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Politique / Histoire et politique

L'armée face à la démocratie

Dans son film ''E.T.'', sous-titré Enfant de troupe, Bernard Richard réouvre le débat sur l'existence des lycées militaires. Une longue maturation et une enquête approfondie sur la vie dans les lycées et les écoles militaires pour réaliser un film entre intime et politique. Jusqu'à présent, il n'a pas été diffusé par la télévision.

Il existe en France six lycées militaires dont quatre pour l'armée de terre : Autun, Aix-en-Provence, Saint-Cyr l'Ecole et le Prytanée Militaire de la Flèche. Assuré par un proviseur et des professeurs détachés de l'Education Nationale, l'enseignement suit des programmes et cycles d'instruction analogues à ceux de l'enseignement public. Mais ces établissements sont placés sous la tutelle du ministère de la Défense. Le lycée militaire d'Autun, par exemple, est commandé par un colonel de l'armée de Terre. Il accueille au total près de 750 élèves. Il comporte un premier et deuxième cycle préparant au baccalauréat de type S, ES ou STT, et un internat.

Les lycées militaires ont vocation à répondre aux besoins des familles des ressortissants du ministère de la Défense pour pallier aux contraintes et aux exigences de la mobilité dans les armées. Ils accueillent aussi les enfants des militaires en retraite, des magistrats de l'ordre judiciaire et des agents du ministère de la Défense. Ils ont vocation à aider au recrutement d'officiers, notamment par le biais des classes préparatoires.

Bernard Richard - Après avoir passé huit ans à l'Ecole Militaire Préparatoire d'Aix-en-Provence (de dix à dix-huit ans), Bernard Richard a été instituteur à Paris puis professeur de collège en Algérie nouvellement indépendante, où il effectue des études supérieures d'économie. Son séjour dure six ans.

A son retour en France il devient professeur de Sciences économiques et Sociales pendant quinze ans. A l'âge de 39 ans , il se forme à Louis Lumière, exerce comme opérateur de prise de vues à la télévision, et réalise des films de commande à caractère économique tout en continuant à enseigner.

L'Education Nationale le recrute alors pour créer, enseigner et animer les BTS-Audiovisuel de Boulogne (92). Ce qu'il fera de 1989 à 2002. E.T. est son premier film.

De fait, ces lycées publics sont donc fermés à l'immense majorité de la population. Les élèves du secondaire sont fils (et filles) de militaires d'active (80 %), les 20 % restant sont enfants de militaires en retraite et de fonctionnaires. Il est de notoriété publique que les parents "fonctionnaires" sont souvent des policiers quand ils ne sont pas des magistrats.

Les enfants de ces catégories sociales très restreintes sont donc éduqués et enseignés entre eux, en internat - ils ne fréquentent pas les autres jeunes de leur âge - et sont sous le commandement d'officiers et de sous-officiers 24 heures sur 24. Jusqu'à la professionnalisation de l'armée (fin du service militaire), des appelés du contingent complétaient le corps enseignant et fournissaient les pions. Certains d'entre eux ont porté témoignage de ce qui se passait dans ces établissements. Un cadre du lycée militaire d'Aix m'a confié que les officiers et sous-officiers issus des paras et l'infanterie de marine dominent dans l'encadrement et que les fils d'officiers supérieurs et généraux "considérés comme des chefs en puissance" contrôlent les tradis, c'est à dire ces institutions de bizutage souvent violent, plus ou moins clandestines et tolérées par la hiérarchie.

Les classes préparatoires aux grandes écoles militaires, notamment Saint-Cyr qui reçoit le gros des effectifs, à l'exception de trois (Henri IV - Toulon - Nancy), sont toutes dans les lycées militaires. On y entre sur dossier. Les dossiers des candidats issus des lycées militaires sont privilégiés sur ceux qui viennent des lycées civils. Les résultats d'une telle sélection se trouvent dans le rapport du député Chauveau, adopté par un vote de l'Assemblées Nationale : 90% des reçus à Saint-Cyr sont issus des lycées militaires. Sachant que la quasi-totalité des officiers supérieurs et généraux sont issus de Saint-Cyr, et connaissant la façon dont se déroulent les nominations des hauts responsables de l'armée aux postes de responsabilité(1), on peut estimer que les écoles militaires fabriquent une « armée de caste » dans des lycées publics qui fonctionnent comme des écoles privées réservées aux familles de militaires, principalement officiers. Or, l'existence d'une caste militaire constitue toujours un danger pour la démocratie.

