériences ont pu être réalisées - expériences qui ont duré, qui durent même toujours pour certaines d'entre elles -, par exemple des centres d'accueil et de crise, je pense notamment à Corbeil où un centre de crise avait été créé. C'était vraiment des alternatives à l'hôpital psychiatrique et à une certaine époque on était contre le maintien des lits, donc tout ce qui pouvait aller vers une fermeture des lits allait dans notre sens, dans la mesure où il s'agissait quand même d'articuler cette fermeture avec des alternatives sur le secteur.

Autant on a pu se battre pour des fermetures de lits et pour le développement de l'extra-hospitalier, autant on peut dire que la question du dépassement de l'hôpital psychiatrique a été totalement récupérée, ou détournée, par les différents gouvernements qui se sont succédés, dans une perspective purement gestionnaire, comptable(1), et également par certains psychiatres qui ont prôné l'ouverture de services de psychiatrie en hôpital général, mais en ignorant totalement ce qu'il en est de la logique asilaire. La fermeture des lits telle qu'elle a été faite est catastrophique.

Une critique fondamentale de l'hospitalisation psychiatrique concerne sa dimension carcérale...

Au mot carcéral je préfère le mot enfermement, carcéral pour moi fait directement référence à la prison et même si on peut voir des tas de similitudes entre la prison et les pavillons fermés, ce sont deux choses différentes.

C'est vrai que c'est un réel problème et malgré le développement - à une certaine époque - de la dimension humaine de l'hospitalisation, malgré les progrès de la thérapeutique médicamenteuse, il n'y a pas eu grand changement par rapport à l'enfermement.

Dans les années 85 j'ai commencé à découvrir l'intérêt de la psychothérapie institutionnelle : si la vie quotidienne dans les pavillons était plus développée, si elle était plus prise en compte comme le définit Jean Oury dans ce qu'il théorise du côté de la psychothérapie institutionnelle (et avant lui Tosquelles), s'il y avait plus d'attention portée au collectif dans le cadre d'une hospitalisation, on aurait beaucoup moins recours à la fermeture des portes. À cela les tenants de l'enfermement vont dire : dans un pavillon il y a des gens qui sont en hospitalisation d'office (HO) ou sous demande d'un tiers (HDT) c'est-à-dire hospitalisés sous contrainte, donc il y a des risques d'"évasion" ; par conséquent il faut faire des pavillons fermés pour les gens qui sont sous contrainte et ainsi les gens qui sont en hospitalisation libre pourront aller et venir librement. Sauf que l'on peut craindre, si aucun travail institutionnel n'est fait, que l'on trouve toujours une occasion - un comportement inquiétant par exemple - pour enfermer quelqu'un qui est rentré en hospitalisation libre.

Il ne faut pas non plus brosser un tableau très noir, il y a quand même eu avec tout ce qui s'est passé dans les années 70-80 une attention portée à la dimension de l'enfermement. Mais maintenant on retrouve, avec tout un retour du médical dans le champ de la psychiatrie, des justifications très médicales de la nécessité d'enfermer...

Quelle appréciation portez-vous sur le développement des centres médico-psychologiques, des accueils ambulatoires ? Considérez-vous que ce sont des alternatives véritables à l'hospitalisation ?

Oui mais leur développement est insuffisant. Lucien Bonnafé, psychiatre fondateur du secteur décédé en 2003, disait « Des hommes, pas des murs ! ». La psychiatrie de secteur c'est d'abord des hommes. Il faut des gens et il faut du temps, il faut prendre le temps dans certaines situations.

Ici à Montfermeil on a réussi à mettre en place un certain nombre d'alternatives à des hospitalisations en voyant des patients 2, 3 fois par semaine avec les infirmiers en accueil, au centre de jour ou en visites à domicile. Il y a des hospitalisations qu'on avait réussi à éviter, mais ça se pratique peut-être moins, maintenant on a plus de difficultés...

En Seine-Saint-Denis en tous les cas, la psychiatrie de secteur s'est fortement développée ; il y a ce qu'on appelle les délocalisations d'un certain nombre d'unités de secteur sur le territoire des communes, cela va dans le bon sens. Mais je parle beaucoup de la région où je travaille et il y a des endroits en France où c'est vraiment le désert au niveau des structures alternatives à l'HP.

