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La pénalisation de la misère rompt le pacte républicain

Le sociologue Loïc Wacquant aborde le phénomène actuel de "pénalisation de la misère". Il invite les citoyens en général et les travailleurs sociaux en particulier à résister à la subordination du social au pénal. Entretien.

Pour répondre correctement à cette question, il faut d'abord relever que c'est une tendance qui s'affirme non seulement en France mais dans pratiquement tous les pays de l'Union Européenne et encore plus dans les pays du "Second Monde" comme l'Afrique du Sud, le Brésil et l'Argentine, à la suite des Etats-Unis, qui ont innové en faisant de la pénalisation de la précarité l'instrument d'une réaction raciale et sociale sans précédent depuis un siècle. Et ce n'est pas un hasard : l'observation comparative montre en effet qu'il existe un lien étroit entre, d'un côté, la montée du néolibéralisme comme idéologie et pratique gouvernementale mandatant la soumission au marché et la célébration de la "responsabilité individuelle" dans tous les domaines, et, de l'autre, le déploiement et la diffusion des politiques sécuritaires actives et ultra-punitives qui entendent s'attaquer au crime - ou aux désordres et désagréments publics qui ne relèvent pas de la loi pénale, comme les fameuses "incivilités" - en faisant fi de ses causes.

C'est ainsi que ceux qui glorifient l'Etat pénal aujourd'hui, des deux côtés de l'Atlantique, sont les mêmes qui, hier, exigeaient "moins d'Etat" en matière économique et sociale et qui ont de fait réussi à réduire les prérogatives et les exigences de la collectivité face au marché, c'est-à-dire face à la dictature des grandes entreprises. Cela peut sembler être une contradiction mais en réalité ce sont là les deux composantes du nouveau dispositif de gestion de la misère qui se met en place à l'ère du chômage de masse et de l'emploi précaire. Ce nouveau "gouvernement" de l'insécurité sociale - pour parler comme Michel Foucault - s'appuie, d'un côté, sur la discipline du marché du travail déqualifié et dérégulé et, de l'autre, sur un appareil pénal intrusif et omniprésent. Main invisible du marché et poing de fer de l'Etat se conjuguent et se complètent pour mieux faire accepter le salariat désocialisé et l'insécurité sociale qu'il implique. Et, logiquement, la prison revient au premier plan alors qu'il y a seulement vingt ans, c'est-à-dire à l'orée de l'ère du néolibéralisme triomphant, on prédisait son dépérissement, voire sa disparition...

Loïc Wacquant

Loïc Wacquant est Professeur de sociologie à l'Université de Californie à Berkeley et chercheur au Centre de sociologie européenne. Ses travaux portent sur l'inégalité urbaine, la domination raciale, l'usage de la prison comme outil de gestion de la misère dans les sociétés avancées et la théorie sociologique. Il a publié Les Prisons de la misère (Raisons d'agir Editions, 1999) et Corps et âme. Carnets ethnographiques d'un apprenti boxeur (Agone, 2000). Il s'apprête à faire paraître Punir les pauvres.

La montée en puissance du thème des "violences urbaines" - il faudrait mettre deux paires de guillemets autour de ce terme flou et faux, aussi dépourvu de sens qu'il est envahissant - dans les discours et les politiques des gouvernements européens, et notamment en France sous le gouvernement de la gauche dite plurielle, n'a pas grand chose à voir avec l'évolution de la délinquance dite des "jeunes" - là encore, il faudrait rajouter, car c'est toujours sous-entendu : des jeunes d'origine ouvrière et étrangère car c'est d'eux et uniquement d'eux qu'il s'agit ; d'ailleurs, dans nombre de pays, comme l'Italie ou l'Allemagne, on ne se gène pas pour dire carrément "criminalité des immigrés". Elle vise à favoriser la redéfinition du périmètre et des modalités de l'action de l'Etat : à un Etat keynésien vecteur de solidarité, qui avait pour mission de contrecarrer les cycles et les méfaits du marché, d'assurer le "bien-être" collectif et de réduire les inégalités, succède un Etat darwiniste, qui érige la compétition en fétiche et célèbre la responsabilité individuelle, dont la contrepartie est l'irresponsabilité collective, et qui se replie sur ses fonctions régaliennes de maintien de l'ordre, elles-mêmes hypertrophiées et délibérément abstraites de leur environnement social.