Comment vous est venue l'idée du film ?

Mon film est le fruit d'une recherche à partir de plusieurs expériences. Notamment celle de Claude Maignant, professeur de Chaire Supérieure au lycée militaire d'Aix-en-Provence, où il a enseigné pendant 28 ans, et celle de l'écrivain Charles Juliet qui fut élève de l'école militaire préparatoire, ancien nom du lycée militaire, de 1946 à 1954. Tout au long de son oeuvre, jusqu'aux pages les plus récentes de son Journal, il évoque cette étrange éducation. Cependant le désir opiniâtre de réaliser ce projet trouve sa racine dans le fait que je fus élève de la même école militaire de 1951 à 1959, de dix ans à dix-huit ans. Ainsi que je l'évoque dans la première séquence du film, cette "éducation" a souvent ressurgie brutalement dans ma vie d'adulte.

La longue enquête qui a précédé et accompagné la réalisation du film avait pour objectif, certes de rendre compte de l'expérience souvent très traumatisante de cette "éducation" militaire, si peu respectueuse de neutralité politique, au cours des années de guerre coloniale, mais aussi de questionner l'existence même de ces établissements aujourd'hui. Pourquoi ont-ils été créés, vers 1880 ? Pourquoi, en France et dans les ex-colonies françaises, éprouve-t-on le besoin de façonner, dès le plus jeune âge et durant huit, dix jusqu'à quinze ans, le physique et le psychisme d'enfants, d'adolescents, de jeunes adultes, pour en faire des officiers ? Pourquoi, comme dans les autres pays se réclamant de la démocratie libérale, ne forme-t-on pas le gros des effectifs d'officiers à partir de diplômés de l'Université où sont enseignés et éduqués tous les jeunes citoyens ? Pourquoi les classes préparatoires aux grandes écoles militaires ont-elles disparu des lycées civils et sont-elles quasiment toutes regroupées dans les lycées militaires ? Pourquoi ces écoles sont-elles devenues des lycées de luxe séparant radicalement de leurs camarades civils les enfants de la caste destinés à la carrière militaire ? Enfin, question est posée, dans le film, par le Père dominicain Jean Cardonnel, partie prenante de ces débats(2) : qui forme-t-on, et à quoi, dans ces établissements ?

Au cours de mon enquête, un général de corps d'armée m'a dit : « Moins on parle de nous mieux ça vaut, car même si tu fais un film très favorable à nos écoles, cela attirera l'attention. Or, ce que nous craignons par dessus tout ce sont les nains de Bercy ». Entendez les services du budget du ministère des Finances, qui pourraient s'inquiéter du coût exorbitant de ces lycées publics. Un tel effort budgétaire perdurant sur des décennies - et que certains généraux souhaitent garder discret - ne peut avoir que d' "excellentes raisons". Sont-elles celles de la démocratie ?

Au travers de témoignages très consistants, dont le vôtre, votre film décrit un système fermé, idéologiquement orienté, centré sur l'inculcation de la discipline, avec une présence constante de la violence (symbolique et physique). Comment ces établissements fonctionnent-ils ?

Le long assujettissement des enfants et des adolescents à une rigoureuse discipline, à une fréquente et grande fatigue physique, à un ennui profond durant des semaines, des mois, à une idéologie véhiculée massivement par les officiers et les sous-officiers des guerres coloniales ou de la Françafrique, par les pions (des séminaristes sursitaires, des étudiants en droit), par les fameuses "tradis" contrôlées depuis les années 80 par des catholiques intégristes, des membres ou sympathisants du FN, souvent fils d'officiers supérieurs et généraux, tout cela ressemble étrangement à une éducation de secte ou bien à celle que dispensent certains régimes totalitaires. Les personnalités ainsi formatées dès leur plus jeune âge présentent une structure caractérielle autoritaire(3), peu sensibles à la morale humaniste. Les fausses "valeurs" inculquées par un tel formatage éducatif sont coulées dans la personnalité au cours de l'enfance. Il est probable que la remise en cause des certitudes ainsi programmées est difficile sinon impossible car elle signifierait une menace d'effondrement des fondations même de la personnalité. La réaction de quelques officiers ex-enfants de troupe, à la lecture des livres de Charles Juliet ou après le visionnage de ce film, ne laisse que peu de doutes à ce sujet.