Cela dit l'épreuve de la réalité montre que l'on ne peut pas toujours éviter une hospitalisation. Hospitalisation cela peut s'entendre comme séjour dans un lieu de crise. L'expérience montre que pour certaines personnes, certains patients, à certains moments de leur itinéraire, il y a nécessité d'être dans un cadre 24 h sur 24 avec des soignants, avec des gens. Il y a nécessité d'un lieu où être à l'abri, on retrouve là le mot asile dans son acception étymologique. C'est une vue peut-être trop utopique d'imaginer qu'avec les alternatives, c'est-à-dire les centres d'accueil à la journée, les CMP, etc on peut venir à bout de toute hospitalisation.

Insuffisance de moyens et développement des formes de prise en charge les plus superficielles coïncident. Ces deux dimensions de la crise de la psychiatrie ne sont-elles pas étroitement liées ? Par exemple ne faudrait-il pas beaucoup plus de moyens pour qu'existe une psychiatrie extra-hospitalière qui soit à la fois suffisamment développée et à dimension humaine ?

On pourrait dire de façon très lapidaire que le déclin de la psychiatrie de secteur - le déclin en termes de moyens budgétaires - a commencé au moment de son officialisation. Une date, 1985 : c'est la légalisation du secteur, le secteur psychiatrique devient dans la loi la forme de prise en charge officielle des troubles mentaux. Auparavant le secteur reposait uniquement sur deux circulaires (1960 et 1972), ce qui n'a pas empêché beaucoup de services, à partir de 1972 d'être pionniers sur ce plan. Donc en 1985 c'est la légalisation du secteur et en même temps la budgétisation globale, c'est-à-dire l'unification du budget intra et extra hospitalier, ce qui en soi est une très bonne chose. Mais 1985 marque aussi le début de la crise, comme on dit, la rigueur, la logique économique qui commence à s'abattre dans tous les domaines du champ économique et social. Donc au moment où on donne - enfin - les moyens à la psychiatrie de secteur, commence parallèlement la politique de réduction des moyens, à l'époque on appelait ça la « rationalisation des choix budgétaires ». La psychiatrie étant toujours le parent pauvre et - il faut bien le dire - les fous ceux dont on s'occupe en dernier, elle a donc beaucoup pâti de ce problème économique.

Et parallèlement, dans le champ idéologique, on va dire ça comme ça, il y a eu l'irruption de la biologie et des neurosciences, très très forte. Nous avons créé une association qui s'appelle Pratiques de la folie(2), notre premier congrès à Paris en 1993 s'appelait "Mécomptes de la folie" et c'était l'époque où Jean-Pierre Changeux, neurobiologiste bien connu, était président du Comité d'éthique. On était déjà depuis quelques années dans le combat des neurosciences contre la psychanalyse, avec conjointement le développement du comportementalisme et la très forte médicalisation de la psychiatrie avec l'irruption des médicaments.

Bernard Odier, psychiatre des hôpitaux, a écrit en 2004 un article remarquable "La psychiatrie à l'épreuve du scientisme"(3) sur les psychiatres qui veulent singer la médecine... C'est exactement ce que vous évoquez : les prises en charge les plus superficielles, une approche de plus en plus médicalisante, une application du modèle médical à la psychiatrie et tout cela s'est développé à partir de la fin des années 80.

Donc il y a effectivement ces deux mouvements très forts, mais moi j'appelle ça plutôt la volonté de remédicalisation de la psychiatrie. Cela s'appuyait aussi en même temps sur ce qui se mettait concrètement en place avec la suppression de l'internat en psychiatrie, avec un internat pour tous, et en 1992 la suppression du diplôme d'infirmier psychiatrique, formation spécifique en psychiatrie. Les élèves infirmiers ont désormais 2 mois, sur 3 ans, de formation en psychiatrie et l'enseignement se fait sur le modèle médical. Parallèlement à cela on a vu des diminutions de postes, des postes non-remplacés, là je parle surtout par rapport aux infirmiers, mais il y a eu également le numerus clausus pour la formation des internes.

