La charte du site Notre équipe Plan du site Nous joindre Ecrire, participer Liens

CONTRE TOUTES LES DOMINATIONS

DecorationEspaces

DecorationThèmes

DecorationPenser par soi-même

DecorationFils rouges

DecorationPublications

DecorationChronique

Imprimer cet article

Politique / Société / Sociologie / Répression pénale

Une inédite contestation de l'ordre inégalitaire

Peu d'observateurs ont souligné l'ampleur des événements de novembre 2005, pourtant révélatrice de la gravité de la crise sociale et politique actuelle. La plupart des politiques et des médias ignorent, ou choisissent de taire, les enjeux d'égalité sociale qui sont posés.

Les destructions ou dégradations ont concerné plusieurs centaines de bâtiments publics. Notons au passage que les dégâts sur les établissements scolaires ont concerné "seulement" 92 collèges sur 5200, 49 lycées sur 2500 et 106 écoles sur 51 000, soit une proportion très faible.

Si l'indicateur médiatique le plus utilisé par les médias a été le chiffre quotidien des voitures incendiées, on doit souligner la multitude et la diversité des actes de violence : engins incendiaires bricolés, feux de poubelles et de pneus, jets d'objets sur la police et sur les pompiers...

On est certes loin d'un embrasement généralisé de la banlieue, qui aurait justifié par exemple l'emploi de l'expression de mouvement de masse : dans chaque quartier ce sont des groupes très minoritaires qui ont participé aux violences. Mais par rapport aux formes traditionnelles de mobilisation collective, on ne peut que constater que ce mouvement-là a été numériquement important.

A ce mouvement d'ampleur a correspondu une mobilisation policière et judiciaire de masse, sans précédent : 11 500 policiers et gendarmes mobilisés (dont 217 ont été blessés) ; de nombreux tribunaux engorgés, siégant parfois la nuit... ce qui donne 422 majeurs condamnés en comparution immédiate, tandis cependant que 59 étaient relaxés (le plus souvent pour cause de dossier vide).

Consternant traitement médiatique

Pour ceux qui n'étaient pas encore convaincus que le traitement des questions sociales par les grands médias (chaînes de télévision, particulièrement, mais aussi principaux journaux), la période aura peut-être fonctionné comme un révélateur. On y a trouvé d'abord une incapacité totale à fournir la moindre analyse sérieuse des événements, les tribunes et interviews de spécialistes faisant office de cache-misères. On a ensuite constaté une large complaisance à l'égard du gouvernement, la mise en scène de la fermeté de l'Etat ne faisant que masquer ses carences. Sauf rares exceptions, aucune confrontation, aucun débat véritable sur le sens des événements n'a eu lieu.

En revanche, certains - parmi lesquels Le Parisien et Le Monde se sont particulièrement illustrés - n'ont guère attendu pour remettre en scène les bénéfices que l'extrême droite pourrait tirer de la situation, ce contre quoi ils s'insurgent bien entendu, en ignorant largement, ou en minorant, les discours politiques, syndicaux et associatifs qui, depuis des années, s'attachent à souligner la situation de crise sociale et politique actuelle.

Evoquons le climat dans les quartiers et les réactions des habitants. On ne peut certes pas déceler une unité de réaction, mais beaucoup d'observateurs et d'élus locaux ont noté plusieurs éléments : le calme des habitants et l'absence d'affrontements (même symboliques) entre la grande masse des habitants et les émeutiers ; l'existence de mobilisations pour protéger certains équipements publics mais aussi pour éviter que la venue de policiers n'aboutisse à un enchaînement des violences ; la dureté des relations entre de nombreux habitants et forces de l'ordre... Il est par contre plus difficile de percevoir certains autres effets, par exemple psychologiques des événements (peur ? crainte ? racisme ?), mais les articles de presse autour d'un regain des idées racistes lié aux événements restent sujet à caution, sans compter la responsabilité directe du gouvernement et des médias eux-mêmes dans ce domaine (exemple : Le Parisien interviewant Le Pen en titrant sur l'idée que le leader frontiste tire bénéfice des événements).

Ces émeutes constituent un événement considérable par le trouble à l'ordre public qu'elles ont constitué. Mais, d'une part elles ont été révélatrices de l'état actuel de la société ; d'autre part elles ont montré que les formes traditionnelles de revendications sociales ne remplissent plus leur rôle habituel de régulation. Surtout, alors que l'Etat ignore la dimension sociale des événements, une forte proportion des habitants des quartiers populaires considère que ces violences s'expliquent par la condition sociale des populations (et non pas du fait de l'existence de bandes, de la circulation de la drogue, du complot islamo-intégriste, ou à cause du rap et de la polygamie).

