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Contrôle social - normalisation / Médicalisation

Un droit de réponse d'Anne Coppel

La présidente de l'Association française de réduction des risques a adressé à Gilles Alfonsi, rédacteur en chef de ''Combat'', un droit de réponse, dont voici le texte intégral (fautes incluses). La réponse de la rédaction est accessible tout en bas.

Monsieur,

J'ai lu avec surprise et tristesse l'étrange procès que vous m'intentez ; le sida est mon combat et a priori, je vous considérais comme un allié dans cette lutte - est-ce que je suis trompée ? Je demande un droit de réponse parce que vous m'attribuez des positions qui n'ont rien à voir avec les miennes. Normalisation des comportements, moralisme et hygiénisme, voilà ce que vous prétendez lire dans un article que j'ai écrit. Ces accusations reprennent un argumentaire qui a été opposé à la réduction des risques liés à l'usage de drogues sur laquelle repose la prévention du sida. Cet argumentaire a contribué au retard français en matière de réduction des risques. En effet, cette nouvelle approche s'est heurtée d'abord à l'hostilité des partisans de la répression mais elle a eu des difficultés à trouver un soutien dans le milieu intellectuel qui a eu tendance à assimiler « santé publique » et normalisation des comportements et contrôle social. Les associations de lutte contre le sida ont heureusement imposé une nouvelle conception de la santé publique, reposant sur la responsabilité individuelle et non pas sur l'imposition d'une norme. La réduction des risques repose sur le même principe à savoir la responsabilité de l'usager de drogues ; c'est la raison pour laquelle les militants de la lutte contre le sida ont été les premiers à la promouvoir. Les usagers de drogues ont montré qu'ils étaient en majorité capables de se responsabiliser ; ils ont renoncé à partager leurs seringues comme le démontre le taux de contamination (3 % aujourd'hui contre 25 à 30 % il y a dix ans). Il n'y a plus que les partisans de la répression pour utiliser ces arguments qui, de leur part, sont pour le moins paradoxaux.

Vous m'accusez de « moralisme », je prêcherais, selon vous, la normalisation des comportements et, par exemple, la fidélité dans le couple homosexuel : il s'agit là de citations tronquées ou interprétées de manière malveillante. Car si je suis moi même engagée dans la lutte contre le sida, ce n'est pas seulement parce que je suis moi-même maladie du sida, c'est d'abord parce que je me suis reconnue dans ce combat, fondé sur une morale de solidarité, dans le respect des droits de chacun et sans exiger la conformité à une norme. C'est la raison de mon engagement avec l'association féministe « Femmes publiques », avec des hétérosexuel(le)s, des homosexuel(le)s, des bi-sexuel(le)s, des transgenres, dans la solidarité avec ceux et celles qui se prostituent.

Je ne prône pas la fidélité ou le couple homosexuel, je constate simplement qu'aujourd'hui, alors que les compagnes de prévention du sida ont porté sur le préservatif, les homosexuels ont obtenu la reconnaissance de leur couple avec le PACS et demandent aujourd'hui la possibilité de se marier. Reconnaître à tous les citoyens le droit de se marier, ce n'est pas pour autant prôner le mariage.

Vous faîtes une interprétation abusive d'un article où je m'amuse à discuter les principes qui ont servi de prêt à penser dans la prévention de la toxicomanie, à savoir « ne pas faire peur », « ne pas moraliser », « ne pas porter sur le produit ». Dans la toxicomanie, il s'agissait de ne pas faire peur avec des risques imaginaires (sur le cannabis) et de ne pas imposer une morale de l'abstinence. Appliqués à la prévention du sida, les mêmes principes ont eu des effets catastrophiques. Oui, il faut avoir peur quand les risques sont effectifs. On met le préservatif parce qu'on a peur d'être contaminé ; ou bien parce qu'on ne peut pas contaminer les autres. L'injonction « ne pas moraliser » est ambiguë : faire des leçons de morale (« il ne faut pas se droguer ») est inefficace ; par contre, il faut donner une information objective qui permette à chacun de faire ses choix ; c'est là une démarche qui fait appel à des valeurs démocratiques, fondées sur la morale qui lie solidarité et responsabilité. L'injonction « ne pas porter sur les produits » soulève un autre problème. D'un point de vue biologique, toutes les « addictions » ou dépendance relèvent d'un même processus mais d'un point de vue sociologique, le tabac, le crack, le cannabis, le chocolat - ou encore le jeu ou le sexe - ont des statuts très différents dans la société ; toutes ces dépendances ont des conséquences différentes. C'est la raison pour laquelle je crois qu'il ne suffit pas de prévenir l'ensemble des comportements à risque, il faut être plus précis, dans le discours comme dans les mesures qui doivent être en partie spécifiques (voir la différence de réglementation alcool / tabac). C'est la position que je défends dans cet article ; je sais qu'elle ne fait pas consensus - c'est là un débat théorique qui doit être mené sereinement, sans procès en sorcellerie.