Il est bien évident qu'il faudrait plus de moyens, au début de la psychiatrie de secteur on pensait que la psychiatrie extrahospitalière allait coûter moins cher, mais c'était une illusion. Le plateau technique en médecine coûte extrêmement cher, pour quelles raisons en psychiatrie on ne pourrait pas avoir un budget, des moyens comparables à ce que l'on trouve en médecine, en chirurgie ou en obstétrique, même si le service public a beaucoup pâti aussi de ce côté-là. Mais il faut surtout des gens formés et qui puissent continuer à se former. C'est indissociable : la question de la formation initiale pour les médecins et les infirmiers, une formation spécifique, mais aussi une formation continue de qualité.

Mais n'oublions pas de nous poser une question qui me tient beaucoup à cœur : des moyens pour quel type de soins ? Cela n'est pas sans lien avec le positionnement de la CFDT des années 1970-1972, à savoir allier la question strictement syndicaliste (les moyens, les effectifs etc) avec la question de la qualité du travail produit : quel type de travail, quel type de production peut-on faire ? Ce n'est pas parce qu'il y aura plus de postes qu'il y aura nécessairement une pratique humaine, une attention portée au patient(4), que le patient sera pris en compte en tant que sujet, en tant que citoyen.

Vous reliez l'aggravation de la situation de la psychiatrie à la violence sociale. Dans votre article, vous faites référence « à la précarisation, à la pauvreté du Politique, à l'idéologie sécuritaire qui tient lieu de pensée, au triomphe de l'individualisme et à la dureté du libéralisme économique ». À ce niveau quelle est votre analyse politique ?

Les conditions d'existence des gens, les conditions de travail, la pressurisation des salariés, tout ce qui se passe dans les entreprises ne sont pas sans conséquences. Dans mon cabinet combien de gens que je reçois, qui craquent - et parfois gravement - par rapport à des histoires professionnelles et qui sont pris dans des logiques individualistes ; il y a des patients à qui je dis : mais vous n'avez pas un syndicat dans votre entreprise ?

Et sur ce plan tout ce qui s'est construit sur le plan psy, c'est le concept de harcèlement moral, avec lequel Marie-France Hirigoyen a fait un tabac, vendant des centaines de milliers de bouquins. Dans les sociétés actuelles, tout est organisé - cela ne signifie pas qu'il y a un grand Organisateur - pour ramener tous les problèmes à l'individu.

Je ne suis pas en train de faire des liens de causalité entre l'organisation sociale et la folie ou les décompensations psychiatriques mais cela y contribue : les troubles psychiques sont totalement indissociables de ce qui se passe dans le monde et de l'organisation de la société.

Face à la mise en question du lien social, la réponse est maintenant de mettre en place, pour n'importe quoi, des accueils psychologiques, des cellules d'aide psychologique. On voit à quel point le psychologisme envahit tout, les magazines, la télé, où sans cesse on dit « Il faut aller en parler »... C'est très complexe parce que cela peut être tout à fait justifié, j'ai reçu ici des personnes qui venaient suite à des conflits de travail, avec un chef ou un collègue et cela peut ouvrir sur un travail tout à fait important à orientation psychanalytique. Mais il y a à inventer de nouvelles formes collectives d'approche des questions de relation entre les êtres humains, dans le milieu du travail, dans le couple, dans la famille... Ne pas tout ramener à des consultations.

Oui... la question était : quelle est votre analyse politique ?

Oui, j'ai surtout parlé en tant que psy ! Dans le projet de prévention de la délinquance, il y a un chapitre sur les malades mentaux, qui sont désignés comme potentiellement délinquants, avec la création d'un fichier national et pas uniquement pour les gens qui seraient internés mais pour toute hospitalisation en psychiatrie, y compris en hospitalisation libre : il s'agit là d'une logique sécuritaire absolument effrayante mais bon voilà le discours sécuritaire est censé rassurer... Ce qui est vraiment clair dans le gouvernement actuel, ce qui est assez terrible mais en même temps très malin, c'est ce discours qui utilise des mots pour désigner le contraire de ce qu'ils signifient, comme par exemple la réforme pour mettre en place la contre - réforme, la réforme réactionnaire, ou comme le progrès, la responsabilisation des gens. Un exemple concret : la carte vitale. On a dit aux gens : il faut maîtriser les dépenses de santé, donc il faut que vous soyez responsable par rapport à ce problème et en même temps cela provoque une déresponsabilisation totale du patient ; avant le patient avait sa feuille de soin, maintenant c'est le médecin qui prend en charge tout le processus de remboursement et en pharmacie très souvent les gens ne payent pas leurs médicaments, ils donnent leur carte vitale, ils ne savent même plus combien l'ordonnance coûte.

