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Contrôle social - normalisation

Traitement de la délinquance : de la médicalisation à la normalisation

Une récente expertise de l'Inserm prend pour objet le soi-disant trouble des conduites de l'enfant et de l'adolescent, ou comment s'enfermer dans une science partisane, et la propager.

Nous avions évoqué, dans notre n°36(1), le rapport précédent de l'Inserm en la matière, rendu public début 2003. Ce rapport traitait de l'ensemble des troubles mentaux concernant les enfants et les adolescents (autisme, hyperactivité, anorexie mentale, troubles de l'humeur, troubles anxieux, troubles du développement) à l'exception du trouble des conduites dont on nous annonçait qu'ils feraient l'objet d'une prochaine étude... Celle-ci, parue en septembre 2005, a été l'objet de nombreuses critiques, ainsi qu'en témoignent ces quelques épithètes : « rapport orwellien » « Orange mécanique à nos portes » « biologisme » « comportementalisme » « néoscientisme positiviste » « absence de toute analyse du contexte social, politique, économique, culturel ».

Que serait donc le trouble des conduites ?

En avant-propos, les auteurs, sans doute dans un but pédagogique, proposent une définition très large : « oppositions, désobéissance et colères répétées, agressivité chez l'enfant, coups,blessures, dégradations, fraudes et vols chez l'adolescent » avant de se référer principalement au DSM IV américain(2) et à la CIM10(3) très proche. Ainsi il s'agirait d'un syndrome « défini comme un ensemble de conduites répétitives et persistantes, dans lequel sont bafoués les droits fondamentaux d'autrui ou les normes et règles sociales (...) ». Cette définition synthétique semble être essentielle, car elle figure à plusieurs reprises dans le rapport.

Les études internationales prises en compte estiment qu'entre 5 % et 9 % des jeunes (garçons) de 15 ans seraient atteints du trouble des conduites. Pour les experts, ce trouble est à considérer « comme un facteur de risque de délinquance, qui peut jouer en complémentarité avec d'autres facteurs ». Un facteur de risque très important, à en croire leur rapport.

Hyperactivité en France

Selon Le Monde, qui s'est procuré les chiffres de l'Assurance maladie, la consommation de méthylphénidate, molécule prescrite pour traiter l'hyperactivité de l'enfant et commercialisée sous le nom de Ritaline et de Concerta, a triplé en quatre ans : « 171 276 boîtes de Ritaline et de Concerta ont été remboursées en 2004, contre 107 095 en 2002 et 53 488 en 2000. Au total, on estime entre 7 500 et 9 000 le nombre d'enfants qui prennent du méthylphénidate en 2005 »(1).

Le doute que nous exprimions(2) quant au fait que l'inflation mondiale en matière de traitement chimique de l'hyperactivité puisse s'arrêter aux frontières de l'hexagone se trouve en voie d'être justifié.

(1) Le Monde du 23 novembre 2005

(2) Voir Combat n°36, juin 2004

Selon eux, « différents troubles présentent des recoupements ou apparaissent en lien avec le trouble des conduites ». Il s'agit du trouble oppositionnel avec provocation (TOP), du fameux trouble déficit de l'attention / hyperactivité (TDAH), du trouble bipolaire précoce. Le trouble de la personnalité antisociale est même évoqué : « Selon le DSM-IV, la distinction diagnostique entre les deux troubles est claire : le diagnostic de personnalité antisociale ne peut être posé qu'après l'âge de 18 ans et nécessite que le sujet ait rempli les critères de diagnostic de trouble des conduites avant l'âge de 15 ans ».

« Bien que l'on puisse s'interroger sur le fait que l'on considère la personnalité antisociale comme un trouble mental alors qu'il n'y a pas de traitement (...), le choix fait par le DSM-IV de formaliser le continuum trouble des conduites / personnalité antisociale permet de bien placer la personnalité antisociale au sein des troubles mentaux ».

