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Politique / Société / Sociologie / Répression pénale

Négation de la question sociale et dérive liberticide

Face à la critique majoritaire du libéralisme et à la crise de légitimité du politique, la révolution conservatrice s'accélère. Rupture sociale et rupture démocratique sont à l'ordre du jour. Dans cette situation dangereuse, exigences sociales et exigences démocratiques forment la matrice d'une alternative politique.

A la différence des violences urbaines, la violence exercée par le pouvoir politique à l'encontre de toute la société s'est installée peu à peu ces dernières années, instaurant une rupture avec l'ordre démocratique tel que nous le connaissons depuis au moins les années 70. Cette violence ne naît pas des événements de novembre 2005. Elle existe lorsque face à des millions de citoyens manifestant contre la réforme des retraites, en 2003 - et soutenus par l'opinion publique - le gouvernement impose sa ligne et n'ouvre aucune discussion. Elle existe lorsque les mouvements sociaux, qui se succèdent nombreux et puissants - quoi que presque toujours de champs limités -, n'obtiennent rien d'autre que du mépris. Plus largement encore, elle existe lorsque les échecs successifs de la majorité parlementaire aux différents scrutins électoraux des dernières années n'aboutissent à aucune concession. Elle existe enfin lorsque le vote de 55 % des Français au référendum contre le projet de Traité de constitution pour l'Europe ne conduit à aucune remise à plat des options de l'ensemble des partis de gouvernement qui, tous sauf le parti communiste, l'ont soutenu.

Qu'est-ce que le "pacte démocratique", sinon la prise en considération des exigences de la société civile, des citoyens, c'est-à-dire la possibilité pour les citoyens d'influer sur le cours des choses ? Le pouvoir n'a de cesse de dénoncer des « preneurs d'otage », lorsque des salariés usent du droit de grève, conquête démocratique fondamentale, là où il devrait ouvrir des discussions. Un énorme recul a eu lieu ces dernières années, sans que l'on conçoive le plus souvent qu'il s'agit là d'un mouvement de fond : il semble imperceptible tant que chaque mouvement social, chaque événement est pris isolément. Certains ont néanmoins parlé à juste titre de révolution conservatrice, qui passe notamment par pertes et profits la négociation sociale et brime toutes les formes d'implication des citoyens dans la vie de la cité (annulation de toute velléité de développement d'une démocratie sanitaire, suppression des subventions aux associations dont le rôle en matière de médiation est essentiel...).

Le tournant de novembre 2005

Reste qu'une rupture importante a eu lieu en novembre, qui comporte plusieurs dimensions : premièrement, là où il y avait surtout volonté affichée de réforme au soi-disant bénéfice de la société, c'est une négation de la question sociale qui s'est affirmée. On trouve cela, entre autres, dans les discours de Nicolas Sarkozy, affirmant que les problèmes des quartiers populaires sont « la drogue » et « les bandes », qu'il s'agit d'éradiquer (il suffit de regarder l'exemple américain pour savoir ce qu'il en est de l'efficacité des rhétoriques guerrières d'éradication). On le trouve aussi dans le silence - partagé par la grande presse et par la gauche social-libérale, et malheureusement pas le monopole des seules forces conservatrices - sur l'impérieuse nécessité de modifier en profondeur les conditions sociales précédemment évoquées pour changer la condition sociale, de combattre les inégalités sociales et territoriales, d'en finir avec les politiques qui privilégient toujours les zones et les populations riches.

Pour Nicolas Sarkozy et Dominique de Villepin, il n'y a pas d'abord de l'injustice sociale, de l'inégalité des chances : il n'y a que des personnes qui ne font pas suffisamment d'efforts, l'Etat ayant vocation à donner leur chance à ceux qui veulent vraiment s'en sortir, la masse de ceux qui sont perdus pour le système économique pouvant bénéficier de la charité et des restaurants du cœur.

Deuxième rupture, dans le prolongement de la première, le social et plus largement l'action publique ne sont conçus que comme contrepartie de l'effort, et conditionnés : il faut que les populations soient obéissantes, soumises. Là aussi les vieilles recettes des conservateurs sont à nouveau mise en avant : proposition de suspendre les allocations familiales aux familles dont les enfants présenteraient des troubles du comportement à l'école, sanctions des parents qui ne feraient pas suffisamment preuve d'autorité etc... Là où les politiques de solidarité sont dans notre pacte social conçues comme des moyens de corriger l'inégalité et de soutenir les familles et les personnes, on en revient à les considérer comme des faveurs. Leur suppression est envisagée comme un moyen légitime de répression des mauvais parents. Ainsi se concrétise la politique qui consiste à punir les pauvres, par exemple en radiant les chômeurs à tour de bras, sur fond d'aggravation des ségrégations urbaines et sociales et de développement tentaculaire du bras armé de l'Etat pour contrôler les populations dangereuses. Et bien entendu, on s'étonnera par la suite du développement d'une économie de la débrouille, de la précarité, des morts de froid, du désespoir.