Et puisque nous parlons de médicaments, comment ne pas mentionner les énormes profits faits par les laboratoires pharmaceutiques. Le prix de certains nouveaux neuroleptiques est ahurissant : une boîte coûte 80 ou 90 ! Et en prime ils les ont reformulés en les appelant « antipsychotiques », ce qui n'est pas sans poser question : se définir antipsychotique, quand on sait que les patients sont étiquetés psychotiques, leur donner un antipsychotique, c'est quand même très particulier...

J'aimerais juste revenir sur un point : vous dites à un certain moment que vous ne faites pas de corrélations causales. Je voudrais que cela soit bien clair parce que nous, de notre côté, on les fait : développement conjoint de l'individualisme et de processus tendant à l'uniformisation du sujet, de nombreux éléments du fonctionnement social ont une dimension pathogène, pour parler comme un psychiatre.

Ce que j'ai voulu dire c'est qu'il n'y a pas une cause unique. Qu'il y ait des conditions pathogènes de la société, de l'organisation sociale ou sociopolitique ou économique, là je suis d'accord. Pour l'antipsychiatrie des années 70, c'était la société qui rendait fou. Je suis sorti de cette époque-là. Que le social crée des conditions pathogènes, évidemment mais en même temps cela s'inscrit toujours dans une histoire individuelle, chacun est confronté aux mêmes conditions pathogènes mais ne fait pas forcément une décompensation...

Souvent présenté comme un progrès, l'établissement de procédures et finalement de toute une bureaucratie de gestion de la psychiatrie pose pour vous gravement problème.

Il y a quelque chose qui envahit le champ de la santé, cela en devient caricatural, qui s'appelle les procédures d'accréditation, d'accréditation et de mise en norme, d'uniformisation du fonctionnement des institutions. En même temps c'est quelque chose qui concerne bien d'autres champs de l'organisation du travail, qui se généralise. Il y a là toute une logique totalitaire - même si le mot est un peu fort - qui est à l'œuvre, dans le sens du contrôle des comportements, du côté de la mise aux normes, de l'uniformisation.

Les procédures dans le champ des hôpitaux, cela devient totalement fou... Nous sommes envahis de procédures à respecter, il faut sans cesse se battre contre. On peut par exemple arriver dans telle ou telle unité à refuser de remplir la fiche patient mais si ça se trouve, à notre insu, elle sera quand même remplie, par quelqu'un d'autre qui connaît le patient !

À l'hôpital psychiatrique d'Uzès - entre autres - ils ont expérimenté le PMSI, Programme de Médicalisation des Systèmes d'Information : cela consiste à rentrer en fiches tous les actes, par le biais des RIS (Recueil d'Information Standard).

Le PMSI s'inscrivait dans une logique économique, l'objectif était de pouvoir arriver à repérer le coût de telle ou telle pathologie, une dépression étant « traitée » comme une appendicite : cela va demander tant de médicaments, tel traitement, telle durée de séjour et tel nombre de consultations. Et les soignants devaient consacrer un temps énorme pour remplir ces fiches, certains les ramenaient chez eux car, il ne faudrait pas l'oublier, voir les patients ça prend aussi du temps...

Sans parler de tous les processus d'évaluation et d'auto-évaluation : pour l'accréditation de l'hôpital de Ville Evrard, il aura fallu trois ans de travail pour préparer la visite des experts, avec un nombre de réunions très important.

Peut-on dire selon vous que cela va dans le sens de l'accroissement d'une logique de contrôle ?

Oui, complètement. Parce qu'il s'agit du contrôle des comportements des soignants et que cela a indéniablement des effets de savoir que dans tel cas il faut faire comme ci ou comme ça ...

Pensez-vous que cette volonté de contrôle sort du domaine purement économique-gestionnaire jusqu'à atteindre une dimension de contrôle du travail thérapeutique lui-même ?

C'est évident. Cela remonte aux premières conférences de consensus sur les soins, cela a quand même une incidence au niveau du contrôle du type de soins à donner, on est bien loin des questions de logique économique. En faisant un peu de fiction, on pourrait craindre, si les choses continuent comme cela, que si vous prescrivez un tranquillisant et un neuroleptique à quelqu'un qui est déprimé alors que dans les conférences de consensus on vous dit qu'il ne faut pas associer de neuroleptique ou de tranquillisant avec les antidépresseurs, il y ait une sanction, que vous ayez un avertissement...