Nous voyons ici comment un trouble mental est créé - ce qui conduit à la pathologisation des actes d'une personne - par un tour de passe-passe dans la formalisation de ce trouble. (Rappelons que le premier niveau de la construction d'un trouble réside dans la définition des critères diagnostiques - ou symptômes - c'est-à-dire des éléments dont la présence permet de conclure à l'existence du trouble).

Selon les études consultées, « il existe une forte stabilité du diagnostic de trouble des conduites dans le temps, deux tiers des sujets ayant le diagnostic pendant l'enfance l'ont toujours à l'adolescence ».

De plus, « selon l'âge de survenue (avant ou après la dixième année), la symptomatologie et l'évolution du trouble diffèrent, avec un pronostic plus péjoratif et un risque élevé d'évolution vers une personnalité antisociale à l'âge adulte lorsque l'apparition est précoce ». Tout ceci a pour but de nous persuader qu'un nombre important de futurs délinquants est repérable dès le plus jeune âge par son profil pathologique.

Dès lors le constat s'impose : « Le dépistage, la prévention et la prise en charge médicale du trouble des conduites restent insuffisants en France en regard de ses conséquences (risque de mort prématurée(4), troubles associés...) et du coût pour la société (instabilité professionnelle, délinquance, criminalité...) ».

Pour remédier à cette situation, les experts prônent le dépistage médical systématique dès la petite enfance, ils recommandent un examen de santé vers 36 mois : « à cet âge ; on peut faire un premier repérage d'un tempérament difficile, d'une hyperactivité et des premiers symptômes du trouble des conduites ». De plus il s'agirait de « sensibiliser les familles, les enseignants et le public en général à la reconnaissance des symptômes précoces du trouble des conduites ».

Le diagnostic étant effectué, il s'agit de mettre en place des stratégies préventives ou de traitement.

Sont recommandées les prises en charge dites psychosociales, qui concernent à la fois les parents, l'enfant et (parfois) les enseignants avec le recours aux thérapies familiales ou multisystémiques. Quant aux thérapies s'appliquant spécifiquement à l'enfant, elles sont exclusivement cognitivo-comportementales (TCC), basées sur l'apprentissage des stratégies de résolution de problèmes, par le moyen de jeux de rôle, de mises en situation avec utilisation de récompenses-punitions. L'expertise collective recommande de faire usage, en seconde intention(5), du traitement pharmacologique, avec trois classes de médicaments : les antipsychotiques, les psychostimulants et les thymorégulateurs. « Ils ont pour l'essentiel une action anti-agressive ».

Le trouble des conduites se situerait, selon cette étude, « à l'intersection de la psychiatrie, du domaine social et de la justice ». Pourtant parmi les experts on ne trouve que des pédopsychiatres, des épidémiologistes, des cognitivistes, des psychologues du développement, des neurogénéticiens, un neuropharmacologue, sans oublier le psychologue clinicien de service : aucun sociologue(6), aucun pédopsychiatre d'orientation psychanalytique, aucun psychanalyste travaillant avec des enfants ou des adolescents, aucun enseignant, aucun éducateur, aucun criminologue, aucun magistrat. Il est alors légitime de s'interroger sur l'ambition de cette expertise collective mais restreinte de promouvoir l'envahissement par le médical - celui des neurosciences, des TCC et du traitement médicamenteux - des champs de la psychiatrie, de l'école, de la famille, de l'aide éducative et de la justice.

Dans le cas d'un régime autoritaire /sécuritaire, le risque d'une instrumentalisation partielle du pouvoir médical par le politique est accru, mais il est essentiel de comprendre qu'il ne s'agit là que d'une des composantes actives de l'hydre répression-contrôle social-normalisation, du pouvoir de soumettre(7), et pas la plus importante.

Conjointement, un processus différent serait à l'œuvre qui, s'il n'exclut pas les collaborations directes ponctuelles entre pouvoirs politique, judiciaire et médical négociées dans un cadre de luttes de pouvoir, serait mu par une autre logique : une logique d'extension progressive du pouvoir médical au sens large - pour ne pas dire biopouvoir - dont témoignerait l'infiltration progressive des champs éducatif, judiciaire et politique.