L'utilité de l'appareil pénal à l'ère post keynésienne de l'emploi d'insécurité est donc triple: il sert à discipliner les fractions de la classe ouvrière rétive au nouveau salariat précaire des services ; il neutralise et entrepose ses éléments les plus disruptifs ou considérés comme superflus au regard des mutations de l'offre d'emplois ; et il réaffirme l'autorité de l'Etat dans le domaine restreint qui lui revient désormais et comble au passage le déficit de légitimité des gouvernants dû justement au fait qu'ils prêchent désormais l'impotence en matière économique et sociale.

La situation des prisons françaises se rapproche-t-elle de celle des Etats-Unis ?

On observe dans les deux pays, c'est vrai, sur les vingt-cinq dernières années, une montée de l'incarcération parallèle à la montée du chômage et du salariat désocialisé. Et les premiers "clients" des prisons sont, sur les deux berges de l'Atlantique, les fractions les plus précaires du sous-prolétariat, chômeurs, sans abris, toxicomanes, Noirs et étrangers. Mais je pense que leur situation pénitentiaire reste néanmoins très différente. Pour un ensemble de raisons historiques et politiques qui font que les Etats-Unis sont passés très vite, et sans débat public, à l'emprisonnement de masse - avec deux millions de détenus, dont plus d'un million de condamnés pour des atteintes non violentes, composés aux deux tiers de Noirs et Hispanophones, soit sept fois plus que la France en taux. Ils ont pratiquement éliminé le filet de secours social, avec la scélérate "réforme du welfare" de Clinton qui a en vérité aboli le droit à l'assistance pour soumettre les plus démunis à l'obligation du salariat de misère, alors qu'il existe en France des freins importants au recours systématique à l'enfermement, à commencer par l'enracinement profond et la professionnalisation du secteur social de l'Etat.

Comme dans les autres pays d'Europe à tradition étatique forte, catholique ou social-démocrate, on ne se dirige pas en France vers une duplication servile du modèle étatsunien, soit un basculement net et brutal du traitement social vers le traitement pénal de la pauvreté redoublé par une carcéralisation à outrance. Mon hypothèse est qu'on est en train d'inventer à tâtons une "voie européenne" - française, italienne, allemande, etc. - vers l'Etat pénal, qui se caractérise par une double accentuation conjointe de la régulation sociale et pénale de l'insécurité sociale.

On fait à la fois plus de social et plus de pénal : d'un côté, on a multiplié les Contrats Emploi-Solidarité et les emplois jeunes, on a relevé les minimas sociaux (si peu), on a étendu le RMI, on a élargi la couverture médicale, etc. ; de l'autre, on a concentré les forces de police et l'action des tribunaux sur les quartiers dits "sensibles", on y a sédentarisé des CRS, on substitue le juge à l'éducateur quand il faut faire un rappel à la loi, on a passé des décrets anti-mendicité parfaitement illégaux, on a refusé d'aligner les normes de la détention provisoire pour les comparutions immédiates sur celle des affaires à instruction au motif qu'il faut lutter contre les "violences urbaines" - accordant de fait aux jeunes des cités en déclin une "prime à l'emprisonnement" -, on a alourdi les peines pour récidive, on a accéléré les déportations d'étrangers soumis à la double peine, on a quasiment éliminé la libération en conditionnelle.

Cette approche est plus sournoise et plus dangereuse, en un sens, parce que le renforcement limité de l'intervention sociale sert ici de caution et de paravent au déploiement démesuré de l'appareil policier et judiciaire qui peu à peu s'accapare des prérogatives et des ressources traditionnellement dévolues au secteur social et éducatif. Et il permet de présenter sous un dehors "progressiste" et équilibré - c'est la rengaine obligatoire du "nous devons combiner prévention et répression" - une politique foncièrement régressive, pour ne pas dire socialement et idéologiquement réactionnaire. Les Etats-Unis assument et affichent leur politique publique de criminalisation de la pauvreté, ils en sont même fiers. La France, elle, reste engluée dans l'hypocrisie de la crypto-pénalisation de la misère, d'autant moins avouée comme telle qu'elle a notamment été menée par un gouvernement qui se croyait et se disait de gauche.