Écouter Douste-Blazy parler des « bonnes pratiques »(5), c'était effrayant... Mais qu'est-ce que c'est, une bonne pratique ? On va vers la déshumanisation totale, on n'a plus affaire à un individu en face de nous, vis-à-vis duquel on bricole, mais à une pathologie qui demande l'application de tel traitement. Et cela pourrait tout à fait se retrouver dans les techniques de soins institutionnelles.

Dans la formation des infirmiers, ils ont appliqué à la psychiatrie ce qui se fait en médecine, les transmissions ciblées : il y a un certain nombre de signes et une langue pour parler de tel ou tel comportement ou signe. Les objectifs sont ainsi définis : gain de temps, gommer la subjectivité, supprimer tout narratif dans le dossier du patient ! On pourrait dire « Oh mais c'est juste pour le dossier du patient », mais si on forme les infirmiers avec ce type de références - ce que j'appelle moi une nov'langue - cela va forcément avoir une implication sur la pensée des acteurs.

Comment les apports de la psychanalyse sont-ils combattus ?

Que quelqu'un acquière une certaine liberté par rapport à son histoire, qu'il devienne acteur et responsable de sa vie, qu'il puisse avoir prise sur son devenir, telle est la visée de la psychanalyse.

Elle a d'ailleurs toujours été combattue dans les régimes totalitaires, parce qu'elle est un formidable instrument de liberté ou de libération de l'individu. Dans le rapport de l'INSERM sur les psychothérapies, il est dit que les techniques comportementalistes, biologistes sont beaucoup plus efficaces pour soigner les gens : c'est une attaque directe de la psychanalyse. Mais les techniques comportementalistes, ce sont des techniques de conditionnement,d'adaptation, pas des techniques de libération de l'individu.

Quel sens cela a-t-il de classer les psychothérapies selon leur prétendu degré d'efficacité ? Dans quel registre cette efficacité se révèle-t-elle principalement ? Ne serait-ce pas dans celui de l'adaptation des individus au mode d'organisation socio-économique en cours ?

Dans ce contexte, ce qu'on a mis en place avec l'association Pratiques de la folie, que j'ai mentionnée un peu plus haut, c'est un espace où se rencontrent philosophes, sociologues, artistes, chercheurs, psychanalystes, psychiatres, éducateurs, etc... C'est un lieu de confrontation et d'interrogation des pratiques de la folie.

...avec éventuellement des patients, des ex-patients ?

L'association est ouverte à tout le monde, donc par définition quelqu'un peut y intervenir en tant que patient, par exemple quelqu'un de la FNAP-Psy(6) ou d'une autre association de patients, pourquoi pas ? Nous on vient du Syndicat de la psychiatrie et pour certains du champ de l'antipsychiatrie. En 78 on se posait la question concrètement et à certaines de nos AG venaient des patients. C'était l'époque du GIA, des collectifs contre l'internement, c'était l'époque des grandes confrontations militantes même si c'était parfois un peu dur...

Combien de patients ou d'ex-patients ont-ils participé aux Etats Généraux de la psychiatrie de juin 2003 à Montpellier ? Il faudrait vérifier mais de toute façon un nombre très réduit. Je pense qu'il y avait des gens de la FNAP-Psy. D'ailleurs la présidente de la FNAP-Psy, Claude Finkelstein, est assez souvent conviée à des congrès où il y a essentiellement des soignants...

Mais est-ce que la FNAP-Psy ce n'est pas un peu l'arbre qui cache la forêt ? Combien de patients ou d'ex-patients cela réunit par rapport à leur nombre total ?

Oui, mais là on tombe dans la difficulté pour des personnes qui ont des troubles psychiques sérieux de s'organiser ou de participer à une association.