Dans votre film, vous abordez largement l'affaire du lycée militaire d'Aix-en Provence, avec notamment le témoignage de Claude Maignant, enseignant victime d'une cabale de l'extrême-droite...

L'Affaire Maignant-Warion du lycée militaire d'Aix-en-Provence, qui a défrayé la chronique dans les années 1985-1990, constitue un extraordinaire analyseur politique du rôle social de ces discrets établissements. Lors de son arrivée à l'École Militaire Préparatoire d'Aix-en-Provence en 1958, Claude Maignant était un jeune agrégé enthousiaste à l'idée de contribuer à la formation des futurs officiers. Il y enseigna pendant 28 ans en classes préparatoires aux grandes écoles militaires, notamment à Saint-Cyr. Il a fondé et présidé longuement l'Association des Professeurs de ces classes préparatoires. Il se définit comme gaulliste, fermement opposé à toute compromission avec l'extrême-droite.

Fin 1985, quarante lettres écrite sur un même modèle, mettant en cause l'enseignement de deux professeurs, Roland Warion et Claude Maignant, arrivent en dix jours sur le bureau du colonel commandant le lycée militaire d'Aix. Leurs méthodes d'enseignement, selon certains candidats et certains de leurs parents, seraient responsables de leur échec aux concours d'admission aux grandes écoles militaires. Que leur reproche-t-on officiellement ? De prodiguer un enseignement trop "universitaire", d'être trop "exigeant", de faire "réfléchir" les élèves futurs officiers, en un mot d'être "trop intellectuels", expression inventée au cours de la résistance à la persécution de Dreyfus par l'armée.

L'Inspection Générale de l'Éducation Nationale les avait promus professeurs de chaire supérieure, ce qui est très rare. Elle les ré-inspecte à la demande des militaires qui cherchent ainsi à les discréditer par une inspection-sanction. En pure perte : les nouveaux rapports d'inspection sont excellents.

Lorsque les professeurs déplaisent au commandement des écoles, il est mis fin à leur détachement et ils retournent dans un lycée civil. Ce système, associé au fait qu'ils bénéficient d'importants compléments de salaire, constitue la pierre angulaire de leur soumission aux desiderata de la hiérarchie militaire.

Du fait qu'ils sont titulaires de chaires supérieures, Roland Warion et Claude Maignant ainsi que quatre autres de leurs collègues dans les autres lycées militaires, ne peuvent pas être remerciés comme des maîtres-auxiliaires.

Quelques mois après le début de la cabale, ils sont relevés de leurs fonctions au motif que leur comportement « est préjudiciable à la mission pédagogique du lycée », à la « sérénité » qui doit régner dans un tel établissement. Les promoteurs de la cabale imputent alors aux victimes de celle-ci la responsabilité des désordres ainsi créés. Le Tribunal Administratif, dans un premier temps, annule pourtant la décision de l'Armée qui refuse d'exécuter l'arrêt du Tribunal et se place ainsi "au-dessus des lois de la République"(4).

Dans le même temps, Rémi Darne(5), auteur d'un mémoire universitaire de sciences politiques sur l'Affaire, les éditions Keruel qui publient un livre tiré de ce mémoire et Claude Maignant subissent de violentes intimidations, souvent d'inspiration néo-nazie, jusqu'à des menaces de mort par courrier et par téléphone. La presse s'empare de l'Affaire et de nombreux journaux publient des articles. Les chaînes de télévision diffusent des sujets sur cette affaire et Michel Polac lui consacre une émission complète sur TF1, Droit de Réponse, le 25 avril 1987, puis une autre quelques semaines plus tard.

Un Comité pour la Vérité et la Justice dans l'Affaire du lycée Militaire d'Aix-en-Provence est créé, auquel participent notamment Jean-Pierre Chevènement, Georges Sarre, Pierre Bérégovoy, Lionel Jospin, Roger Hanin, Pierre Vidal-Naquet, le Père Cardonnel, Gilles Perrault... L'Affaire est longuement évoquée à l'Assemblée Nationale dans une atmosphère houleuse, les députés du Front national soutenant bruyamment les auteurs de la cabale et la hiérarchie militaire. La presse découvre alors, outre la cabale orchestrée, un véritable pot-aux-roses de scandales au lycée militaire d'Aix-en-Provence.