Autre argument invoqué contre moi mais plus généralement contre les actions de réduction des risques, « l'abandon de la lutte contre les véritables causes ». Il fut un temps où les spécialistes en toxicomanie opposaient la réduction des risques au traitement psychothérapeutique qui s'affronte à la souffrance psychique à l'origine de la dépendance. Je parle au passé car aujourd'hui, les spécialistes ont compris qu'il n'y avait pas là d'opposition ; bien au contraire ; répondre à l'urgence, accueillir les usagers dans des « boutiques », les héberger et soigner le sida et autres pathologies sans exiger au préalable, c'est entrer dans un processus de soins. Les « véritables causes », ne sont pas seulement psychologiques, elles sont aussi sociales, témoins de la violence de l'exclusion dans la société. Répondre dans l'immédiat, c'est ce que j'appelle, un peu par plaisanterie, héritage d'un long passé de militante, adopter une politique « réformiste ». Je m'adresse ici à ceux de mes amis qui sont anti-prohibitionnistes, qui comme moi, veulent changer la politique actuelle des drogues mais qui limitent leur action à la mise en vente libre ou contrôlée des drogues - ce que j'appelle dans cet article « révolution ». Cela ne veut pas dire pour autant qu'il faille abandonner le combat contre les inégalités sociales exacerbées dans la société ultra-libérale.

Il faut changer la politique des drogues car elle est désastreuse. La guerre à la drogue conduit à la criminalisation des jeunes des classes populaires ; elle remplit les prisons du monde tandis que les mafias progressent. En Amérique, la guerre à la drogue fait plus d'un million de prisonniers ; sans le dire, nous allons dans cette direction, avec une progression continue du nombre des incarcérations : les infractions à la législation sur les drogues sont la 2ème cause d'incarcération dont près de 5000 pour usage (soit 578 pour usage simple et 4121 pour usage et détention, sans autres délits). Nous sommes donc très loin d'avoir la politique laxiste que dénoncent les Sénateurs mais et, avec eux le collectif anti-crack à Paris. Ce collectif dénonce « la politique laxiste » du gouvernement de gauche, à l'origine selon lui, de l'insécurité. Bien que ce collectif se prétende a-politique, il a rejoint les Sénateurs dans leur croisade à l'américaine contre le crack, croisade à l'origine de la politique de tolérance zéro.

Comment se fait-il qu'un communiste fasse partie de ce collectif sécuritaire ? Je pense que la raison en est que le débat n'a pas été mené au sein du parti communiste, que l'information n'a pas été donnée. Avez-vous informé vos lecteurs des résultats obtenus par la réduction des risques ? Avez-vous dit que la mortalité a été réduite de 80 % en 4 ans entre 1994 et 1999 ? - et il ne s'agit pas que des 500 overdoses comptabilisées mais de toutes les autres causes de mortalité, du sida aux septicémies, accidents et suicides. Ce n'est pas rien, car la mortalité des usagers de drogues a été une véritable catastrophe - ce ne sont pas mes mots, c'est le diagnostic de la très officielle commission Henrion en 1994. Dans les cités de la banlieue parisienne, chaque famille peut citer un nom au moins d'usager de drogue mort pour une raison ou une autre jusqu'en 1995-1996. Il a suffi que les médecins acceptent de soigner ceux qui sont malades pour qu'ils ne meurent plus (ou plus rarement) à la porte des hôpitaux. C'est la preuve que la mortalité des toxicomanes n'est pas inéluctable : elle dépend de la façon dont ils sont traités.

Je suis très fière des résultats que nous - usagers de drogues, militants de la lutte contre le sida et l'humanitaire, médecins - avons obtenus, grâce aussi au soutien que nous a apporté quelques rares hommes politiques - dont quelques-uns sont communistes. Je travaille avec des municipalités communistes depuis plus de 20 ans dont les villes d'Orly, de Corbeil, de Bagneux, de Saint-Denis, de Montreuil. J'ai contribué autant que j'ai pu au débat au sein du parti communiste en répondant chaque fois que j'ai été sollicitée par des membres du parti. En me traitant comme ennemi de classe, voulez-vous interdire tout débat ?

« Anne Coppel est depuis toujours du côté du manche », écrivez-vous [Combat n'a jamais écrit cela, NDLR]. De quel manque parlez-vous ? Sommes-nous du même côté, contre les lois sécuritaires, contre la politique anti-sociale de ce gouvernement, contre les discriminations et pour la réduction des risques et la dépénalisation de l'usage de drogues ? J'attends une réponse publique claire.

PS. J'ai écrit cette lettre sur les conseils des militants de AIDES et de MDM qui participent à l'Association française de réduction des risques dont je suis présidente d'honneur. Je suivrai le conseil de leurs avocats selon la publication non tronquée de cette lettre dans votre journal. Comme j'ai à cœur de développer les actions communes avec les municipalités, je compte également faire appel aux villes qui ont eu le courage de s'engager dans des actions de réduction des risques.