Il n'est pas inintéressant de resituer à cet endroit les propos d'Isabelle Gasquet, médecin épidémiologiste, co-auteur de l'expertise : « Jusqu'ici, la délinquance n'était abordée que d'un point de vue judiciaire ou social. Loin de nous l'idée de nous approprier le bébé, mais nous avons cherché à ajouter l'angle médical pour en enrichir l'approche »(8). Derrière les propos de com' plus ou moins adroits, le trouble des conduites, le TOP, le TDHA, sont autant de petits "cheval de Troie" pour le médical, qui interpelle les pouvoirs en place en leur tenant ce discours : nous avons identifié des éléments constitutifs des problèmes auxquels vous êtes confrontés, nous vous proposons un ensemble d'outils (préventifs et curatifs) dont nous avons scientifiquement testé l'efficacité. Comment pourriez-vous continuer à vous passer de nos services ?

Si 30 % ou 50 % des jeunes enfants repérés comme étant atteints par un ou plusieurs de ces troubles commettront plus tard des actes dits délinquants(9), c'est au bout du compte l'ensemble de ces enfants qui devraient être traités au seul tort d'avoir des comportements s'écartant des normes et règles sociales : cette stratégie, si elle était appliquée, renforcerait dans des proportions insoupçonnées le processus de normalisation et le contrôle social.

Cela conduit à s'interroger : peut-être allons-nous vers une confusion progressive des fonctions politique, éducative, médicale, judiciaire et policière. Les différentes fonctions du pouvoir ne seraient-elles pas appelées à s'indifférencier de plus en plus, jusqu'à se fondre ?

Sous couvert du maintien des identités professionnelles traditionnelles, une "fonction" hybride n'est-elle pas en gestation, au service de la normalisation, du contrôle, de la transmission de la soumission ?

La formule reprise par le titre de l'article de L'Humanité consacré à ce rapport, "Au secours Françoise (Dolto), ils sont devenus fous !"(10) avait le mérite, au-delà de l'interpellation naïve d'une mamie Dolto en position de détentrice du Savoir et de la Vérité, d'évoquer une question d'importance, celle de la relativité fondamentale des normes et des pathologies, ou quand le comportement de ceux qui cherchent à imposer leurs normes peut apparaître pathologique, pour peu que l'on porte des valeurs différentes.

Il n'est pas étonnant que sous le règne des normes des idéologues des neurosciences, des TCC et des médicaments psychotropes, l'hypernormalité de nombreux enfants - autant de petits chiens savants bien dressés - ne soit pas citée au nombre des troubles mentaux fabriqués par la psychiatrie américaine répertoriés dans le manuel catéchisant du DSM IV. On ne peut que souhaiter à ces enfants trop normaux une éducation aux conduites oppositionnelles, avec ou sans provocation, selon leur désir. En ces temps sécuritaires, les formes que prennent nos sociétés d'humains prétendument libres - conditionnement, contrôle social, répression - sont autant d'appels à l'opposition et à l'insoumission au pouvoir, quels que soient les modes par lesquels il s'exerce.

(1) Voir "L'hyperactivité de la psychiatrie américaine", Combat, n°36, juin 2004.

(2) Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux, American Psychiatric Association.

(3) Classification internationale des maladies, Organisation mondiale de la santé.

(4) Bien évidemment l'évocation du droit à la vie ne pouvait manquer à l'argumentaire.

(5) Mais n'y a-t-il pas parfois des écarts entre intentions et pratiques ? Des écarts échappant à toute étude scientifique ?

(6) Laurent Mucchielli a été auditionné, mais ses conclusions n'ont pas été utilisées par les experts (voir L'Humanité du 11 octobre 2005). Une communication de L. Mucchielli figure, parmi d'autres, en fin de rapport.

(7) Qui a pour finalité, consciente et "inconsciente", la soumission.

(8) Citée par Le Monde, 23 septembre 2005.

(9) Cette estimation ne peut être que très approximative, les critères de la délinquance (dépendants des pratiques judiciaires et policières) pouvant couvrir une très large palette.

(10) L'Humanité, 11 octobre 2005.