Engrenage

Une dimension est à creuser : le rôle des provocations de N. Sarkozy, et plus largement la position de fond défendue par celui-ci. On se rappelle les descentes médiatiques du ministre à la Courneuve, en juin 2005, après le décès d'un jeune par balle. C'est le moment où il fait le choix de son nouveau vocabulaire, parlant de la nécessité de nettoyer La Courneuve au Kärcher (à la veille de l'intervention de 200 policiers qui repartirent bredouilles). Ces propos avaient été à l'époque très mal ressentis par les habitants : comme une humiliation.

Ce positionnement a été confirmé régulièrement. Le 25 octobre, à Argenteuil, Nicolas Sarkozy parle de la « gangrène » contre laquelle il veut lutter et de « racailles » dont il va débarrasser les bonnes gens. Les jours suivants, l'enchaînement chronologique des événements est celui-ci : la mort des deux jeunes à Clichy-sous-Bois, le 27 octobre, est immédiatement suivie de l'affirmation par le ministère que la police ne poursuivait pas physiquement les jeunes. La colère monte et des affrontements ont lieu à Clichy-sous-Bois, puis se développent dans tout le pays. Le 10 novembre, alors que les violences ont fortement diminué, Sarko-la-menace dénonce à la télévision les « racailles » et les « voyous » dont il entend débarrasser le pays.

En fait, se dessine une forme de projet politique, comme l'évoque la Fondation Copernic dans un numéro spécial de son bulletin Copernic Flash consacré aux significations de la révolte des jeunes des quartiers défavorisés, où « l'absence de respect des droits et des limites de la loi contribue à développer la peur et autorise la construction de modes d'intervention de plus en plus sécuritaires ». Pour justifier une position uniquement répressive, il faut surenchérir sans cesse et pratiquer l'amalgame. Par exemple en mélangeant lutte contre le terrorisme, le banditisme et lutte contre la délinquance, en évoquant le trafic de drogue, en laissant entendre que les violences ont été organisées et coordonnées, ou encore en présentant les émeutiers comme de dangereux récidivistes. Ce sont-là des allégations mensongères qui seront tour à tour démenties par les juges, les associations, les élus, certains ministères, les Renseignements généraux eux-mêmes, mais qui auront joué un rôle dans la perception mentale du plus grand nombre.

Sans doute, les provocations du ministre de l'Intérieur ont contribué à cette explosion de violences dans les quartiers populaires. Mais on sait aussi que la cocotte-minute ne demandait qu'à exploser depuis des années : on peut même se demander pourquoi elle n'a pas explosé plus tôt. Peu nombreux ont été les élus locaux des villes de banlieue vraiment surpris. On ne sera donc pas étonné si d'autres mouvements, de formes plus ou moins proches, ont lieu dans la prochaine période, les émeutes n'ayant en fait abouti à aucune prise en considération sérieuse des enjeux de fond qui sont posés.

Trois semaines d'affrontement

Nuit du 27 au 28 octobre

Trois jeunes pénètrent dans un transformateur EDF à Clichy-sous-Bois. Deux d'entre eux meurent électrocutés, le troisième est gravement blessé. Premières violences dans la ville le soir même.

Nuit du 28 au 29 octobre

400 jeunes affrontent 300 policiers à Clichy-sous-Bois et Montfermeil.

Nuit du 29 au 30 octobre

Peu d'affrontements.

Nuit du 30 au 31 octobre

Développement de la violence en Seine-Saint-Denis.

Nuit du 1er au 2 novembre

Développement des affrontements en Seine et Marne, Yvelines et Val d'Oise.

Nuits du 2 au 4 novembre

Développement des affrontements, en Ile-de-France puis en province.

Nuit du 4 au 5 novembre

900 véhicules incendiés dans toute la France. 250 interpellations.

Nuit du 5 au 6 novembre

1295 voitures brûlées. 312 interpellations.

Nuit 6 au 7 novembre

1408 voitures incendiées. 395 interpellations. 274 communes concernées.

Nuit du 7 au 8 novembre

1173 voitures brûlées. 330 personnes interpellées. Décrue en Ile-de-France. Violences très nombreuses en province.

Nuit du 8 au 9 novembre

Nette baisse des violences. 617 véhicules brûlés. 203 interpellations.

9 novembre

Le couvre-feu est mis en oeuvre dans quelques villes (Rouen, Le Havre, Amiens, Orléans...).

Diminution des violences les nuits suivantes, tandis que la justice s'organisait pour faire face à l'afflux de personnes interpellées (de très nombreux dossiers vides de preuves arrivant devant les juges).