Et cela me fait revenir à ma pratique : au centre de jour on a créé une association, Champ libre. À l'origine, en 82, elle était conçue comme un outil de gestion pour faire fonctionner le centre de jour mais depuis 86 les patients y sont entrés et maintenant elle fonctionne sur un mode paritaire. Et au centre de jour lui-même on débat, chaque journée s'inaugure par une réunion - c'est aussi le mode de fonctionnement des clubs thérapeutiques - la discussion est libre, ouverte. Il y a eu des réunions consacrées aux conditions d'hospitalisation dans le pavillon de notre service, les gens disaient par exemple « On ne peut pas prendre sa douche quand on veut, on s'ennuie, on tourne en rond ». Évidemment ce n'est pas le même niveau, ni le même mode organisationnel qu'une association qui intervient au niveau politique, mais c'est un état d'esprit, celui de travailler à un niveau micromoléculaire, au quotidien, à un niveau, comment dire, infra-politique, mais faire cela c'est de la politique aussi.

Que pensez-vous du plan "Psychiatrie et santé mentale 2005-2008" ?

La question de la formation des infirmiers me semble centrale. Le plan prévoit une sorte de tutorat pour les jeunes infirmiers débutant en service de psychiatrie : c'est se moquer du monde, il faut absolument rétablir une formation spécifique ou une spécialisation d'un an ou de deux ans minimum pour les infirmiers en psychiatrie. Quand on pense que des infirmiers qui n'ont fait que deux mois de formation en psychiatrie se retrouvent dans un pavillon avec des psychotiques... C'est envoyer les gens au casse-pipe. Quant au nombre de postes d'interne en psychiatrie, il passe de 245 à 300, alors que 800 postes sont vacants.

On a commencé par débloquer 200 000 euros pour l'amélioration des conditions d'hospitalisation, c'est la ligne de l'immobilier. Ce n'est pas du tout pour créer des structures extrahospitalières : le seul exemple donné, c'est d'assurer des conditions dignes pour les chambres d'isolement...

Vu la logique sécuritaire dans laquelle baigne ce gouvernement, on peut craindre que les fonds aillent d'abord à la création d'unités pour malades dangereux ou pour malades difficiles, avec le fait qu'il faudra, pour ces unités-là, prélever du personnel dans les autres structures. C'est déjà ce qui se passe quand, avec la logique hospitalo-centrée toujours très présente, on rapatrie des infirmiers qui sont sur le secteur pour faire fonctionner les pavillons hospitaliers... Par ailleurs le moratoire sur les suppressions de lits va avoir pour conséquence de renforcer l'hospitalocentrisme. Cette histoire de la fermeture des lits est un faux problème : que des moyens supplémentaires soient accordés pour mettre en place et faire fonctionner sur le secteur toutes les alternatives possibles à l'hôpital !

Entretien réalisé par Jean-Luc Guilhem, combat en ligne

(1) Sur ce thème de l'évolution de la psychiatrie en France ces trente dernières années, lire également les deux articles de Paul Machto : "Psychiatrie, l'asile est de retour", in Libération, 26 janvier 2005 et "La psychiatrie violentée", sur les sites www.oedipe.org/ et www.psychanalyse-in-situ.fr

(2) L'association Pratiques de la Folie, créée par l'Union Syndicale de la Psychiatrie en 1992, réunit depuis, des « praticiens de la folie », des psy. mais aussi des philosophes, sociologues, lors de séminaires mensuels et d'un colloque annuel. Pratiques de la folie propose une réflexion et anime un débat public sur les enjeux des pratiques que suscite la folie dans notre société, à partir de la conviction que la folie n'est pas une question close, quelles que soient les promesses ambiguës de la modernité.

Pratiques de la folie 1 avenue Aristide Briand, 91200 Athis-Mons.

Tel : 01 69 38 18 12. Fax : 01 69 57 00 90 . www.pratiques-folie.com

(3) In Information Psychiatrique n° 7, septembre 2004.

(4) Souligné par nous.

(5) Nous renvoyons le lecteur au texte du Plan : AXE 3, 3.1, Favoriser les bonnes pratiques, p.54-56.

(6) Fédération Nationale des Associations de Patients et ex-Patients « Psy » :

www.fnappsy.org/

Représentant 4 500 usagers, la Fnap-Psy agit depuis 1992 pour faire changer le regard de chacun sur ce qui est appelé "la maladie mentale". Le 22 mars 2005, elle a signé la Charte nationale pour les personnes en psychothérapie, cette signature s'inscrivant dans la continuité d'une action quotidienne pour faire reconnaître l'usager comme une personne à part entière, citoyenne et participant activement aux décisions la concernant. (source : Revue de la Folie Ordinaire, Premier trimestre 2005. 24 rue de Maubeuge 75009 Paris - tél. O1 45 26 08 37).