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Amours de vieux et vieilles amours

Eric Dexheimer nous offre un regard sur l'amour entre personnes âgées.

Si, leur amour est presque interdit ou sommé de se cacher. N'y a-t-il rien de commun à l'infantilisation des patients dans un service des maladies infectieuses ou dans une clinique gérontologique ? Si, des institutions aujourd'hui encore incapables de proposer des formes de prise en charge respectueuses du libre-arbitre et du droit de choisir de chacun.

Après son travail sur l'autisme (voir Combat face au sida n°12, avril - mai - juin 1998), Eric Dexheimer nous convie donc, encore une fois, à un voyage en terre d'humanité. Et l'humanité n'est pas qu'un rêve... c'est un combat.

Eric Dexheimer a publié l'un des seuls ouvrages de photographies consacré à l'autisme. Pour Serge Challon, directeur de l'agence photographique Editing, « Ce livre parle du silence qui trouble par sa résonance, il montre qu'au-delà des mots, il y a mille choses à échanger et que celui qui ne parle pas n'est pas pour autant celui qui n'aurait rien à dire. »

De l'autre côté du miroir, Editions SOMOGY Editions d'Art, 4 passage de la Main d'Or 75011 Paris, 195 f. , tél. : 01 40 21 31 24

Après la publication de mon livre de photos sur l'autisme, l'association Les Petits Frères des Pauvres m'a commandé une photo pour une campagne de donation.

Il s'agissait de saisir un regard simple entre un bénévole et une personne âgée, à l'occasion d'une action de l'association. J'arrive dans un de ces lieux et me trouve face à une trentaine de grands-mères de plus de 80 ans. Un jeu de séduction débute. Une femme chante en me regardant droit dans les yeux, certaines me montrent leurs photos de jeunesse.

Ces rencontres furent pour moi une révélation, une véritable découverte : je me suis rendu compte que ces personnes avaient été jeunes. J'ai pris brutalement conscience que, moi aussi, j'allais vieillir. L'idée était née : j'ai recherché le moyen d'exprimer ce sentiment. Travailler sur l'amour chez les personnes âgées en était l'un des chemins. Il m'a semblé alors que le meilleur moyen de parler de ce sentiment pourrait être de parler de l'amour entre personnes âgées.

J'ai rapidement proposé aux Petits Frères des Pauvres un travail sur ce thème, projet dont ils ont accepté d'être partenaires. Autour de moi, certains me disaient : « Deux vieux qui s'embrassent, c'est mignon, c'est comme deux enfants qui s'embrassent » - alors qu'être vieux, justement, c'est être adulte, avoir vécu. D'autres trouvaient cela "dégueulasse".

Plus tard, durant le reportage, certaines personnes m'ont avoué qu'elles n'osaient pas se tenir par la main dans le métro ou qu'elles ne s'embrassaient pas en public parce qu'elles avaient peur du regard des autres... Moi, je pensais plutôt que deux vieux qui s'embrassent, ça n'existait pas.

L'association Les Petits Frères des Pauvres, non confessionnelle, travaille avec des personnes qui sont dans une situation de solitude extrême, aggravée parfois d'une très grande pauvreté. Les bénévoles, sous la responsabilité des permanents des "Fraternités", s'occupent d'elles. Ce sont aussi bien des personnes placées en maison de retraite, médicalisée ou non, que vivant chez elles.

Je travaille conjointement avec ma compagne, Fanny Mesquida, qui réalise un film documentaire. Son mode d'expression est différent du mien mais complémentaire. Ce film, composé de quinze portraits, fera 52 minutes. L'ensemble du projet s'appelle "Amours de vieux et vieilles amours".

Il y a un sentiment d'urgence dans ce travail car nous aimerions que les personnes rencontrées voient le résultat de ce projet.

Nous avons d'emblée voulu élargir notre champ de rencontres, notamment pour avoir une variété de catégories sociales et à partir de l'idée qu'il y a autant de façon d'aimer que de façon de vieillir. Nous avons travaillé en maison de retraite, à Brest, à Montmorency et à Villiers-le-Bel, ainsi qu'au domicile de plusieurs personnes.

Le mode opératoire est simple : nous réalisons un entretien ensemble, les personnes peuvent elles-mêmes nous interroger, nous expliquons la démarche de photographie et celle du film. Les témoignages sont très différents, selon que nous interrogeons, par exemple, un couple qui a 70 ans de vie commune, un couple récent ou encore une personne seule.