Hélico...

Seuls ceux qui ont connu la guerre peuvent se souvenir, peut-être, de l'inquiétude que représente le survol de son domicile par un hélicoptère. Au cours des émeutes, dans les jours suivants, et même le 31 décembre dernier, la banlieue nord de Paris, où se trouve le siège de Combat, a régulièrement été survolée.

Vol bruyant tard le soir, puissant éclairage certains soirs. Vol dont l'utilité concrète en terme de répression était forcément de niveau zéro, comme en atteste l'absence de données sur ces rondes nocturnes de la part du ministère de l'Intérieur. Mais vol signifiant aux habitants la présence de la police : un mélange de « nous veillons sur vous » et de « soumettez-vous, soyez sage ».

A 1500 euros l'heure de vol, Nicolas Sarkozy avait besoin de faire sa pub le soir du Réveillon en survolant une partie de l'Essonne. Il inspectait le dispositif policier, comme le dirent les médias le lendemain matin. D'un côté ce n'est pas drôle, ce gars qui prend l'habitude de s'insinuer dans notre vie privée. De l'autre, le savoir dans les airs à faire le pitre en ce soir de Nouvel An pendant que nous dînions en souhaitant une année anti-Sarko était assez amusant.

Soulignons au passage que cette évolution de la conception de l'action publique se développe au moment où le législateur a décidé de débarrasser rapidement de nombre de ses politiques, en organisant le transfert des compétences et des charges en matière d'action sociale aux Départements. C'est d'ores et déjà le cas avec le transfert de la gestion du RMI, qui devrait pourtant relever de la solidarité nationale, mais aussi avec les fonds sociaux, dont le fonds d'aide aux jeunes. C'est bien la nature de l'Etat qui est touchée par ces réformes, avec la fin de l'équilibre (certes insatisfaisant) entre ses missions sociales et ses fonctions d'ordre.

Perte de la mesure

La négation de la question sociale, c'est-à-dire des enjeux d'égalité sociale, de justice et de dignité, va de pair avec la surenchère répressive et la main portée sur les libertés. On voit ainsi un gouvernement de la République justifier de recourir à des mesures d'exception, dont l'état d'urgence, par une soi-disant menace potentielle, et comme s'il s'agissait d'un simple dispositif technique, l'Assemblée nationale l'ayant voté à une très large majorité (seul le groupe communiste et quelques députés isolés s'y étant opposés). Soixante-quatorze professeurs d'Université ont eu beau jeu, par la suite, de demander la suspension de l'état d'urgence, soulignant que « l'illégalité du maintien de ce régime d'exception est constituée », dès lors que les troubles à l'ordre public qui avaient justifié son instauration ont complètement cessé, le gouvernement n'a pas bougé. Droit dans ses bottes.

Là aussi, considérons les événements de novembre non comme une parenthèse, mais comme une étape d'aggravation : l'agressivité gouvernementale et étatique à l'encontre des droits sociaux, des services publics et des fonctionnaires, et des salariés en est symptomatique. Nous sommes entrés dans un régime de provocations gouvernementales - ce que nous ne connaissions pas -, avec une pleine utilisation de l'appareil policier et pénal. Provocations gouvernementales, avec les actes et les propos de Nicolas Sarkozy. Utilisation de l'appareil policier et pénal, avec notamment des semaines d'abattage judiciaire scandaleux après les émeutes, dans des conditions indignes d'une démocratie.

Sarkozy justifie "tout"

Est apparue dans cette période une figure politique un peu oubliée ces dernières années : celle de l'homme qui n'a jamais tort, qui ne doute de rien (et surtout pas de sa capacité à être l'homme fort de la situation).

C'est l'homme qui dit le droit et qui interdit. Critiquant l'affiche diffusée par Act Up-Paris (sa photo titrée "Votez Le Pen") non pas seulement en en dénonçant l'excès ou la caricature, mais en contestant « le droit de s'opposer en utilisant des méthodes pareilles » d'« amalgame ».

C'est l'homme qui dit LA vérité, lorsqu'il conteste que des personnalités issues des banlieues la connaissent : « Quant à Monsieur Thuram, ça fait bien longtemps qu'il n'a pas été dans les banlieues » alors que « je considère que je connais un peu mieux ce qui se passe dans les banlieues françaises ». Celui qui, comme Alain Finkelkraut, dénonce la « pensée unique » qui aurait cours en France.