Au cours des années 1975-85, des élèves du lycée militaire d'Aix-en-Provence, de futurs élèves-officiers, soutenus par leurs parents souvent eux-mêmes officiers, ont commis, sans être sanctionnés, ou de manière tout à fait symbolique, de nombreux actes de violence.

C'est le saccage de la villa des époux Maignant, organisé par un commando d'une dizaine de jeunes gens de 20 ans dont deux seulement avouent et sont condamnés en justice. La hiérarchie du lycée, soutenue de fait par une partie agissante de la haute hiérarchie militaire, refuse de sanctionner au sein de l'école, les auteurs de la violation de domicile et des déprédations.

C'est l'organisation par des "crânes rasés" de "tribunaux" clandestins jugeant de "l'esprit" de leurs condisciples, sur fond d'emblèmes nazis tapissant les chambres, et faisant régner leur idéal "fana-mili" - c'est-à-dire fanatiquement militariste - par la terreur liée à la violence physique. Les "bons" et les "mauvais" élèves, sur le plan idéologique sont "triés" par une structure parallèle, le "Réseau Attila".

C'est aussi le simulacre de gazage d'un élève d'origine juive, W.W., qui est enfermé de force dans une cabine de verre du laboratoire de chimie (rez-de-chaussée, bâtiment Rhin et Danube) dont les aérations sont bouchées par des survêtements avant qu'on ouvre l'arrivée de gaz de bec Bunzen(6).

C'est l'affichage de proclamations du Maréchal Pétain dans les locaux du lycée militaire, la multiplication des insultes visant le nom du général De Gaulle, l'idéalisation de la Légion des Volontaires Français contre le bolchevisme et la vente d'affiches de cette organisation, la commémoration enthousiaste du putsch des généraux de 1961.

Ce sont des propos et manifestations antisémites collectives à diverses occasions, dont les cours d'histoire sur le Front Populaire et l'Affaire Dreyfus, ou même en cours de maths, lorsque le professeur évoque les théories du mathématicien Riemann. On entend alors chuchoter dans les classes « juif, juif... ».

C'est encore l'apprentissage et la reprise en cœur, en cours d'allemand et hors de classe, de chants de la Wehrmacht nazie. Ces chants furent entonnés lors d'une visite effectuée au lycée militaire d'Aix par des officiers de la Bundeswehr qui crurent à une provocation.

On ne s'étonnera pas dans ces conditions qu'une plaque célébrant la "promotion Maréchal Pétain 1940-42" ait été posée en 2000 dans le hall d'honneur du lycée militaire. Une séquence du film est consacrée à ce scandale : astucieuse apologie de l'ex-maréchal criminel condamné à mort pour intelligence avec l'ennemi, dans un lycée d'Etat, sans qu'aucune autorité civile ou militaire d'Aix-en-Provence, ni du ministère de la Défense, ni de celui de l'Education Nationale, s'en inquiète !

Les auteurs de bizutages nazillons, les auteurs de propos et agissements racistes, pétainistes, favorables à la collaboration, pro-nazis, pro-OAS ont été constamment couverts par la hiérarchie militaire.

Et concernant l'affaire Maignant ?

En 1988, lorsque les plus en vue des membres du Comité pour la Vérité et la Justice deviennent ministres, on pense que l'iniquité va prendre fin, que les dérives vont être sanctionnées. Contre toute attente, Jean-Pierre Chevènement, Georges Sarre et, en dernière instance François Mitterrand, après avoir dénoncé l'Affaire lorsqu'ils étaient dans l'opposition, cèdent au lobby ultra de l'Armée. Claude Maignant ne sera jamais rétabli dans ses droits et ses fonctions au lycée militaire. L'Amiral Sanguinetti lui dit alors : « Vous avez été sacrifié ». Le chef d'État-major, le général Schmitt, nommé par François Mitterrand, a obtenu l'exclusion définitive du professeur en dépit du droit.

Pourquoi votre film ne prend-il pas position pour la fermeture pure et simple de ces établissements ?