Jusqu'ici, j'associais l'image de la vieillesse, comme beaucoup, à celle de la fin de la vie. Les personnes âgées sont comme nous du côté de la vie. Elles ont envie, elles aussi, de plaire, de séduire, d'aimer et d'être aimées. Les corps vieillissent mais les envies et les coups de cœur sont intacts.

Mon travail est en deux parties. D'une part, il s'agit d'un reportage photo sur des couples, dans leur vie quotidienne. Les images sont prises sur le vif. C'est ainsi que j'ai saisi le secret d'un couple, qui m'a autorisé à rester un soir où, comme chaque nuit, ils s'endorment et se réveillent main dans la main. D'autre part, j'ai réalisé une série de portraits en noir et blanc dont chacun est accompagné d'une image couleur d'un objet symboliquement fort lié à leur histoire d'amour. Pour les portraits, les gens se préparent : les femmes se maquillent et se pouponnent, les hommes s'habillent soigneusement. Avec ces photos, ils vont pouvoir disposer d'un souvenir qui sera, peut être, l'un de leurs derniers. À chaque fois, je leur offre une image.

Il y a 15 ou 20 ans, on était vieux à 60 ans. Cela n'est plus le cas.

On vit plus vieux, mais les problèmes liés à la dégradation des corps se sont déplacés. D'une certaine façon, le pire, quand on est vieux, c'est de rester jeune à l'intérieur.

Un professionnel m'a dit : « Dans mon établissement, je leur permets de mourir ensemble ». Phrase affligeante car il s'agit, pour ces personnes, de vivre ensemble.

J'ai rencontré un couple dont l'homme a suivi sa femme handicapée en maison médicalisée.

Ils se retrouvent dans une zone de non-choix.

La condition des personnes âgées n'est peut-être pas comparable, ici, à celle des vieux dans d'autres pays, mais il est indigne de mettre des couches toute la journée à une personne qui n'en a pas besoin.

On commence par dire « c'est mignon deux vieux qui s'embrassent » et on finit par une institution qui vous met une couche. Pour des raisons évidentes, les portes des chambres sont ouvertes. Les couleurs sont celles de l'hôpital. Dans cette zone de non-choix, on ne peut se frôler la nuit, on ne peut dormir avec quelqu'un.

Il y a des grands-mères que j'ai rencontrées qui n'ont pas été caressées depuis 30 ans. On en reste souvent à l'idée qu'à partir d'un certain âge, il ne se passe plus rien ou que, quand il n'y a plus de mobilité, plus rien n'est possible. Les personnels n'y sont pour rien : au contraire, les infirmières, par exemple, sont souvent extraordinaires. Et le fait que des institutions nous aient accueillis est en soi une avancée, un énorme effort qui fait bouger les choses.

Le coût d'une telle hospitalisation est de 15 000 à 18 000 francs par mois, mais l'hôpital n'offre aucune possibilité de partir en vacances à ces personnes : ce n'est pas dans ses missions.

Il y a donc des associations dont l'objet est de trouver des financements pour cela.

Je me suis retrouvé avec des vieux heureux de marcher dans l'herbe pour la première fois depuis des mois.

Légendes photos

Photo page 9 :

Raymonde et Fernand. Lui à 68 ans et elle 94 ans. Ils se sont mariés il y a moins de 15 ans. Chaque jour, elle fait la sieste. Lui vient la réveiller. Ils nous auraient tout donné, à moi et à Fanny.

Photo page 11 en haut :

Raymond et Christiane, qui ont moins de 80 ans, vivent à la maison de retraite de Montmorency.

Photo page 11 en bas :

Après avoir connu des vies difficiles, Raymond et Christiane se sont reconstruits ensemble.

Photo page 12 :

Echange de regards de Lucien et Germaine. Cette photo a été prise lors d'un moment de vacances, à La Prée. Il a fait le choix de la suivre en maison médicalisée.

Photo page 13 en haut :

Lucien et Germaine ont demandé que leurs lits soient rapprochés le soir. Chaque soir, ils s'endorment et se réveillent main dans la main.

Photo page 13 en bas :

En dépit des petits arrangements réalisés à la demande des couples, de nombreuses institutions pour personnes âgées sont des zones de non-choix.

Photo page 14 en haut :

Albert et Hélène vivent chez eux. Ces deux anciens bénévoles des Petits Frères du Pauvre sont "passés de l'autre côté". Hélène n'a pas souhaité que je photographie son visage, alors qu'elle a des yeux magnifiques.

Photo page 14 en bas :

Les arbres semblent se coucher sur le passage d'Albert et Hélène. D'une certaine manière, on retombe ici en enfance... mais cela n'a rien à voir avec l'infantilisation institutionnelle.