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L’« échec » de Copenhague… Et maintenant ?

Dans le flot de commentaires consécutifs à l’échec de la conférence de Copenhague coexistent différentes explications concernant ses causes. L’enjeu n’est pas mince : elles préfigurent les propositions politiques pour la suite.

Beaucoup s’accordent pour souligner qu’en lieu et place d’un engagement contraignant, chiffré en termes de réduction de l’émission de gaz à effet de serre, le texte paraphé – qui n’a pas valeur de traité international - ne formule qu’un objectif général... D’autres, et parfois les mêmes, estiment qu’un objectif global, même sans déclinaison d’objectifs intermédiaires précis, constitue une visée commune appréciable : un pas vers l’idée que la communauté mondiale dans son ensemble se mobilise en faveur des biens communs de l’humanité (la planète, l’environnement, les ressources naturelles). Sur ce point, on objectera qu’en ces temps où la parole politique est sujette à caution, un objectif global est totalement insuffisant : seuls des engagements opposables permettent d’énoncer clairement les responsabilités et d’évaluer l’action. Quand le président directeur général de la France se fait le garant de la solidarité nationale, nous ne nous satisfaisons pas de ces paroles : nous le mettons au pied du mur sur des questions concrètes.

Certains se sont précipités à souligner les « limites du gouvernement mondial » (titre du Monde du 20 décembre), notamment le fait que l’ONU serait apparue comme n’ayant pas l’autorité nécessaire pour imposer un accord marquant des avancées significatives. Et la presse de souligner comment les négociations se sont enlisées durant les deux ans de préparation de la conférence, puis comment elles ont achoppé durant la conférence, entre spécialistes, puis entre ministres, puis enfin entre chefs de gouvernements. Mais il existe une grosse ambiguïté sur ce thème, qui consiste à ne pas distinguer ce qui relève du principal et ce qui est second.

Les uns déplorent le pouvoir exorbitant que se sont octroyés une nouvelle fois les Etats les plus riches, sur le dos du système onusien. D’autres au contraire estiment qu’il est à l’avenir nécessaire de confier la conduite des affaires mondiales aux quelques nations qui pèsent le plus lourd dans le portefeuille capitaliste mondial : comme chacun sait, cette avant-garde éclairée – les Etats-Unis, la Chine, avec d’autres, qui espèrent en être - est à même de dire ce qui est bon pour l’humanité tout entière.

En fait, l’essentiel est là : les Etats puissants n’ont pas voulu s’engager et leurs négociateurs n’ont pas eu les mandats pour marquer des engagements nouveaux dans la lutte contre le réchauffement climatique. Ils ont donc de fait saboté le travail de l’ONU, bloquant les possibilités d’avancées. Vient alors la farce médiatique concernant la complexité du dispositif onusien, qui ne fonctionnerait pas et serait donc responsable du fiasco… En quelque sorte, il faudrait dénier le fait que le monde est multipolaire, que les solutions aux grands problèmes de la planète sont obligatoirement mondiales et polymorphes, renoncer à des processus démocratiques et s’en remettre à la sagesse des plus riches, par souci d’efficacité.

Qu’on explique alors pourquoi les Etats les plus riches ne mobilisent pas d’ores et déjà leur bonté fondamentale pour le développement humain, la lutte contre les grandes épidémies, et n’ont pas d’ores et déjà adopté les mesures qui dépendent d’eux ! On aimerait savoir ce que propose l’éditorialiste du Monde lorsqu’il écrit que «décider à 192» serait «une procédure onusienne inapplicable et totalement inadaptée» ?