Ce n'est pas le rôle d'un cinéaste que de prendre position pour la disparition d'une institution telle que celle des lycées militaires. C'est au spectateur de se faire sa propre idée à ce sujet. C'est la raison pour laquelle, dans le film, la seule allusion à une éventuelle fermeture des lycées militaires est constituée par deux photos de la manifestation qui eut lieu dans le Boulevard des Poilus, devant le lycée Militaire d'Aix, pendant la prise d'armes du Cinquantenaire évoquée là par deux autres plans. Ce 24 mai 1997, pendant les sonneries militaires, pendant les silences, nous avons enregistré les slogans criés par les manifestants devant la caserne : « Non aux cornichons(7) nazis, fermeture des lycées militaires! etc. ». Or il nous fut impossible de laisser dans le film ce que nous avions pourtant enregistré car, faute d'image dans la continuité entre l'intérieur et la manifestation à l'extérieur de la caserne, cela faisait "trop", cela faisait montage "arrangé" et nous avons donc dû renoncer à ces sons synchrones.

Si les lycées militaires sont la pierre angulaire d'une armée de caste, si les idées d'extrême-droite, fascistes et racistes y trouvent un extraordinaire terreau, si l'idéologie qu'on y inculque est l'héritière des valeurs anti-démocratiques des guerres coloniales et des guerres civiles (putsch de 1961 par exemple mais aussi pétainisme-vichysme), si l'ennemi qu'on y apprend à combattre est aussi "l'ennemi de l'intérieur" c'est à dire le peuple dès qu'il fait mine de se soulever contre la classe dominante, si une armée d'éventuelle guerre civile est toujours tapie au sein de la Défense Nationale, alors il faut se poser la question de la légitimité démocratique de tels établissements.

Il n'y a pas - a priori - de contradiction entre être un citoyen et être un officier, mais cela n'est vrai que si, et seulement si, les tâches fondamentales que le corps des officiers est appelé à remplir correspondent à la défense des intérêts fondamentaux du peuple. Qu'en est-il du rôle de protecteur de régimes corrompus, d'éducateur de futurs militaires putschistes, joué par les officiers "projetés" en Afrique et par les écoles militaires essaimées dans les ex-colonies ?

Votre film comporte de nombreuses scènes filmées en établissement. Comment avez-vous pu obtenir les autorisations nécessaires ?

Afin d'entrer et de filmer au lycée militaire lors du cinquantenaire en 1997 puis pendant quatre jours dans l'établissement vide, en février 2004, j'ai fourni un scénario expurgé aux chefs du lycée militaire, à l'association des anciens enfant de troupe, au SIRPA, aux archives du Fort d'Ivry. En gros que j'étais un ancien faisant un film de souvenirs d'enfance. J'ai accompli cela en toute bonne conscience et en toute légitimité compte tenu de l'existence d'une censure générale et secrète - dont les programmes de télé sont un symbole - qui viole nos droits constitutionnels à une information libre et véritable. Et si je n'avais pas pratiqué ainsi il n'y aurait pas de film.

E.T. mêle des témoignages, votre récit, des interviews mais aussi une partie "fiction", avec la mise en scène d'un jeune garçon "enfant de troupe". Comment avez-vous composé l'ensemble ?

Pour rendre compte de ce qui précède, en dépit de l'opposition farouche du lobby extrémiste dans l'armée, en dépit des obstacles que constitue, en France, l'omerta d'Etat sur de tels sujets, en conservant la sensibilité d'une expérience personnelle qui ne peut s'éclairer que d'une analyse socio-politique et sans sombrer dans le didactisme ou la propagande, j'ai essayé de tisser plusieurs éléments : l'expérience sensible par mes propres textes, les lieux (la caserne), les archives (photos, extraits de films de l'armée dont un tourné pendant mon séjour à Aix, dans ma propre compagnie), les textes de Charles Juliet dont la dureté est doublement distanciée : ce sont des extraits de livres et ils sont lus à l'image par François Marthouret. De plus l'entretien que donne Charles Juliet est modéré, il vient mettre en perspective l'insoutenable de ses récits. A ce premier canevas est superposé l'analyse politique portée par le récit de l'Affaire Maignant, confiée à Claude Maignant, aux archives TV(8), enfin à Jean Cardonnel qui donne - dans le cadre de l'Eglise et de la cour des Invalides, ce qui n'est pas fortuit - une analyse sur le sens d'une telle "éducation".