Deuxième différence entre les Etats-Unis et la France, et plus généralement les pays d'Europe continentale : la pénalisation de la misère à la française s'effectue principalement par le biais de la police et des tribunaux, plutôt que par la prison, et par la redéfinition des missions des services sociaux. C'est la façade et non l'arrière-cour de l'appareil pénal qui prend en charge les populations dites "à problèmes", c'est-à-dire qui posent problème en ne se soumettant pas docilement à l'impératif du travail "flexible" (soit au salariat d'exploitation redoublée qui est désormais la seule alternative au chômage permanent pour les fractions déqualifiées de la classe ouvrière). Cette prise en charge obéit à une logique panoptique plus que ségrégative et rétributive. Corrélat : les services sociaux sont appelés à y prendre une part active puisqu'ils disposent des moyens informatiques, bureaucratiques et humains d'exercer une surveillance et une tutelle rapprochée des populations précarisées ou superflues en regard de la nouvelle offre polarisée des emplois - c'est que j'appelle le "panoptisme social".

On en avait eu l'illustration concrète et caricaturale à Nîmes il y a quelques années, quand il a été révélé que la police avait, à la demande du Préfet et en toute illégalité, créé un fichier nominatif de 179 jeunes ayant eu maille à partir avec ses services qui fusionnait toutes les informations recueillies sur eux par l'Education nationale, la Protection Judiciaire de la Jeunesse, l'ANPE, la Mission locale d'insertion, les services sociaux de la ville, etc. Ces jeunes provenaient tous de cinq "quartiers sensibles" et avaient, comme par hasard, dans leur écrasante majorité des patronymes d'origine maghrébine et manouche. Le fait que le directeur de cabinet du Préfet du Gard ait osé justifier publiquement ce délit flagrant au regard de la Loi informatique et libertés en invoquant, peut-être même sincèrement, le désir de venir en aide aux jeunes en mal d'intégration en dit long sur la banalisation du recours à l'appareil policier pour réguler les couches précaires. Je cite sa déclaration qui est proprement soufflante : « dans un esprit républicain, il faut bien travailler sur des cas concrets pour lutter contre l'exclusion ». Cela montre comment l'activité des services éducatifs et sociaux peut être annexée, voire éventuellement subordonnée, à une logique policière et punitive qui est contraire à leur philosophie de base.

Toute la question est de savoir si cette voie européenne est une véritable alternative à la carcéralisation à l'américaine ou si elle est simplement une étape vers l'emprisonnement de masse. Si l'on sature les quartiers de policiers sans y améliorer les chances de vie et d'emploi, on est assuré d'augmenter les arrestations et les condamnations au pénal et donc, à terme, la population incarcérée. Dans quelles proportions ? C'est l'avenir qui le dira. En tout état de cause, le glissement en cours vers la mise sous tutelle policière et pénale "douce" des classes et groupes marginalisés par la restructuration de l'économie et de l'Etat marque une rupture fondamentale du pacte républicain puisqu'elle revient à faire d'eux des citoyens de seconde catégorie, soumis à un contrôle permanent, actif, et tatillon des autorités et soupçonnés par avance de déviance, morale à défaut de légale. On voit à quel point il est paradoxal - et scandaleux - de présenter la politique de pénalisation des populations pauvres parquées dans les quartiers de relégation dans le langage des valeurs républicaines et de l'égalité citoyenne...

Comment faire pour que les travailleurs sociaux, ne soient pas mis, de fait, au service de l'évolution sécuritaire actuelle et, au contraire, pour qu'ils jouent un rôle au service des jeunes et des familles en difficulté ?