Sous-débat dans ce débat sur les responsabilités : le rôle et les responsabilités de l’Union européenne. Deux positions au moins se font jour sur le sujet. La première consiste à souligner le faible poids de l’UE dans la conférence, alors même que l’Europe avait montré la voie d’une mobilisation mondiale en adoptant des objectifs contraignants de réduction de l’émission des GES : il faudrait renforcer à l’avenir son rôle politique. La seconde part du même constat pour justifier le choix de jouer la carte des « Etats forts » au sein de l’Union, quitte même à personnaliser l’enjeu politique, comme l’a fait Nicolas Sarkozy à trois mois des élections régionales en France. Malgré sa virilité à toute épreuve, Monsieur Muscle n’aura même pas sauvé les apparences. Pour notre part, nous soutenons que les jeux nationaux et les ego des politiciens européens ont nuit et nuisent considérablement au rôle politique que pourrait jouer l’Union.

Un autre aspect du bilan concerne la « société civile » mondiale, le rôle des ONG et le rapport de force pour imposer des politiques en rupture avec le laisser-faire du libéralisme économique. Certains soulignent que la sensibilisation des opinions publiques aux enjeux environnementaux constitue un puissant levier pour l’action des chercheurs et pour asseoir la légitimité internationale des militants-spécialistes de l’environnement. Mais d’autres - nous en sommes - estiment que cette légitimité n’égale pas l’organisation des rapports de force face à des Etats puissants et aux lois du marché : que pèsent ces militants lorsque les caméras ne sont pas là, c’est-à-dire presque toujours ?

Avancées et limites de la lutte contre le sida

Dans les années 90 et jusqu’à aujourd’hui, la mobilisation des chercheurs et des activistes a permis d’obtenir au plan mondial une mobilisation conséquente pour le développement de l’accès aux soins et aux moyens de prévention. Le rôle des associations pour la sensibilisation des citoyens, pour l’interpellation des pouvoirs publics et de l’industrie pharmaceutique a été majeur. Les conférences internationales pilotées par l’ONU et son organisme de lutte contre le VIH – ONUSIDA – fonctionnaient comme un puissant moyen de contrainte sur les Etats et les grandes firmes. Sans cette action, la lutte contre la pandémie du sida serait restée marginale, et celle-ci aurait sans nul doute poursuivi sa courbe exponentielle.

Reste que 70 % des malades qui en ont aujourd’hui besoin n’accèdent toujours pas aux soins, souligne par exemple Médecins sans frontières. Et les enjeux cruciaux pour « une société sans sida » de mise en place de services publics de santé et de développement de systèmes de protection sociale, accessibles à tous et partout, sont devant nous. Autrement dit, la lutte contre le sida a obtenu des succès partiels en tant que lutte spécifique, mais elle n’a pas permis d’avancées de civilisation.

Là vient la question de la mobilisation citoyenne. Certes, comme l’a souligné Hervé Kempf dans Le Monde, on a vu qu’une certaine jonction s’est opérée entre les ONG écologistes et les mouvements altermondialistes, avec l’émergence d’un discours politique prenant en compte conjointement les enjeux sociaux et les enjeux écologiques. Mais en réalité, sauf la manifestation à Copenhague pendant la conférence, les mobilisations ont été erratiques, ponctuelles, même lorsqu’elles étaient unitaires. Vient alors logiquement la question : des avancées écologistes sont-elles possibles sans l’instauration de rapports de forces populaires ?

Notre propos n’est pas de minorer le rôle des ONG et des chercheurs. Au contraire, on leur doit la sensibilisation actuelle des opinions publiques et l’interpellation des gouvernements. Leur rôle d’alerte est évident. Leur expertise, incluant la dimension de mise en question des savoirs spécialisés, est nécessaire. Mais il existe un leurre redoutable : croire que l’action des ONG, en somme par une sorte de délégation des opinions publiques, pourrait remplacer l’action citoyenne de masse.

La comparaison avec la lutte contre le sida peut être utile (lire l’encadré). Et l’on doit souligner qu’avec la lutte contre le réchauffement climatique, nous ne sommes pas "seulement" face à un problème spécifique nécessitant des moyens importants, mais face à des choix globaux, au cœur desquels le changement du système de production constitue un changement de système économique tout court.