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Sans-papiers algériennes : la vie travestie

Depuis six ans, Kader Attia, français d'origine algérienne, photographie la rue. Longues incursions dans des milieux inconnus, interlopes, découvertes patientes des sujets avant de saisir son boîtier, il est un ethnologue. Kader Attia parle de la photo comme d'une discipline intime, secrète, en même temps qu'il revendique de coller des images à taille réelle sur les murs de Paris, pour les faire partager.

Ce reportage-photo est le résultat d'un coup de foudre, si l'on peut dire, pour des hommes travestis : « Ils se sont aperçus que je ne cherchais pas le sexe mais la photo. Je suis devenu leur bouffon... Désormais, ces photos participent d'une revendication sociale : la régularisation de ces étrangers réfugiés ».

Une rencontre au hasard de la rue : des éclats de voix d'hommes qui parlent "en femme", en langue arabe. Ils se chamaillent, s'interpellent...

Il fallait avoir la curiosité de les écouter et la volonté de comprendre leurs histoires. Ils sont quelques centaines à Paris, à se transformer physiquement et psychologiquement pour survivre.

La prostitution est un des recours de ces sans-papiers exilés d'un pays où la désapprobation sociale se prolonge aujourd'hui d'une guerre civile - la vie d'un homme n'y vaut pas grand chose - et des menaces de mort des intégristes.

Ils survivent ici en vendant leur corps, devenant "femme" à force de maquillage, d'hormones, de greffes de seins, de robes et de hauts talons.

Le quotidien, c'est le tapin, des piaules miteuses dans des hôtels à deux cents francs la nuit et le café entre copines, où ils devenus elles se racontent leur vie.

Pour la plupart, se féminiser n'est pas un idéal. Il s'agit de pouvoir travailler et survivre. La transformation, à coups d'injection d'hormones est parfois un véritable traumatisme : en quelques mois, la transformation physique - pilosité disparue, "seins qui poussent" - et le changement de timbre de leur voix sont bouleversants. Jeunes, ils devenus elles n'en sont que plus coquettes, dans une sorte de compétition où il s'agit de s'approcher, autant que possible, de l'aspect sublime de la femme. Tout leur investissement va alors aux robes, à des sacs à main de marque achetés au prix d'économies sur tout. Parfois, elles sont très classes... Quelques-unes font de l'argent, parce qu'elles sont belles et qu'elles savent s'y prendre, quand l'immense majorité se vend à quelques dizaines de francs la passe. A l'école de la rue, ils / elles s'endurcissent mais n'en demeurent pas moins en perpétuelle recherche d'autre chose, et d'abord d'affection. Quant à celles de la génération 35 - 45 ans, elles sont devenues "sages". Leurs illusions sont tombées.

À l'arrivée en France, sans papiers, pas de travail ou des petits boulots au noir et des patrons violents qui les exploitent sans vergogne : ils ne peuvent se défendre. Ils commencent souvent la prostitution pour sortir de la misère et assurer un minimum vital : « Viens avec nous, il y a des risques mais tu pourras t'en sortir », c'est la phrase d'une copine déjà initiée. Donner sa bouche, prêter son corps, ce n'est pas si compliqué...

Si on peut leur enlever leurs papiers, bafouer leur dignité, on ne peut leur ôter leur corps. On peut seulement l'enfermer ou le battre. Tabassées par des jeunes cons, désapprouvées par les beurs nés en France mais suscitant un regard plus tolérant de la communauté algérienne immigrée, elles ponctuent leurs vies d'anniversaires et de rendez-vous festifs dans des cabarets orientaux, entre elles.

Mais à côté de ces moments, ils devenus elles gèrent leur galère comme bien d'autres : alcool, médicaments pour ne plus penser, discussions superficielles pour éviter d'être malheureuses, course au fric pour payer l'hôtel, les vêtements, parfois la drogue évidemment.

La pudeur, ici, commande de garder pour soi ses maladies, en particulier le sida. On évoque bien quelques morts, mais un revers de main suffit pour évacuer ce sujet tabou. La clandestinité éloigne du soin. Il a fallu des années avant que soient parlées la séropositivité et la maladie. Le travail du PASTT - association Prévention Action Santé Travestis-Transexuels - notamment a permis de libérer la parole. Certaines sont en traitement, mais dans un milieu où le corps est décisif pour acquérir un statut valorisant, le silence demeure une règle.

La vie quotidienne, c'est aussi les contrôles d'identité. Les récits de vexation policière, de rafle et d'abus d'autorité sont légions. Beaucoup de travestis ont été emprisonnés, le plus souvent pour absence de papiers. Libérées sous le coup d'une injonction à quitter le territoire, elles retournent au tapin.

Une ou deux fois l'an, la rafle est gigantesque : plusieurs centaines de travestis et transsexuels se retrouvent dans la cour de la Cité - photographiées et dûment répertoriées, elles font partie des populations surveillées.

On expulse à tour de bras. Il est même arrivé qu'un travesti en situation régulière soit embarqué jusqu'à l'aéroport de Roissy, après qu'un policier eut délibérément détruit ses papiers originaux. Il fut sauvé in extremis de l'expulsion, grâce au scandale provoqué par sa femme à l'aéroport.

Si cette communauté semble pouvoir se raconter au travers d'exclusions successives et cumulées, elle n'en fonctionne pas moins parce qu'une clientèle fréquente les supermarchés du sexe rapide que sont les boulevards périphériques parisiens.

Le pendant de la dureté et de la surveillance policière est la tolérance de cette activité marchande, du moment qu'elle reste confinée aux espaces qui lui sont réservés et qu'elle ne menace nullement l'ordre public. Les mobilisations pour la régularisation viennent perturber l'équilibre hypocrite entre répression et tolérance, jusqu'à contester qu'on continue à fabriquer des exclus des droits, et à nourrir ainsi l'exploitation du corps.

Comment pourraient-elles s'en sortir ?

Sans papiers, impossible de rompre le cycle clandestinité-prostitution-répression. Depuis plus d'un an, soutenues par l'association Droits Devant et quelques volontés militantes, certaines font les démarches officielles pour régulariser leur situation.

Elles sont en danger dans leur pays d'origine : ils devenus elles doivent être régularisées. Le combat en est là : les parrainages et les attestations d'hébergement ne suffisent pas. Ces immigrés sans-papiers ressemblent au fond aux soixante-cinq mille candidats à un séjour régulier identifiés et répertoriés par les préfectures depuis un an. Elles ont manifesté, assumant pour la première fois une visibilité revendicative.

Aux confins de l'exclusion raciste et sociale, de la réprobation morale et des fantasmes puritains, ces travestis algériens nous appellent seulement à accepter leur existence. Désormais, elles ne se plaignent pas : elles portent plainte. Plaçons les sous notre protection.