Il faut d'abord refuser de gober tout rond les concepts à la gomme, les théories bidons et les fausses idées préfabriquées, souvent importées d'Amérique, que les idéologues du Nouvel ordre sécuritaire et leurs "experts" autoproclamés répandent partout - et dont la figure de proue est Alain Bauer, PDG de Alain Bauer Associates, qui, fort de son entregent politique et maçonnique, vend côté cour, des pseudo-analyses criminologiques d'apparence universitaire et, côté jardin, les services de son entreprise privée de sécurité(1). Ne pas se laisser abuser par la nouvelle vulgate sécuritaire à la mode pour la simple raison qu'elle est partout, comme le terme de "violences urbaines", qui est non-sens sociologique et statistique puisqu'il agrège des phénomènes qui n'ont rien de proprement urbain et qui n'ont pas grand chose à voir les uns avec les autres, les insultes et les émeutes, les graffitis et les agressions, avec pour effet (recherché) de dépolitiser les violences collectives en réaction aux carences ou aux violences de l'Etat en les amalgamant à des actes de délinquance. Il y a une lutte urgente à mener au niveau du langage pour empêcher ces glissements sémantiques d'apparence anodine mais qui compriment et forclosent l'espace du pensable et donc du faisable, par exemple en réduisant arbitrairement le sens du mot sécurité à la seule sphère criminelle, déconnectée de la sécurité sociale, sanitaire, éducative, du logement, etc.

Il faut ensuite défendre l'autonomie et la dignité propre du métier de travailleur social, même si cela peut paraître ringard ou corporatiste à certains. Exiger les moyens de remplir sa mission, toute sa mission et rien que sa mission. Refuser de devenir une antenne des services de police et une annexe de l'administration judiciaire sous couvert de meilleure coordination des services et d'efficience bureaucratique. Les synergies entre administrations de l'Etat sont évidemment souhaitables, mais toute la question est de savoir qui impose sa logique, son langage, ses critères d'action, son horizon temporel et ses objectifs : cherche-t-on à accroître la "sécurité sociale" à long terme des familles et des individus en difficulté de sorte à leur donner une plus grande stabilité et capacité de vie, ou bien à produire de la "sécurité criminelle" à court terme ou, pire encore, sa mise en scène médiatique en faisant baisser au forceps les indicateurs statistiques de la délinquance et en faisant exhibition de sévérité paternaliste à des fins bassement électoralistes? Quelle main de l'Etat l'emporte dans ce bras de fer permanent, la "main gauche" qui nourrit et soutient, protège les plus démunis des pires aléas de la vie, réduit les inégalités, ou la "main droite" chargée du maintien de l'ordre - moral et économique autant que légal ?

Pour résister à la subordination subreptice du social au pénal, il est indispensable de mener une réflexion collective et de mettre en place des dispositifs d'action communs à l'ensemble des professionnels concernés, travailleurs sociaux et psychologues, éducateurs et enseignants, infirmiers et médecins, spécialistes des droits de l'homme, juristes et juges, et même policiers et personnels pénitentiaires, afin de repenser ensemble la fonction et les compétences propres de chacun et la place qu'ils doivent occuper les uns par rapport aux autres. En s'appuyant sur leur connaissance concrète des réalités de terrain, qui les confronte quotidiennement aux impasses de cette politique, en activant leurs contacts avec les autres réseaux professionnels et associatifs concernés, les travailleurs sociaux peuvent être le fer de lance de la résistance à la "sécuritarisation" du social.

(1) Lire à ce sujet l'article de Pierre Rimbert, "Envahissants experts de la tolérance zéro" dans Le Monde diplomatique de février 2001.

Alain Bauer fait partie du conseil d'orientation de l'Observatoire national de la délinquance créé en novembre 2003 par Nicolas Sarkozy (Ndlr).

(2) Lire, sur cette question, La Machine à punir. Discours et pratiques sécuritaires, Laurent Bonelli et Gilles Sainatti (Paris, Dagorno, 2001), qui comprend notamment un article intitulé "Une voie européenne vers l'Etat pénal ? Sur l'importation de l'idéologie et des politiques sécuritaires américaines".

Voir également le numéro spécial des Actes de la recherche en sciences sociales coordonné par Loïc Wacquant, "De l'Etat social à l'Etat pénal" , n° 124, septembre 1998 et "Pénalisation de la misère et projet politique néo-libéral", in Répressions. La cagnotte et le bâton, Paris, L'Esprit frappeur, 2000.