C'est l'homme qui va partout, « 40 fois dans les quartiers difficiles », qui sait tout, qui voit tout (c'est sûr, du ministère de l'Intérieur, on voit assez bien...).

Mais aussi l'homme qui menace, qui amalgame et se contredit(1) : « Je ne suis pas de ceux qui font le moindre amalgame entre les étrangers et les émeutes (...). C'était pour mettre en garde les ressortissants étrangers contre une participation aux émeutes [qu'il est intervenu à l'Assemblée nationale sur la volonté d'appliquer la loi en matière d'expulsion des étrangers] ».

L'homme qui baratine, lorsque plusieurs semaines après les violences urbaines il continue d'affirmer que les émeutiers étaient des récidivistes alors que la justice comme les Renseignements généraux ont souligné que les quatre cinquièmes n'en étaient pas. Un homme dangereux, déjà au pouvoir, et qui aspire à en posséder bien davantage.

Idéologie libérale

Du point de vue des solutions, celles de De Villepin et celles de Sarkozy se rejoignent. Elles réactivent les vieilles idées conservatrices du mérite individuel, qui appelle récompense, faisant porter à l'individu l'essentiel de la responsabilité de sa situation sociale lorsqu'au contraire les plus grandes parts de la population des quartiers populaires sont sujet de relégation par le système économique et social. Comme toujours, cette idée s'appuie l'évocation de l'effort produit par les jeunes qui réussissent à faire des études ou à s'insérer professionnellement. Elle néglige d'une part que pour le nombre de ceux qui réussissent à franchir les barrières de la sélection et des discriminations, l'immense majorité reste sur le quai ; d'autre part, elle tait le prix et les conditions de ces réussites, à savoir un acharnement souvent destructeur pour les personnes.

Enfin, et peut-être surtout, elle abandonne du coup toute idée de modifier en profondeur ce que sont les conditions sociales dans lesquels la jeunesse des quartiers populaires grandit, étudie et accède à l'insertion professionnelle, à savoir le plus souvent par le biais de petits boulots précaires sous-payés, une exploitation durable, et non une simple expérience passagère d'adolescents cherchant un peu d'argent de poche : c'est là un mode de survie économique.

Il y a donc deux ruptures simultanées : une rupture par rapport à une société où la conflictualité dans les rapports sociaux se traduisait par des compromis (plus ou moins positifs) ; et une rupture par rapport au fonctionnement démocratique, avec l'utilisation de moyens comme l'état d'urgence pour plier à toute la société la loi de fer d'un Etat refusant d'affronter les enjeux d'égalité et de justice sociale et dont l'action est actuellement dédiée à imposer le libéralisme économique.

Résistance et alternative

La situation est pourtant contradictoire. Lourde de dangers, à l'évidence, mais aussi ouverte. L'explosion des quartiers populaires a eu comme effet de placer les questions d'inégalités, de discriminations au centre des débats publics. Les événements n'ont nullement effacé la force de la critique de la politique de Villepin et les conflits sociaux continuent de se succéder. La critique du capitalisme a une ampleur significative : 61 % des sondés soulignent que le capitalisme est pour eux un système critiquable ; plus du tiers soulignent qu'il l'est au titre qu'il signifie l'exploitation de l'homme par l'homme ; le tiers en ce sens qu'il est inégalitaire.

Autrement dit : la dérive sécuritaire intervient au moment où le capitalisme voit sa légitimité s'effriter considérablement.

Quelle alternative ?

Premièrement, l'interprétation des événements de novembre 2005 mérite approfondissement et débat, car refermer la page serait acter les explications médiatiques et politiques les plus connotées par la vision réactionnaire. Deuxièmement, on doit mettre en pleine lumière le constat qu'émerge un capitalisme outrancier, à la fois agressif contre les droits fondamentaux et répressif. En troisième lieu, ces prises de conscience appellent au développement de mobilisations beaucoup plus fortes, plus déterminées, et surtout plus globales puisqu'il s'agit de contrecarrer un projet de société. A l'évidence, des alliances sont à construire entre les forces sociales des quartiers, les associations, les partis et les citoyens impliqués en matière de défense des libertés individuelles.

En fait, pour mettre un terme à l'offensive actuelle, un mouvement social du niveau de ceux de 1936 ou de 1968 au moins doit avoir lieu, mouvement certes impossible à décréter mais d'actualité. Ce mouvement constituerait une appropriation populaire de la construction d'une alternative au nouveau capitalisme, au capitalisme sécuritaire.

(1) Interview de Nicolas Sarkozy, in Libération, 23 décembre 2005.