Comment a été financé votre film ? Va-t-il être diffusé à la télévision prochainement ?

Sur la base du vrai scénario, le Centre national de cinématographie et la Procirep ont accordé deux subventions, d'un montant total de 49 000 euros, qui ont permis de réaliser ce film dans des conditions budgétaires modestes. Il a été produit par Philippe Cosson - Zagarianka Productions. Une chaîne câblée, TV10 Angers, s'était engagée à programmer le film sur son antenne - condition sine que non pour obtenir une aide. Toutes les grandes chaînes ont auparavant décliné un pré-achat sous différents prétextes. Arte refuse de diffuser le film terminé.

Entretien réalisé par Gilles Alfonsi

1 - Bernard Richard évoque les propos de l'amiral Sanguinetti sur ce point : « les nominations aux postes de responsabilité dans l'armée (chefs de régions militaires, chef d'états-majors des armées, etc.) sont décidées en Conseil des Ministres. La hiérarchie militaire doit proposer trois noms, ce qu'elle fait : un qui est réputé "bas de plafond", un qui traîne une casserole, divorce tapageur par exemple, et le troisième qu'ils souhaitent voir nommé. Dans 95% des cas le candidat qu'ils désignent de cette façon subtile est nommé ».

2 - Jean Cardonnel, frère prêcheur chez les Dominicains, philosophe, fut le président du comité de soutien à Rémi Darne et un défenseur acharné de Claude Maignant.

3 - Lire à ce sujet "Psychanalyse et horizons politiques" de Money-Kyrle (Privat ed., 1985). Il fut chargé, en 1946, de sélectionner en Allemagne post-nazie les fonctionnaires susceptibles de diriger une administration démocratique. Il s'agissait de trouver ceux qui jouissaient encore d'une conscience morale épargnée par les ravages de "l'éducation" autoritariste prussienne ou nazie.

4 - L'ouvrage de Richard Bernstein, correspondant du New York Times à Paris, Fragilité de la France (François Bourin ed.) contient un long chapitre excellent sur l'Affaire Maignant. Le titre de ce chapitre : "Au-dessus des lois de la République".

5 - Rémi Darne, jeune chercheur en philosophie, journaliste à l'Humanité et co-fondateur de Combat face au sida a consacré des années de sa vie à l'Affaire du lycée militaire d'Aix-en-Provence. Il avait publié deux livres sur le sujet : L'Armée face à la Démocratie - L'Affaire du Lycée Militaire d'Aix-en-Provence (Paul Keruel ed.) et Les Fous de l'Ordre - Armée et Éducation face à la Démocratie (Henri Berger ed.), dix-huit mois avant son décès, à l'âge de 33 ans. Rémi Darne a subi de nombreuses menaces et intimidations pour son travail.

6 - Témoignage de Michel Bonnet, dans Les fous de l'ordre, Rémi Darne (éditions H. Berger).

7 - Les "cornichons" sont les élèves des corniches, c'est-à-dire des classes préparatoires à Saint-Cyr.

8 - Il est bon de savoir, au sujet des archives TV, que la première version du montage comportait 6 minutes issues des deux émissions Droit de Réponse, de Michel Polac, consacrées à l'Affaire. Nous avions ainsi les témoignages directs sur les chants nazis, l'affaire Pétain, la ratonnade dans le ville d'Autun, le magouillage du conseil de classe qui permit d'exclure les quatre élèves qui soutinrent Claude Maignant, enfin le témoignage capital de M. Naudin venu raconter la cabale vue de l'intérieur de l'école, le rôle des profs, etc. Or, lorsque nous avons voulu négocier les droits sur ces images auprès de TF1 il nous fut réclamé 1500 euros hors taxe par minute. Toute minute entamée étant due. TF1 exigeait donc, pour 9 minutes utilisées, 13 500 euros pour UN passage sur UNE TV du câble reçue par quelques centaines ou, tout au plus, quelques milliers de téléspectateurs. A nos protestations indignées il fut répondu, je cite : « TF1 c'est chic et cher » ! Nous avons dû nous rabattre sur les journaux TV (plus ou moins 200 euros la minute auprès de l'INA). Le film en souffre.